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Le langage oral, un apprentissage « phare » de l’école maternelle

S’exprimer, oser prendre la parole, nommer et décrire, soutenir une conversation, comprendre un récit, donner son avis, les enfants n’ont pas trop de trois années pour progresser. Cela tombe bien, le langage oral est au cœur du programme du premier cycle de l’école primaire. Explications avec Fabienne-Agnès Levine, psychopédagogue.

À 3 ans, beaucoup de bons parleurs

La parole ne vient pas du jour au lendemain mais se déploie à un rythme inégal à partir de la deuxième année. Dans la continuité du langage préverbal, elle s’installe dans un contexte conversationnel avec des adultes familiers, à la fois dans ses modalités gestuelles et vocales. À l’âge de 3 ans, une majorité possède un vocabulaire de deux cents à trois cents mots, construisent des phrases courtes et répondent aisément aux questions des adultes. Parmi les autres, certains s’expriment bien dans une langue autre que le français, d’autres parlent uniquement en famille et pas à l’école, et enfin quelques-uns ne sont pas encore des locuteurs. Ces situations sont envisagées dans le programme du cycle 1 : « Chacun arrive à l’école maternelle avec des acquis langagiers encore très hésitants ; certains élèves s’expriment souvent par des moyens non verbaux et apprennent à parler. »

Parler et faire parler les enfants, le B-A BA du métier d’enseignant

Faut-il le rappeler, il n’y a pas de prérequis pour entrer en petite section ? Il n’y a pas de « prépa », ni à la crèche, ni ailleurs. L’école maternelle, désormais obligatoire, accueille tous les enfants quelles que soient la richesse de leurs expériences et leur familiarisation avec la langue française. Le programme en vigueur précise bien que l’école maternelle « s’appuie sur un principe fondamental : tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser. […] Les apprentissages des jeunes enfants s’inscrivent dans un temps long et leurs progrès sont rarement linéaires. ». Alors, évitons de considérer que les enfants qui ne parlent pas au moment de leur première rentrée scolaire ont un train de retard. La petite section est composée d’enfants qui s’expriment déjà avec aisance, tandis que d’autres ne sont compris que par leur entourage. Tous sont en âge de répondre à des messages simples, soit par la parole, soit par des actions. Cette situation ne devrait pas être un problème insurmontable puisque le contenu pédagogique du cycle 1 prévoit la « stimulation et la structuration du langage oral » de tous les enfants, sans conditions sur leur niveau initial : « L’enseignant crée les conditions bienveillantes et sécurisantes pour que tous les enfants (même ceux qui ne s’expriment pas ou peu) prennent la parole, participent à des situations langagières plus complexes que celles de la vie ordinaire. »

Perfectionner le langage « en situation »

La forme de langage privilégiée de tous les jeunes enfants, et pas seulement de ceux qui entrent en petite section, est un langage « en situation », c’est-à-dire contextualisé. À la maison, les premiers dialogues émergent dans un cercle restreint d’interlocuteurs et autour de situations routinières : se laver, s’habiller, se nourrir, se déplacer, etc. À l’école aussi, les dialogues entre un enfant et un adulte portent sur les gestes répétitifs de la vie quotidienne. En cela, l’ATSEM est, selon l’expression qui figure dans les textes de l’Éducation nationale, un « tuteur de langage » essentiel. Il partage avec le professeur des écoles la responsabilité d’enrichir le vocabulaire et la construction des phrases de leurs interlocuteurs, à chaque fois que c’est possible : se laver les mains, mettre ses chaussures, rejoindre la salle de motricité… Certains enseignants préparent, y compris pour eux-mêmes, des listes de noms, d’adjectifs et de verbes couvrant le champ lexical d’une action précise, s’habiller par exemple. L’idée est d’enrichir le vocabulaire adressé aux enfants en vue de leur donner envie d’utiliser des mots nouveaux et justes.

Explorer les possibilités du langage « d’évocation »

En grandissant, l’enfant devient capable de parler d’un événement en dehors de son contexte : il découvre le langage « d’évocation », celui qui permet de mettre en récit des faits passés ou d’envisager ceux à venir. Dans le programme du cycle 1, la capacité, tardive mais naturelle, à retracer la succession des faits est sollicitée sous la forme d’« apprendre en se remémorant ». Lorsque les situations conversationnelles ne constituent pas l’ordinaire dans le milieu familial, cette utilisation du langage est toute nouvelle. En classe, l’enseignant passe beaucoup de temps à rappeler aux enfants les étapes d’un projet qui a été réalisé : une recette de cuisine, une œuvre d’art, une sortie en forêt, etc. Pendant le regroupement, il pose des questions ouvertes auxquelles répondent quelques enfants, toujours les mêmes. Parmi les autres, plusieurs pourraient prendre la parole, à condition d’avoir le temps de s’exprimer, ce qui est plus facile en petit groupe et entre enfants du même niveau. Les recherches universitaires vont toutes dans ce sens : les « petits parleurs » – non pas au sens d’enfants qui seraient « en retard » – mais pour désigner ceux qui ont tendance à rester en retrait et silencieux, ont besoin d’un cadre adapté pour progresser aussi. Parce que faire parler suffisamment tous les enfants de la classe est mission impossible, le déploiement de divers dispositifs est important : petits groupes en APC (activités pédagogiques complémentaires), ateliers langage et lecture à voix haute d’albums jeunesse organisés sur le temps scolaire par des associations, etc.

Vers la langue écrite, avec l’« oral scriptural »

Derrière l’apparente valorisation de l’oral, le grand enjeu de l’école maternelle est de préparer au mieux à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Pour aider l’enfant à passer du langage parlé de tous les jours à un discours qui peut s’écrire, la dictée à l’adulte constitue un exercice couramment pratiqué. Les enfants deviennent producteurs de textes et découvrent, à force de tâtonnements et de reformulations, que leurs paroles peuvent donner naissance à une narration qui, une fois affichée, sera lue et relue par l’adulte. Bienvenue dans l’« oral scriptural », qui, comme son nom l’indique, se rapproche de la langue écrite, scriptural signifiant « relatif à l’écriture ». Les professeurs des écoles ont bien d’autres cordes à leur arc pour passer du langage parlé à la communication écrite. La plus pertinente, de l’avis de plusieurs chercheurs, est bien connue des professionnels de la petite enfance : la lecture d’albums. Rien de mieux pour faire entrer les enfants dans le langage écrit, surtout si l’on respecte scrupuleusement les phrases de l’auteur. Encore une inégalité entre les enfants qui savent pointer le doigt sur une phrase qu’ils demandent à un adulte de lire et ceux qui ne savent pas encore que le livre, au-delà des images, est un puits de mots et d’histoires !

Dans le programme, tout est déjà dit.

Apprendre à parler en parlant : pourrait-il en être autrement ? Or, témoignages et recherches montrent qu’à l’école, le temps quotidien pendant lequel chaque enfant vit une situation conversationnelle qui lui est consacrée est beaucoup trop court, freinant ainsi les progrès espérés. D’où l’importance que l’ATSEM s’applique à cultiver la relation duelle, posture autre que celle de s’adresser au groupe classe, comme l’enseignant. En effet, les séquences pédagogiques autour du langage se font surtout en grand groupe et autour d’apprentissages ciblés en vue de consolider le vocabulaire et d’affiner la construction des phrases. Un contexte formel reconnu moins efficace que la répétition d’échanges informels et personnalisés au cours d’une journée. La classe est aussi le lieu où les enfants apprennent à se taire, avec cette pratique indémodable du lever de doigt, dans l’attente incertaine d’être désigné pour parler, et ce dès la petite section. Pour l’enseignant convaincu qu’il faut quelques années pour acquérir la posture d’élève, il existe des outils pédagogiques plus appropriés aux apprentis parleurs. Parmi eux, le bâton de parole, qui circule de main en main entre les enfants installés en cercle, offre un climat encourageant à s’exprimer ; la boîte à mystères, dans laquelle un nouvel objet est ajouté jour après, donne envie aux enfants de raconter ce qu’ils en savent.

La conclusion se trouve dans les textes de l’Éducation nationale : « L’école maternelle a sa responsabilité d’accompagner les enfants vers la maîtrise du langage oral. ». Le programme de 2015, remanié en 2020 et en 2021, précise : « Tout au long de l’école maternelle, l’enseignant crée les conditions bienveillantes et sécurisantes pour que tous les enfants (même ceux qui ne s’expriment pas ou peu) prennent la parole, participent à des situations langagières plus complexes que celles de la vie ordinaire ; il accueille les erreurs “positives” qui traduisent une réorganisation mentale du langage en les valorisant et en proposant une reformulation. Ainsi, il contribue à construire l’équité entre enfants en réduisant les écarts langagiers. »
Qui a dit que « professeur des écoles », en particulier en classe maternelle, est un métier facile ?

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Fabienne Agnès Levine

PUBLIÉ LE 02 octobre 2023

MIS À JOUR LE 12 juin 2024

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