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La contenance : une réponse à un besoin fondamental de l’enfant

N’est-il pas fascinant de voir combien les jeunes enfants explorent leur environnement et en particulier les recoins confinés avec une telle détermination, presque comme s’ils savaient instinctivement que cet endroit, cette boîte ou ce coin douillet, détient la clé de son apaisement. En tant qu’adultes, témoins de ces instants, nous ne pouvons qu’éprouver un sentiment d’émerveillement, face à l’instinct du jeune enfant qui, sans mots, nous montre l’importance vitale de la contenance dans son développement. Mais s’agit-il vraiment de contenance ? Les explications d’Agathe Seube, éducatrice de jeunes enfants, formatrice petite enfance et Adrien Blanc, psychologue clinicien, sur ce processus psychique plus complexe qu’il n’y paraît.

Comme préambule, retenons que les mots en « ance », en français, désignent le résultat de l’action qui les composent. Ainsi, contenance est donc une action, celle qui se réalise lorsque l’on réussit à contenir. Et contenir l’enfant est bien une de nos préoccupations au quotidien, mais encore faut-il s’accorder sur ce que cela signifie véritablement.

Qu’est-ce que la contenance ?

Il s’agit dans un premier temps d’une forme de survie émotionnelle. Le nourrisson, encore très lié à l’expérience utérine, recherche une forme de réassurance dans les bras de l’adulte ou dans des environnements confinés qui rappellent cette enveloppe protectrice. Plus tard, alors que ses capacités motrices et cognitives se développent, l’enfant devient plus proactif dans sa quête d’autonomie tout en recherchant encore cette sécurité dans des espaces physiques ou avec des adultes.

En effet, la contenance est avant tout un processus relationnel et psychique, un échange entre deux personnes. L’enfant débordé ne parvient pas à organiser sa pensée ni à donner du sens à ce qu’il ressent – ce que l’on appelle ses contenants de pensée – et qui n’arrivent pas, justement, à contenir ce qui se passe en lui. A défaut de pouvoir être contenu en lui-même, ce contenu, en attente d’être pensé par un autre, c’est-à-dire représenté, symbolisé, va pouvoir être accueilli dans la vie psychique d’une autre personne : un adulte secourable, attentif, disponible et présent qui va contenir l’expérience en lui-même et en rendre une traduction, dans la relation, à l’enfant.

Contenir un enfant, c’est plus que le rassurer

Contenir un enfant, ce n’est pas simplement le rassurer ou répondre à son appel, mais être réellement impacté par ce qu’il exprime, afin de lui proposer une hypothèse interprétative de son vécu, de ce qui se joue en lui, afin de lui permettre d’en entendre et ressentir quelque chose qui lui appartienne et qui prend appui sur cette hypothèse, sur ce potentiel, et non sur une certitude.

Ainsi, le terme de contenance est à réserver, au sens psychologique du terme, notamment aux situations de débordement, d’angoisse où l’enfant est face à un vécu intraduisible,  un débordement, qu’il ne peut ni comprendre ni traverser seul, et où il a besoin d’une  intervention interprétative de l’adulte, disponible,  présent,  capable d’ouvrir un espace relationnel plutôt que d’imposer une réponse figée.

Grâce à l’expérience relationnelle et à l’identification, le jeune enfant  intégrera progressivement ce que l’adulte lui offre  et développera ainsi ses propres capacités de contenance, c’est-à-dire sa faculté à penser et à ressentir ce qu’il traverse. Ce besoin d’être contenu s’exprime non seulement dans des situations relationnelles mais aussi à travers des comportements moteurs et exploratoires de l’enfant envers l’espace physique, concret, matériel : l’environnement.

La contenance avec l’environnement : sécuriser l’espace de l’enfant

En effet, les professionnels de terrain constatent quotidiennement à quel point un jeune enfant est spontanément porté vers des espaces confinés. Il est fascinant de les voir s’enrouler dans une boîte, ramper sous une table ou se blottir contre un coin douillet : autant de manifestations de ce besoin profond de se sentir contenu, presque comme un retour à l’expérience utérine, où les limites du corps offraient une contenance. Il relève de la mission des professionnels de la petite enfance d’aménager la contenance environnementale en référence aux éléments concrets permettant à l’enfant de se sentir contenu et en sécurité dans son environnement. Sur le terrain, on observe les jeunes enfants en recherche d’espaces restreints, parfois au grand désarroi des professionnels comme lorsque l’enfant cherche à se nicher dans les boîtes de jouets.

Le besoin de contenance évolue au fil du temps

Ainsi, durant ses trois premières années, l’enfant modifie sa manière d’investir ces espaces de contenance. Plus tard, il continuera de l’explorer à travers le jeu, et sous le regard d’un adulte présent et disponible. Ainsi, il apprend à réguler ses émotions, à comprendre les frontières entre lui-même et le monde extérieur, à gérer les moments d’angoisse avec des ressources plus symboliques que physiques : ses capacités de contenance s’accroissent et s’internalisent davantage. L’enfant, encore en difficulté pour exprimer pleinement ses angoisses ou ses besoins, utilise son corps pour symboliser cette quête de soutien. Il se construit dans un environnement dans lequel il peut projeter ses besoins de sécurité émotionnelle et trouver un refuge face aux turbulences du monde extérieur.

Pour autant, les boîtes, les cabanes, les espaces confinés continuent à offrir un refuge symbolique, un lieu de répit et de recentrage. Ainsi, même à cet âge comme tout au long de notre vie, le besoin de trouver des espaces sécurisants demeure, notamment lors des moments de stress ou de fatigue, ou simplement car nous nous y sentons bien sans que nous puissions parfois l’expliquer.

Un juste équilibre

À la suite des travaux de Winnicott et du holding (constituant une composante des soins précoces au même titre que le handling ou l’object presenting), l’habitude tend à séparer contenance physique et psychique, alors que les deux sont intrinsèquement reliés et ne peuvent être dissociées de l’acte de contenir un enfant. Ainsi, la recherche de contenance physique et environnementale chez le jeune enfant — que ce soit en se cachant dans une boîte ou en se réfugiant dans les bras de l’adulte — peut être interprétée comme une forme de représentation corporelle de ce besoin psychique. Un environnement bien aménagé, où l’enfant peut se sentir sécurisé lorsqu’il explore et s’explore, renforce la contenance interne en offrant un cadre propice à l’exploration émotionnelle. La clé réside dans un équilibre entre ces deux formes de contenance, indissociables dans la réponse aux besoins fondamentaux en matière de développement et de construction du jeune enfant.

Adrien Blanc est également auteur de « Jouons !: A la découverte du monde, des autres et de soi » aux éditions In Press.

Agathe Seube est également autrice de « Mon carnet de bord d’assistant.e maternel.le » aux éditions Vuibert 

Agathe Seube et Adrien Blanc

PUBLIÉ LE 05 mai 2025

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