Tribune Libre
Hommage à Geneviève Appell .
Par Miriam Rasse, psychologue, ancienne directrice de l'association Pikler-Lóczy
Geneviève Appell nous a quittés fin juillet, à l’âge de 101 ans.
Toute sa vie, elle a cherché à mieux connaître les bébés, à identifier les conditions favorables à la qualité de leur développement et de leur accueil et à partager ses connaissances avec d’autres, comme en témoigne son riche parcours professionnel.
Alors qu’elle est toute jeune psychologue, elle est recrutée à la Fondation Parent de Rozan, une annexe du « dépôt » de l’Assistance publique, dirigée par Jenny Aubry-Roudinesco, pour faire passer des tests aux enfants qui y séjournent et mesurer leur évolution. Elle y rencontre des enfants qu’elle décrit comme « tristes, apathiques, manifestant de nombreuses stéréotypies … et qui sont identifiés par un numéro qu’ils portent sur une chaîne autour du cou ». Malgré les tentatives des professionnelles pour stimuler ces enfants et leur apporter quelques jouets, ceux-ci ne progressent pas et même régressent. Atterrée et désespérée, Geneviève se dit qu’il faut aller chercher ailleurs ce qui peut être fait pour ces enfants. Avec Myriam David qui intervient ensuite aussi dans cette institution, elles rencontrent J. Bowlby, M. et Mme Robertson et prennent connaissance de leurs travaux sur les effets des séparations et de la carence de soins maternels. Et, elles vont, à leur retour, s’attacher à identifier et combattre les facteurs de carence institutionnelle. Elles mettent en place, pour les enfants, des psychothérapies individuelles et des groupes thérapeutiques pour leur offrir une attention et un accompagnement plus personnalisés ; et se soucient de leurs conditions d’accueil : compte tenu de l’organisation institutionnelle, de la rotation des soignants, les professionnelles, bien que dévouées et « de bonne volonté », prodiguent des soins impersonnels, rapides et mécaniques. Elles introduisent alors une stabilité dans leur présence auprès des enfants et une régularité des soins. Les professionnelles sont formées et accompagnées dans leur travail.
En parallèle, elles mènent des recherches soutenues par l’OMS : l’une avec l’équipe de J. Bowlby sur les carences qui sera référencée dans l’ouvrage qu’il va publier « Soins maternels et santé mentale », l’autre sur les effets de la séparation précoce qui préparera l’ouvrage de J. Aubry « La carence de soins maternels ».
Elles travaillent aussi avec les Cemea à l’occasion d’une étude sur les colonies de vacances maternelles pour, à partir d’observations, étudier là aussi les effets de la séparation et la qualité de la prise en charge dont bénéficient ces tout-petits. Elles partagent, dans ce mouvement d’éducation nouvelle, des idées communes autour du respect de l’enfant, de l’importance de l’activité autonome pour apprendre et se construire, et de la pédagogie active de formation.
Toutes ces études les amènent à penser que « toute institution de jeunes enfants, accueillante ou soignante, doit conjointement à son travail clinique organiser un soutien continu à son personnel et un regard régulier sur son travail (recherche, études, bilans, films, écrits…), un volet nourrissant l’autre. Cela permet à une institution de rester vivante, à la qualité du travail de progresser et au personnel de s’impliquer et de s’enrichir».
Ces différentes études et sa clinique préparent sa future rencontre avec Emmi Pikler et la pouponnière de la rue Lóczy à Budapest…
Geneviève rencontre Judit Falk, pédiatre de cette pouponnière et qui en deviendra la directrice à la suite d’E. Pikler, lors d’une conférence qu’elle donne au Centre International de l’Enfance. Elle est impressionnée par sa connaissance des bébés et de la vie institutionnelle et se rend alors à Budapest (Hongrie) pour une première visite de l’Institut puis y retourne deux ans plus tard avec Myriam David. Elles en écriront ensemble l’ouvrage « Lóczy ou le maternage insolite », paru en 1973 et plusieurs fois ré-édité.
C’est nourrie de ces échanges approfondis avec l’équipe de Budapest qu’elle va ensuite travailler comme psychologue à la pouponnière de Sucy en Brie (94) et chercher à s’inspirer de ce qu’elle en apprit : favoriser la motricité libre, l’activité autonome, auto-induite, des bébés, la qualité des soins, et assurer une individualisation de leur prise en charge, comme appui du développement et de la « restauration » de ces jeunes enfants en souffrance, séparés de leur famille et vivant en groupe. Elle s’attachera aussi à mettre en place et faire vivre une organisation institutionnelle permettant aux enfants de construire des « relations stables, fiables et continues » avec leurs soignantes, leur environnement et leurs pairs, tout en restant reliés à leurs parents.
En parallèle, fidèle à ce trépied – clinique, formation, recherche – découvert à Lóczy, en partenariat avec le Conseil Général du Val-de-Marne, elle contribue à la création, à proximité de la pouponnière, d’un centre de formation initiale et continue pour les professionnels de la petite enfance (auxiliaires de puériculture, puéricultrices et éducateurs de jeunes enfants), de documentation et de recherche (le CPPA). Elle y organise des séminaires de formation et d’étude clinique avec les cadres de l’Institut Pikler. Cette pouponnière est devenue un lieu de référence pour de nombreux professionnels de la petite enfance.
En 1977, sous l’impulsion de Simone Veil alors Ministre de la santé et de la famille, elle participe, avec Jeanine Lévy et Danielle Rapoport, au comité de pilotage de « l’Opération pouponnière » qui publiera en 1997 l’ouvrage « l’enfant en pouponnière et ses parents » et formera des centaines de professionnels de pouponnière lors de regroupements annuels.
En 1984, lorsque la pouponnière de Lóczy est menacée de fermeture, elle se mobilise, sous l’impulsion d’Agnès Szanto, pour créer avec de nombreux professionnels pluridisciplinaires qui se retrouvent dans cette approche piklérienne, l’association Pikler Lóczy qu’elle présidera jusqu’en 2002. Cette association cherche à faire connaître les travaux d’Emmi Pikler et de l’Institut Lóczy, à les mettre en lien avec d’autres courants de pensée, à travers des formations, de la documentation et les expériences d’institutions qui s’en inspirent.
De fructueux et amicaux échanges se tissent entre Geneviève et les responsables de l’Institut Pikler à Budapest. Ils donneront lieu à l’organisation de séminaires cliniques, de symposiums, tel celui-ci : « Du corporel au psychique » pour mettre en évidence le rôle du soin dans la construction psychique du sujet et de l’élaboration d’un « vrai self », la valeur thérapeutique du soin. Et à la conception de films pour faire connaître des travaux de recherche de l’Institut sur les différents niveaux d’attention du bébé, le développement des relations entre enfants et, bien sûr, sur la motricité libre.
Avec Geneviève, Bernard Martino a réalisé aussi ce beau film qui présente E. Pikler le travail de la pouponnière de Budapest: « Lóczy, une maison pour Grandir ».
Dans toute sa vie professionnelle, et aussi dans ses relations familiales, Geneviève a cherché, avec une grande rigueur d’observation et de pensée, à mieux connaître les bébés et jeunes enfants et à développer et transmettre les conditions nécessaires à leur épanouissement et leur accueil « bien-traitant ». Elle a récemment souhaité partager le fruit de ses recherches, ses compréhensions et même ses questionnements avec les professionnels mais aussi avec les parents dans cet ouvrage qui vient de paraître « Les premières années de Bébé. Son bien-être et ses compétences jour après jour »
Et, encore dans ses dernières années, alors qu’elle vivait en maison de retraite, elle s’intéressait aux conditions d’accueil et de vie des personnes dépendantes, aux conditions de travail des soignants…
Quel riche parcours d’humanité et d’humanisation !
J’ai eu cette grande chance de pouvoir la côtoyer pendant de nombreuses années. D’abord en tant que psychologue à la pouponnière de Sucy où j’y ai appris mon métier, l’observation, la clinique et ses articulations avec la vie institutionnelle. Puis, en tant que directrice de l’association Pikler Lóczy pendant plusieurs décennies. Elle savait accorder sa confiance à de tous jeunes professionnels, sans les laisser seuls, en les accompagnant dans leur mission. Elle se souciait sans cesse de chacun des acteurs d’une institution, que ce soit les gestionnaires, la directrice, les auxiliaires ou les personnes chargées de l’entretien ou des repas qu’elle considérait et respectait comme des maillons complémentaires et indispensables d’un projet commun…. Mais, elle était très exigeante, exigeante pour assurer le meilleur pour les enfants et aussi pour que les professionnels donnent et découvrent le meilleur d’eux-mêmes. J’y ai appris que l’exigence – bienveillante – construisait et renforçait l’estime de soi…
Toute ma gratitude à Geneviève pour cette rencontre exceptionnelle et en souhaitant que pendant très longtemps sa pensée reste vivante et ses apports bénéfiques à de nombreux enfants, leurs parents et leurs soignants.
Miriam Rasse
PUBLIÉ LE 02 septembre 2025