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Jean-Pierre Durif-Varembon, psychanalyste : « Le Jardin Couvert s’appuie sur l’expérience de la psychanalyse avec les tout-petits »
Jean-Pierre Durif-Varembon est psychanalyste et accueillant au Jardin Couvert. Il a rejoint l’association Accueil du petit enfant et de ses parents dans un lieu de parole (APELIPA) peu de temps après sa création. Depuis, il fait partie des accueillants du Jardin Couvert que l’APELIDA a ouvert en septembre 1984 à Lyon en s’appuyant sur l’expérience menée à Paris à la Maison Verte avec la psychanalyste et pédiatre Françoise Dolto. A l’occasion de la parution du quatrième livre collectif du Jardin Couvert intitulé De l’enfant parlé à l’enfant parlant, il relate l’histoire unique de cet espace de jeux et de repos où, à travers des rencontres et des séparations, des liens se tissent entre les enfants, les parents et les accueillants.
Les Pros de la petite enfance : Le Jardin Couvert a ouvert ses portes à Lyon il y a plus de quarante ans ? Quelle était sa raison d’être ? Peut-on aujourd’hui le qualifier de lieu de parentalité ?
Jean-Pierre Durif-Varembon : Même si le lieu a des effets de soutien à la parentalité et qu’il est estampillé lieu d’accueil parent-enfant (LAEP), il ne peut être réduit à un lieu de parentalité car ce n’est pas son objectif premier qui, lui, s’appuie sur les apports de la psychanalyse. Au Jardin Couvert, ce sont les enfants de moins de 4 ans qui sont accueillis, accompagnés d’un adulte responsable (parent, grand-parent, nounou). Ce préalable, qui a toujours été maintenu depuis l’ouverture en 1984, fonde l’esprit du Jardin Couvert qui s’appuie sur l’expérience de la psychanalyse avec les tout-petits. Les accueillants écoutent le langage du corps des enfants qui ne parlent pas encore avec des mots. Ils observent comment ils interprètent le monde et ils leur parlent de ce qu’ils sont en train de vivre. Cette parole peut dénouer des crispations relationnelles ou, ce qu’on appelle aujourd’hui des troubles du comportement. Au Jardin Couvert, les expériences quotidiennes trouvent des mots pour se dire en permettant ainsi aux enfants d’affronter plus tranquillement ce qui est étranger et nouveau.
Que permet concrètement ce lieu aux enfants mais aussi aux adultes qui les accompagnent ? Pouvez-vous donner un exemple ?
L’enfant peut, par exemple, expérimenter les séparations et les retrouvailles avec l’adulte qui l’accompagne. Pour un enfant qui commence à marcher, faire quinze mères et disparaître de la vue de la personne responsable de lui, et pouvoir la retrouver, c’est une expérience fondamentale. Mais c’est aussi une expérience pour les adultes car il arrive parfois que des parents ne supportent pas de perdre de vue leur enfant… Comme le lieu est sécurisé – il y a toujours un adulte en présence de l’enfant, nous appelons cela la préservation du lien de sécurité – l’expérience du désir d’éloignement ou de rencontre devient possible et prépare l’enfant aux rencontres futures : celles de la crèche, de la garderie, de l’école… Lorsqu’ils arrivent à 4 ans, les enfants sont très fiers de dire que le Jardin Couvert n’est plus pour eux. A cet âge, un enfant n’a plus besoin de voir et d’entendre le parent qui est le témoin de son existence. Il l’a intériorisé et il passe à autre chose. Aujourd’hui, le Jardin Couvert fait plus de 200 m2 en forme de U avec des pièces différentes et plein de coupures visuelles où jouets, livres, trotteurs, toboggan, jeux d’eau, tableau à dessin, bac à sable sont mis à sa disposition. En quarante ans, le lieu s’est beaucoup agrandi rendant possible de multiples expériences.
Revenons à sa fondation en 1984 à Lyon. On parle souvent du Jardin Couvert comme d’une « maison verte » en référence à la Maison Verte créée à Paris par la psychanalyste Françoise Dolto…
Il n’y a qu’une Maison Verte à Paris. Françoise Dolto n’a jamais voulu que le nom Maison Verte devienne un label. Quand l’équipe à l’origine du Jardin Couvert est venue la voir dans le but d’ouvrir un lieu similaire à la Maison Verte, elle a été très claire : « Débrouillez-vous, ne nous copiez pas, créez votre propre lieu. » Pendant deux ans, l’équipe initiale, composée de mères et de professionnels de la petite enfance – dont certains avaient connu La Maison verte – s’en est certes inspirée et s’est même rapprochée de Denis Vasse, psychanalyste proche de Françoise Dolto pour travailler sur le projet. Aujourd’hui, s’il est considéré comme une structure Dolto, le Jardin Couvert reste néanmoins un lieu unique d’écoute et de parole auprès des tout-petits qui fonctionne avec une équipe d’accueillants.
Ces accueillants, qui sont-ils ? Comment s’organisent-ils pour accueillir les enfants et leurs accompagnants ?
Les accueillants au Jardin Couvert ont tous un métier : assistantes sociales, infirmières, orthophonistes, pédiatres, psychologues, psychomotriciennes, éducateurs de jeunes enfants, psychanalystes… Ils travaillent pour la plupart dans le secteur de la petite enfance. L’équipe accueillante est différente chaque jour avec une mixité homme-femme ainsi que générationnelle, mais il y a toujours la présence d’au moins un ou une psychanalyste. Ça fait partie des points structuraux des conditions de la parole comme l’ouverture tous les après-midis, sauf le dimanche. Cette ouverture presque quotidienne nous paraît indispensable car, quand on est parent de jeune enfant et que l’on a besoin de sortir et de voir du monde, on ne peut pas attendre le « bon jour ». Nous sommes également ouverts plus de 300 jours dans l’année. Ça nous différencie de la plupart des lieux d’accueil parents-enfants (LAEP) qui sont ouverts une à deux fois par semaine.
Dans De l’enfant parlé à l’enfant parlant, les accueillants partagent leur clinique de l’accueil en LAEP. Comme s’élabore ce travail clinique ?
Contrairement aux institutions de soins ou éducatives, nous ne faisons pas de synthèse car les gens accueillis viennent de façon anonyme. En revanche, nous échangeons une fois par mois sur une situation clinique pour nous permettre d’ajuster l’accueil. Concrètement, l’un des accueillants écrit une séquence et met des mots sur des difficultés rencontrées afin de les partager. Ensemble, nous travaillons sur ce premier texte qui au fil des échanges devient un autre texte, mais collectif cette fois-ci. Ce travail permet d’adapter nos pratiques aux évolutions sociétales et de s’en servir. L’exemple typique, c’est l’arrivée des écrans.
C’est vrai qu’en 1984, les smartphones n’existaient pas et les écrans n’étaient pas un sujet de société… Comment vous êtes-vous adaptés à cette évolution majeure ?
Au départ, nous avions pris une position un peu rigide en interdisant les écrans car des parents prenaient le Jardin Couvert comme une annexe de leur bureau. Finalement, nous avons assoupli la règle en la transformant en demande. Maintenant, nous demandons aux parents de ne pas utiliser leur téléphone, que ce soit pour téléphoner, surfer sur internet ou prendre des photos. Quand un adulte le fait malgré tout, l’accueillant l’aborde et engage la parole car l’écran est une manière de dire quelque chose sans en parler concrètement. Un jour, un père, venu pour un droit de visite, était rivé dans son coin sur son téléphone. L’accueillant l’a abordé et a pu parler de son attente anxieuse car son enfant n’arrivait pas. Il a aussi exprimé sa crainte de ne pas être reconnu par son enfant qu’il n’avait pas vu pendant plusieurs mois. L’accueillant l’a écouté et cet échange a permis au père d’accueillir sereinement son enfant en retard avec sa mère…
Cet exemple précis illustre les effets de soutien à la parentalité du Jardin Couvert dont vous parliez précédemment…
Oui mais ces effets de soutien à la parentalité relèvent aussi de l’expérience de la psychanalyse. Les accueillants écoutent les parents là où ils ont leur propre difficulté. Ils ne prodiguent pas de conseils mais posent la bonne question au bon moment pour que le parent trouve une manière de sortir de cette difficulté. Ils ont juste besoin d’un appui à un moment donné et après ils se débrouillent. Mais cela nécessite au préalable un minimum de confiance et de connaissance sur la raison d’être du Jardin Couvert… Aujourd’hui, beaucoup de parents viennent sans rien connaître du lieu et nous y sommes attentifs. Nous reprenons aussi systématiquement les points structuraux du Jardin Couvert avec les jeunes générations d’accueillantes et accueillants.
Justement, comment devient-on accueillante ou accueillant au Jardin Couvert ?
Tout professionnel du secteur de la petite enfance, mais aussi toute personne intéressée par l’accueil du tout-petit fondé sur l’apport de la psychanalyse peut devenir accueillant ou accueillante au Jardin Couvert. Bien sûr, il ne s’agit pas d’un travail en tant que tel mais d’un engagement associatif indemnisé. Aucun préalable de formation d’accueillant n’est requis. Au Jardin Couvert, la « posture » de l’accueillant ne s’apprend pas puisqu’elle relève d’une présence disponible qui s’élabore et qui se partage. C’est pour cela que nous avons mis au point une procédure d’accompagnement du futur accueillant qui relève d’une formation à partir de la pratique et qui respecte le temps de chacun. Elle lui permet de faire l’expérience de l’accueil en la pratiquant avant de s’engager. Malheureusement, si l’utilité d’un tel lieu au sein de l’agglomération lyonnaise, ainsi que sa notoriété sont reconnues, le Jardin Couvert n’échappe pas à la difficulté de recruter de nouveaux accueillants car les professionnels ont de plus en plus de mal à dégager du temps… C’est vraiment dommage, car le Jardin Couvert permet une expérience clinique formidable qui enrichit les pratiques des accueillantes et des accueillants, quelle que soit leur profession.
Plus de renseignements sur le site officiel du Jardin Couvert : www.jardincouvert.org
Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 28 avril 2025