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Interview croisée sur l’éveil artistique et culturel, la lutte contre les toxiques, la connexion à la nature : constitutifs de la qualité de l’accueil
ll aurait pu paraître étonnant de rassembler, dans le cadre d’une même interview, des thèmes aussi différents que l’éveil artistique et culturel, la lutte contre les polluants intérieurs et l’immersion dans la nature… Et pourtant, ils ont, dans le cadre de l’accueil du jeune enfant, deux points communs. D’abord, ils partagent la même ambition, à savoir, permettre aux enfants de s’ouvrir au monde qui les entoure, de s’y épanouir et d’y grandir en toute sécurité. Ensuite, ces thématiques sont confrontées au même problème : elles sont souvent considérées comme secondaires, tendent à passer après l’encadrement, les plannings et toutes les considérations liées à la charge de travail des professionnels. Et c’est bien là que le bât blesse ! Loin d’être la « cerise sur le gâteau » de l’accueil, l’éveil artistique et culturel, le contact avec la nature et la lutte contre les toxiques environnementaux devraient être au cœur de la qualité d’accueil tant elles répondent à des besoins essentiels des enfants et les préparent à un avenir qui semble bien incertain. C’est parce qu’ils se rejoignent sur cette même conviction que Gillian Cante, Claire Grolleau et Marc Caillard, ont pris la parole dans le cadre de cette première interview croisée du Printemps de la Petite Enfance.
Le contact avec la nature : une composante essentielle de la qualité d’accueil
C’est de l’expérience personnelle de Gillian Cante, doctorante STAPS et de l’éducation, que naît cet échange. Lorsqu’elle a créé sa structure d’accueil, elle a rapidement été confrontée à une question : pourquoi a-t-on si peur de faire sortir les enfants des structures d’accueil ? Quand l’hygiénisme à l’excès, certes justifié à une époque où la mortalité infantile était encore élevée, s’est-il imposé au détriment de l’immersion dans la nature et du bien-être des enfants ? Elle a donc entrepris d’étudier l’intérêt pour les enfants du jeu libre au contact de la nature. Et ils sont nombreux. D’abord, « il apparaît au regard d’études italienne et norvégienne, que le jeu libre dans la nature permet un éveil particulier chez le jeune enfant (…). L’enfant a besoin d’un contact avec du ‘vrai’ et quand nous sommes dans la nature, on peut trouver des éléments qui ont des poids, textures, densité, sons authentiques, qui ne sont pas manipulés, détournés de manière synthétique par l’homme. On peut supposer un impact extrêmement bénéfique pour les enfants notamment dans le cadre de leur processus de développement », précise-t-elle.
Ensuite, le développement des capacités motrices et l’activité physique, c’est-à-dire l’impact sur l’endurance, l’équilibre et la souplesse chez le jeune enfant sont favorisées par le jeu libre dans la nature. Enfin, les effets sur l’apprentissage du langage sont très positifs. « On sait que quand les enfants passent du temps dehors de manière régulière, ils développent un vocabulaire plus riche, même chez les tout-petits, avec un babillement spécifique », continue-t-elle en expliquant que « dehors, il y a plus de choses à dire, plus de questionnements, nous sommes toujours en rencontre avec l’inattendu (…) et tout ce processus, va nourrir chez l’enfant une certaine curiosité ».
Faire de la nature un élément constitutif de la qualité de l’accueil est donc, à ses yeux, essentiel… Un point de vue que partage naturellement Claire Grolleau, présidente de Label Vie : « On a cru pendant un temps que protéger les enfants, c’était les éloigner de la nature. Or, avoir une approche écologique globale dans les structures d’accueil permet aujourd’hui non seulement de favoriser le contact avec la nature quand elles le souhaitent et le peuvent, mais aussi d’aborder la question du contact des enfants avec des micro-organismes et de ce qu’on en fait, comment on entretient les locaux », explique-t-elle. Et de préciser qu’il y a là une convergence évidente entre l’immersion dans la nature et la lutte contre les toxiques environnementaux. D’ailleurs pour les structures et chez les assistantes maternelles engagées dans le réseau Ecolocrèche ou Eco Accueil Petite Enfance : « le contact avec la nature est un pilier fort de l’accueil ! » souligne-t-elle.
Arrêter d’empoisonner les enfants
Mais pour Claire Grolleau, il faut aller plus loin. Après tout, la charte d’accueil du jeune enfant précise dans son principe 8 que les enfants accueillis doivent pouvoir bénéficier d’un environnement sain. Et en la matière, il y a encore fort à faire. « Sur les lieux d’accueil, on empoisonne les enfants », s’insurge-t-elle en rappelant qu’« il est inconcevable de parler de qualité de l’accueil du jeune enfant sans parler des substances chimiques avec lesquelles on le met en contact ». Certes, il y a des efforts qui ont été faits sur un certain nombre de produits (notamment sur les contenants alimentaires comme le bisphénol) et avec la loi sur la qualité de l’air, « mais aujourd’hui, les revêtements de surface, les matériaux du bâtiment, les produits d’hygiène, les couches, les produits d’activités d’éveil, les surfaces de motricité (…), les composants des meubles et des jouets et la majorité des produits d’entretiens utilisés dans les structures d’accueil du jeune enfant contiennent des produits toxiques », rappelle-t-elle. Des produits mutagènes, donc susceptibles de changer l’expression des gènes des enfants, des perturbateurs endocriniens qui peuvent notamment ralentir l’acquisition du langage, des substances chimiques qui sont sans doute un des facteurs ayant favorisé la gravité de la dernière épidémie de bronchiolite…
Bref, des substances qu’il faut aujourd’hui absolument éradiquer des lieux d’accueil, d’autant plus qu’elles peuvent favoriser tour à tour des toxicités aiguës et chroniques. On comprend dès lors que les questions de l’immersion dans la nature et de la lutte contre les toxiques environnementaux ne sont pas qu’un gage de la qualité de l’accueil. Elles relèvent d’un véritable enjeu de santé publique !
Nature altérée et culture abîmée
Quid de la place de l’éveil culturel et artistique, dans ce débat finalement très centré sur l’écologie dans le sens premier du terme, à savoir les interactions de l’homme avec son milieu de vie ? Pour Marc Caillard, Président d’Enfance et Musique, l’enjeu est finalement le même. En effet, tout comme l’immersion dans la nature et la lutte contre les toxiques, l’éveil artistique et culturel est constitutif de la qualité de l’accueil car il participe à l’éveil, au développement de l’enfant, voire même plus. Ainsi, l’éveil artistique est « tout simplement ce qui nous relie à la créativité du langage et des langages et ce qui nous permet d’être un humain de nous humaniser et de donner du sens à notre vie », philosophe-t-il. Et d’étayer : « L’art et la culture permettent à l’enfant de construire sa sensibilité, sa liberté intérieure, son expression personnelle, sa subjectivité et donc son rapport au monde. Avec l’éveil artistique, les modes d’accueil réaffirment le droit du jeune enfant d’accéder au patrimoine culturel, à la création et à l’expérience artistique. Ce qui contribue et contribuera au libre et plein développement de son identité », précise Marc Caillard.
Par ailleurs, tout comme l’immersion dans la nature et la question des polluants intérieurs, l’éveil artistique et culturelle est aujourd’hui remis en question par nos modes de vie (et donc d’accueil du jeune enfant). Le président d’Enfance et Musique le rappelle : « Il est intéressant de relier les altérations de la nature et les risques d’abîmer la culture. (…) Aujourd’hui, le vivant de la nature est en danger et le vivant de la culture est toujours une lutte dans ce grand système de progrès, mais aussi d’immenses destructions » qui a été le nôtre depuis le 20e siècle.
Un accueil de qualité pour éduquer les adultes de demain
Dans une société qui change, des principes essentiels à l’épanouissement et au bon développement de l’enfant sont, selon ces trois experts, en train de se perdre. C’est donc là la priorité à avoir pour les professionnels de la petite enfance : remettre l’immersion dans la nature, l’éveil artistique et culturel, mais aussi la lutte contre les toxiques environnementaux au cœur de la qualité de l’accueil, afin de permettre aux enfants de changer leur rapport au monde et d’évoluer plus sereinement dans la société de demain. Ainsi, sensibilisés à l’éveil artistique et culturel, ils pourront apprendre à s’émerveiller, à ralentir, à ne plus être dans un rapport consumériste de la nature, mais plutôt dans la sobriété. En immersion avec la nature, ils pourront apprendre à la connaître et à la préserver, car comme le rappelle Gillian Cante, « nous sommes des animaux et devons à ce titre rester en contact avec le vivant ».
Et à Claire Grolleau de renchérir : « nous sommes aux manettes et c’est à nous d’agir maintenant (…) Ce qu’on fait avec les enfants au quotidien alors qu’ils ont moins de trois ans qui sème pour eux des graines utiles pour leurs comportements d’adultes demain ».
Des solutions simples et une réflexion globale
Alors plus concrètement, comment faire ? Chacun, évidemment, a une perspective sur les solutions, mais là encore un point commun émerge : des choses simples peuvent être mises en place par les professionnels de l’accueil dès aujourd’hui, mais elles doivent être génératrices d’un changement profond. Ainsi pour Gillian Cante, il est essentiel de concevoir le contact avec la nature comme une façon d’être au monde et sur le lieu d’accueil, et non pas comme une série d’activités : « Il ne s’agit pas de prendre des pâquerettes et des feuilles, de les coller ou les plastifier, mais plutôt plus d’observer d’où ça pousse, de se mettre au niveau de l’enfant et de s’émerveiller avec lui, de questionner, d’observer les gouttes de pluie sur les feuilles – puisqu’il faut sortir quand il pleut… », explique-t-elle en rappelant que l’accueil doit être une sensibilisation de chaque instant.
Claire Grolleau se veut, pour sa part, réaliste. Certes, au regard de la pénurie des professionnels et de la crise du secteur, ces changements ne sont pas toujours évidents à déployer, mais en les intégrant « dans la colonne vertébrale du projet d’établissement », ils ne sont pas nécessairement chronophages d’autant plus que les ressources en la matière sont aujourd’hui nombreuses. Et de citer l’exemple de professionnels qui ont su franchir ce cap dans leur structure « en organisant des sorties, en ayant un extérieur végétalisé (…), en faisant rentrer la nature dans la crèche par des pratiques ou des ateliers, comme la cuisine ou le jardinage », souligne-t-elle en rappelant simplement que « faire du pain avec les enfants, c’est travailler des matières naturelles ! ».
Quant à Marc Caillard, il s’inscrit dans une démarche plus globale. Son mot d’ordre : « mener une réflexion sur les conditions de l’accueil, sur le décloisonnement, sur l’invention de nouveaux dispositifs (…) en prenant en compte cette transformation de la société et de la vie sociale », préconise-t-il.
Et de conclure que la culture non plus n’est pas une activité, « mais une mutation de nos manières de vivre ensemble la culture et les langages au sein des rapports sociaux. (…) On a vraiment à travailler ensemble autour de cette évolution du rapport à la nature et à la culture ».
Une étude participative sur l’expérience de nature
À l’occasion de cette interview croisée, Claire Grolleau a annoncé le lancement d’une étude participative intitulée « Expérience de Nature ». Son objectif : encourager tous les adultes en contact avec des enfants, professionnels ou parents, à venir trouver des ressources sur une base de données en cours d’élaboration et à partager leur expérience de nature pour savoir comment elle transforme à la fois les adultes et les tout petits. Un projet à suivre sur Les Pros de la Petite Enfance.
Véronique Deiller
PUBLIÉ LE 27 mars 2023