La dînette : un jeu universel pour les petits dès 15 mois
Le coin cuisine est un espace de jeu qui laisse peu d’enfants indifférents. De la cuillerée prise « pour de faux » jusqu’à l’installation d’une table pour des convives imaginaires, chaque manière de jouer avec la dînette témoigne des progrès du développement, tant de la motricité manuelle que du langage et de la socialisation. Comment et pourquoi ce jeu universel évolue-t-il, jusqu’à se prolonger au-delà de la petite enfance ? Les explications de la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine.
Une assiette miniature et des aliments en plastique, une moitié de noix de coco remplie de feuilles, des cailloux au fond d’une boîte, qu’importent le contenant et le contenu pourvu que l’enfant puisse reproduire le geste banal de donner à manger.
Tous les enfants aiment jouer à la dînette
Faire semblant de préparer les légumes, de chauffer, de mettre la table, de servir à boire…, tous ces gestes observés dans le quotidien des enfants du monde entier, avec des variantes culturelles, sont reproduits, répétés, perfectionnés, transformés dans ce jeu d’imitation par excellence. Selon les pays, ces jeux se déroulent au sol ou autour d’une table, parfois même avec des baguettes à la place des couverts. En plus du repas à la maison, d’autres lieux où l’on mange font l’objet de jeux d’imitation : le restaurant, le pique-nique, etc. Tout dépend des expériences vécues par l’enfant bien plus que du réalisme des panoplies trouvées dans les rayons de jouets sous des noms intégrant les mots « pizza », « burger », « pâtisserie », « crêpes », etc. Un enfant qui n’a jamais vu un barbecue « en vrai » ne peut pas imiter les gestes qui y sont associés alors que celui qui l’a vu dans sa vie familiale l’utilisera en écho à des actes d’adultes qu’il a bien observés, avec ou sans le coffret du même nom. L’enfant qui veut jouer à faire des frites ou des makis, pour peu qu’il en ait déjà mangé ou vus, saura peut-être trouver autour de lui de quoi représenter ces deux nourritures.
Des jouets ressemblants, une aide aléatoire
Les enfants, y compris du même âge, n’ont pas le même rapport aux objets de jeu : certains vont d’autant mieux jouer qu’ils ont à leur disposition des kits complets de jouets en lien avec la nourriture ou des univers installés par l’adulte autour de la thématique de la cuisine, d’autres jouent bien mieux quand ils organisent par eux-mêmes le cadre dans lequel ils mettent en scène les jouets de leur choix. À la fois la personnalité et la culture familiale de chacun rendent difficile de savoir quels jouets ont du sens pour eux, des plus simples aux plus réalistes.
Dans tous les cas, c’est être capable de substituer un objet à un autre qui est à la base de la symbolisation et donc de leurs jeux de « comme si ». À 2 ans, l’enfant peut mettre des Duplo dans une casserole en disant que ce sont des carottes par exemple (parce qu’il a gardé en mémoire d’en avoir mangé) sans se poser de questions, mais assez vite, vers 3 ans, il préfère des objets suffisamment ressemblants à ce qu’il veut représenter. Après 4 ans, l’enfant s’affranchit du modèle pour reproduire ce à quoi il pense, avec ou sans matériel, et se concentre plus sur la vraisemblance des phrases et le déroulement de l’histoire. À 5 ans, s’il manque aux partenaires de jeu un objet qu’ils ont prévu dans le scénario, ils trouvent le moyen de s’y référer d’une manière ou d’une autre et de se mettre d’accord sur la convention choisie. Au-delà de 5 ans, la créativité et la capacité à partager ses idées facilitent la mise en scène d’une situation de repas, avec le perfectionnement du scénario et du rôle à jouer. Les jouets de dînette, aux côtés des inventions personnelles, y ont la place que les enfants veulent bien leur accorder.
15 mois, l’âge de la première dînette
Revenons à l’origine des jeux avec de la dînette, qui concerne – c’est toujours bon de le rappeler – tout autant les garçons que les filles. Le premier jeu à composante symbolique consiste souvent à porter une cuillère à sa bouche ou à celle d’autrui, peluche ou poupon, partenaire de son âge ou adulte se prêtant au jeu, mais pas avant l’âge de 15 mois. Auparavant, les éléments d’une dînette ne sont rien de plus que des objets à découvrir avec la bouche et les mains, sans lien avec les gestes de préparer le repas ou nourrir. Si ces jouets intéressent les enfants dès le plus jeune âge, c’est pour le plaisir des sens, y compris en faisant du bruit à force de les manier. La forme de contenant invite à mettre les plats les uns dans les autres, or tous les bébés aiment « mettre dans ».
Parmi les explorations sensorielles et manuelles de la deuxième année, émergent progressivement des ébauches de gestes imitant l’activité la mieux connue des enfants : faire à manger et manger. Un équilibre est alors à trouver entre laisser l’enfant entrer à son rythme dans le faire semblant et créer des moments d’interactions propices à la reproduction de scènes familières. Les occasions les plus simples sont à saisir : sélectionner, parmi les jouets, un petit bol et une cuillère stimule la capacité à produire des images mentales issues de l’expérience et entretenues par la vision d’objets familiers, s’installer sur le tapis avec un panier contenant quelques accessoires de dînette permet d’accueillir les initiatives des enfants et de commenter les découvertes par la parole.
15-24 mois : une dînette simple et solide
L’atout de la dînette choisie pour les plus petits est dans la maniabilité des éléments qui la composent et dans la facilité des combinaisons entre eux. La règle d’or est de rechercher la simplicité : des assiettes, des gobelets mais aussi des casseroles et des plats avec couvercles pour répondre autant au besoin d’exploration manuelle qu’à la possibilité d’imiter le réel. Au début, un mobilier miniature totalement consacré à la cuisine est superflu. Mieux vaut placer ici et là un ensemble de jouets qui représente une seule situation à la fois : ici biberon, petit pot et cuillère posés à côté d’un poupon, plus loin cafetière et petites tasses dans un plateau, ailleurs casseroles remplies d’aliments. Les combinaisons de ce genre sont nombreuses, selon les jouets disponibles et le nombre d’enfants.
Un moyen de garantir à la fois la manipulation et le faire semblant est de puiser parmi les objets du quotidien, en étant attentif à la sécurité. Attention aux cuillères en bois quand elles ont de longs manches. Dans les rayons « cuisine » des magasins, on peut trouver des bols de pique-nique, des louches et des écumoires petit format, des pinces à cornichons ou à grille-pain, des passoires avec poignées et des petites pour le thé, des mini paniers à frites, des coquetiers, etc. La plupart sont en plastique car leur usage est difficile à contourner. On en trouve aussi en silicone, en bois, en métal ou en tissu (des paniers à pain par exemple). Ne pas tout donner en même temps mais sélectionner moins de dix objets à rassembler dans un panier, éventuellement un par enfant.
A partir de 2 ans, le coin cuisine
En accueil individuel ou collectif, les parents sont sensibles à l’installation d’une petite cuisinière reproduite à l’identique des vraies, complétée ou non par un bloc-évier, placard et réfrigérateur. Ils y voient un critère de qualité du mode d’accueil, alors qu’en fait, du point de vue de l’éveil de l’enfant, elle n’enlève ni n’ajoute rien. Avant l’âge de 2 ans, les éléments de cuisine et les meubles avec four et évier à leur taille sont peu investis par les enfants en tant que jouets de faire semblant. Ils grimpent dessus, ouvrent et ferment les portes, remplissent et vident sans rapport avec le contexte de la cuisine. Le plaisir qu’ils y prennent, plutôt qu’imiter les adultes, est ordinaire à cet âge, mais n’a pas besoin de ce mobilier spécifique pour être satisfait. En âges mélangés, le coin cuisine, aussi bien équipé soit-il, reste un espace de jeu rempli de mouvement et de bruit. Les éléments de dînette brassés par les petites mains ont tendance à s’entrechoquer, tomber et rouler au sol. Seuls quelques enfants s’appliquent à déposer les assiettes dans les rainures de l’égouttoir, à introduire un plat dans le four et tourner doucement le bouton de température. En cas de conflits, il n’y a pas de réponse unique : tout dépend des effectifs, de la surface disponible et des choix d’organisation. Ne pas hésiter à emprunter de la dînette installée dans l’espace dédié pour la proposer aux plus petits sur un tapis posé à l’extérieur. Ainsi, l’équipement plus réaliste reste à la disposition des plus grands en leur permettant de mener à terme leur jeu d’imitation en se concertant.
Au cours de la troisième année, grâce à l’habileté manuelle et au langage, les jeux d’imitation sont plus complets et durent plus longtemps. Il s’agit non seulement de faire semblant de verser dans un plat ou de manger, mais aussi d’organiser le cadre dans son ensemble : l’endroit où faire chauffer, où poser les plats, où déposer assiettes, verres et couverts, où s’asseoir pour faire semblant de partager un repas. Lorsque les enfants cherchent à reproduire la diversité des actions possibles autour de la nourriture, un espace dédié prend tout son sens, équipé de meubles de cuisine et bien aménagé. Ne pas oublier la table basse, avec chaises ou tabourets, qui devient nécessaire. La présence d’un adulte dans cet espace réduit, où tout est à proportion d’enfant, mérite d’être interrogée : Les enfants ont-ils besoin d’un participant supplémentaire ? Une disponibilité à distance ne suffit-elle pas ? Ce sont des questionnements à travailler, au-delà du thème de la dînette. Comme avec tous les jeux symboliques lorsqu’ils atteignent une certaine maturité, moins les adultes interviennent dans le déroulement en réclamant quelque chose ou en commentant ce que font les joueurs, plus leur monde intérieur et leur créativité trouvent leur chemin d’expression.
2-4 ans : des dînettes sélectionnées avec soin
Dans un lieu d’accueil, l’accumulation de dînettes, d’ustensiles et d’aliments arrive vite, sans parvenir à un dosage contrôlé des jouets mis à disposition pour faire à manger. Pour privilégier la qualité, en particulier d’un point de vue écologique, mieux vaut un nombre modeste d’éléments en choisissant des alternatives satisfaisantes au plastique brut, matériau difficile à remplacer pour des jouets légers et solides, avec une déclinaison de formes et de couleurs. Il est nécessaire de s’intéresser aux efforts annoncés par les fabricants, pas faciles à vérifier et loin de remplacer le « zéro plastique » : recyclage, ressources végétales, etc. Les dînettes en bois, métal et même textile existent mais en termes de jouabilité (facilité d’utilisation par les enfants), elles donnent des résultats inégaux. À tester.
La quantité de dînette dépend, plus que du nombre d’enfants accueillis, de la possibilité qui leur est donnée de se répartir entre plusieurs espaces de jeu au même moment. Dans un coin cuisine, des séries (assiettes plates et creuses, verres, couverts) pensées par multiples de deux à quatre au maximum sont largement suffisantes.
Le format de la dînette est un aspect important à considérer. Le diamètre de l’assiette, d’environ dix à presque vingt centimètres (à éviter), peut servir de point de repère pour accorder les proportions de l’ensemble des accessoires (four ou bouilloire) et en particulier des aliments en plastique (encore !) ou en bois (lourd !). Ne pas oublier de prendre en compte aussi la taille des poupées. En accueil collectif, ce casse-tête, qui n’a rien d’évident, mérite largement une réunion d’équipe pour tenir compte des observations de terrain des professionnels avant d’acquérir de la dînette ou de compléter l’existant.
Fabienne-Agnès Levine
PUBLIÉ LE 06 janvier 2025