L’enfant est-il un adulte en devenir ?
On parle souvent de l’enfant comme d’un petit être immature, « pas fini », ou encore comme d’un adulte en devenir ? Josette Serres, docteur en psychologie du développement, ex-ingénieur de recherche au CNRS, spécialiste des neurosciences, formatrice petite enfance, en s’appuyant sur les connaissances scientifiques autour du développement de l’enfant, bat en brèche ces affirmations. Et propose une approche différente de l’accompagnement du jeune enfant.
En 1937, Claparède nous dit que « l‘enfant n’est pas un adulte miniature, il n’est pas seulement différent d’un point de vue morphologique, mais aussi par sa physiologie et son psychisme. Vouloir entraîner son enfant sur le modèle de l’adulte est une erreur ».
Mais on entend souvent : « L’enfant est un adulte en devenir ». Que signifie cette expression ? Les parents ont-ils une bonne représentation du développement de leur enfant ? Savent-ils comment un enfant grandit ? Les réponses sont très variées. Des études comparant les représentations du développement de l’enfant chez des parents de pays différents montrent de grandes disparités dans leurs réponses. Les mères québécoises disent que leur bébé voit à 18 jours en moyenne, alors que les mères vietnamiennes disent qu’il voit à 48 jours. En réalité, la vision est présente dès la naissance, même si elle est encore floue le premier mois. Les représentations dépendent de la culture et des croyances et elles influencent aussi beaucoup les interactions. En France, on enseignait avant les années cinquante que les bébés étaient aveugles à la naissance, ce qui était lourd de conséquences pour tisser des liens d’attachement.
Sur quels aspects se basent ces représentations ? Voyons un peu !
Si l’enfant était un adulte en devenir : il y aurait 4 conséquences
1. Le développement de l’enfant aurait donc une finalité ? L’aboutissement serait de devenir un jour un adulte. Cet objectif laisse aussi entendre qu’il faudrait du temps pour atteindre ce modèle de perfection ! L’enfant serait donc un adulte en moins bien !
Il est immature et l’adulte représenterait le terme de son développement. Alors pourquoi, ne dit-on pas : « l’enfant est un vieillard en devenir ! » ? On dit aussi que le vieillard retombe en enfance ! Mais, où se trouve donc le début et où se trouve la fin du développement ?
Nous verrons qu’il n’y pas de point final au développement
2. L’enfant serait inachevé et il faudrait donc remplir ce cerveau vide. Il faudrait écrire sur cette page blanche. Alors, comme il lui manque des compétences et des connaissances, il faudrait combler ces manques. Cette vision est sous-tendue par la notion de progression. On commencerait avec du facile (les couleurs et sauter) et on augmenterait la difficulté progressivement (Lire Nietzche et courir un marathon). Le cerveau deviendrait un super réservoir qui se remplirait par accumulation et il franchirait des étapes successives en se complexifiant.
Nous verrons que la notion de progrès n’existe pas
3. Le déroulement des étapes serait continu, on pourrait donc établir des normes et comparer les stades pour repérer les régressions. La continuité présupposerait un programme avec des déterminants génétiques à l’origine des compétences
Nous verrons que malgré un programme global de développement, le cerveau innove.
4. Il aurait beaucoup à apprendre à condition qu’on lui donne le bon exemple. Il faudrait encourager les bonnes pratiques mais aussi punir les mauvais comportements. L’enfant devrait apprendre à contrôler ses émotions. Plus on éduque tôt, mieux c’est ! Sait-on comment on apprend ?
Nous verrons que le cerveau apprend en sélectionnant tout au long de la vie en utilisant tout son potentiel.
Toutes ces constatations sont à réexaminer en commençant par l’hypothèse de départ que l’enfant serait un adulte en devenir. Nous allons démontrer que l’enfant est d’abord un enfant à toutes les étapes de son développement ! Et c’est déjà beaucoup.
Que sait-on aujourd’hui du développement de l’enfant ?
1. Pas de finalité, pas de limite au développement
Il n’y a pas de manques à combler et la seule finalité du cerveau est l’adaptation à son environnement immédiat. L’homme n’a cessé de s’adapter depuis des millénaires et nous en sommes les représentants. Sommes-nous supérieurs à nos ancêtres ? Certes non, l’évolution n’est pas gage d’amélioration. L’évolution ne vise pas le “mieux”, mais le “suffisamment efficace” dans un environnement donné. Si l’environnement change, cette adaptation peut même devenir un handicap. Pour trouver les bonnes solutions, les enfants prennent des itinéraires différents liés aux expériences antérieures. C’est un processus dynamique qui évolue tout au long de la vie. Le cerveau de l’adulte n’est pas le modèle à imiter car il est certainement moins créatif et moins flexible que celui de l’enfant. Personne n’est parfait mais tout le monde est différent !
2. Pas de progrès avec l’âge : Les transformations et les changements de connexions synaptiques ne sont pas des accumulations d’informations mais des adaptations permanentes
L’enfant n’a pas moins de connaissances à 6 mois qu’à 3 ans. Il a les compétences maximales à chaque étape de son développement. Pendant la première année, les bébés traitent les sons de langage en les regroupant selon leur fréquence et leur ressemblance rythmique. Ils font des probabilités sur l’organisation des syllabes pour apprendre de nouveaux mots. On ne peut pas dire que ce soit une compétence insignifiante ! Passé cet âge, les enfants ont plus de mal. Le cerveau se réorganise en permanence. Les informations entrantes vont fabriquer des synapses qui seront renforcées par leurs usages multiples. Les synapses sollicitées souvent se renforcent, les autres disparaissent. On parle d’élagage synaptique. Les réseaux de neurones appelés « connectomes » se mettent en place dès la naissance et se développent par une dynamique de surproduction, de sélection et de réorganisation des connexions neuronales, façonnée par l’activité et l’expérience. Le fonctionnement cérébral repose sur des réseaux distribués partout dans le cerveau et des boucles bidirectionnelles entre cortex (la matière grise) et sous-cortex (la substance blanche). Le développement ne conduit pas vers une forme adulte idéale, mais vers des configurations fonctionnelles adaptées à des contextes biologiques, cognitifs et sociaux spécifiques.
Le cerveau fonctionne comme un tout et certainement pas de façon hiérarchique comme on l’a longtemps cru. On oublie le cerveau reptilien qui fut un modèle explicatif dans les années cinquante mais qui ne correspond plus à nos connaissances actuelles. Toutes nos fonctions cognitives et émotionnelles sont reliées entre elles et il n’y a pas d’apprentissage sans la participation de tout notre cerveau. Les émotions ne sont pas des obstacles au raisonnement, au contraire. La mémoire d’un apprentissage est toujours liée au contexte émotionnel dans lequel il a pris place.
Malgré son immaturité, le cerveau est opérationnel. Les différents lobes du cerveau ont une maturation hétérogène. La partie la plus lente à maturer est le lobe frontal qui permettra de mieux se contrôler, mais pas avant l’âge adulte ! Les neurones ne sont pas encore bien myélinisés (gaine qui favorise la conduction électrique) mais l’information circule tout de même bien que lentement.
Cette nouvelle représentation des apprentissages nous révèle que le cerveau dispose de nombreux réseaux selon les tâches. Il existe des réseaux pour résoudre des problèmes, un réseau pour se préparer à l’action et aussi un réseau pour ne penser à rien. Ce réseau appelé « réseau par défaut » serait comme une mise en veille active prête à l’usage.
3. Pas de continuité : et surtout pas de marches à franchir dans un certain ordre
Les théories du développement qui représentaient l’acquisition des compétences sous forme de stades (par exemple Piaget) sont progressivement abandonnées au profit d’une représentation en vagues successives qui accepte les paliers et les régressions comme un processus d’apprentissage et non une déviance.
Le vieux débat entre l’innée et l’acquis n’a plus d’intérêt. Le cerveau humain se développe selon un programme qui participe à son autonomie. Mais l’environnement dans lequel il réalise ce programme influence son expression. La marche par exemple fait partie des étapes programmées dans le cerveau humain (c’est inné) mais la réalisation peut être très différente d’un enfant à l’autre (c’est acquis). Les enfants ne choisissent pas tous le même chemin. Celui qui marche « tôt » n’est pas « en avance » mais a peut-être sauté des étapes.
Un courant théorique actuel très séduisant mené par E. Spelke démontre que les bébés sont détenteurs de connaissances innées issues de notre héritage homo sapiens. Ces connaissances « noyaux » (core knowledge) seraient les bases de nos compétences et se développeraient en fonction de nos expériences. Il a été prouvé que des nouveau-nés avaient des compétences mathématiques pour traiter les quantités. Ils peuvent apparier des sons et des images sur la base de leur nombre. Ces capacités seront reprises plus tard avec le langage pour acquérir la numération. D’autres connaissances noyaux ont été étudiées. Les compétences sociales par exemple, sont présentes très précocement chez le bébé et ne cesseront de se développer tout au long de la vie.
Les compétences précoces du bébé vont prendre des formes différentes avec l’âge en fonction du contexte.
4. Pas de punition : Le cerveau apprend en se questionnant et en éprouvant du plaisir à corriger ses erreurs.
Plutôt que de dire que le cerveau est inachevé ou incomplet, il vaut mieux dire qu’il est organisé différemment. Il fonctionne en réseau et il y a plusieurs chemins possibles pour un même résultat. Il est souple et adaptable. L’enfant n’empile pas des connaissances, il choisit son chemin. L’expérience façonne le cerveau qui se modifie quand l’enfant agit, quand il explore, quand il joue quand il est en relation avec les autres. Une autre idée reçue est de penser que le cerveau émotionnel est l’ennemi du cerveau rationnel. Il est très actif très tôt, il aide les enfants à apprendre, à se motiver et à faire attention. Le cerveau dit « rationnel » (le cortex) apprend progressivement à travailler avec le cerveau émotionnel et à coordonner les informations.
Dans la relation éducative, on pensera à proposer des expériences variées aux enfants dans un cadre sécurisant, en tolérant les erreurs et en reconnaissant les émotions. L’erreur est un moment clé de connexion neuronale. Les freins aux apprentissages sont la pression de la performance, les comparaisons, l’idée qu’il faut toujours aller plus vite ou de stopper en pensant que l’enfant n’est pas prêt.
Les émotions accompagnent toujours les apprentissages et des études ont montré que les punitions bloquaient les apprentissages en provoquant une émotion négative associée. Lors de la restitution de l’apprentissage, l’émotion viendra entraver la mémoire.
Aider un enfant, ce n’est pas attendre que son cerveau mûrisse. C’est lui offrir des expériences adaptées et du plaisir pour qu’il se réorganise.
Pour conclure, étudier l’enfant ne nous permet pas de le projeter dans l’avenir mais de nous faire comprendre nos origines. Les étapes du développement de l’enfant reproduisent un parallélisme étonnant avec l’évolution de l’homme depuis Homo sapiens. (Phylogenèse). Sur la frise du temps, l’homme a maitrisé progressivement certaines compétences : la position verticale, la parole, etc. En observant les grandes étapes du développement de l’enfant (ontogenèse), nous retrouvons les grandes lignes de l’évolution humaine mais toujours avec des variations adaptatives.
« Seul au milieu des adultes, j’étais un adulte en miniature, et j’avais des lectures adultes ; cela sonne faux, déjà, puisque, dans le même instant, je demeurais un enfant ».
Jean-Paul Sartre Les Mots (1964) de Jean-Paul Sartre
Références :
S. Dehaene, Apprendre ! les talents du cerveau, le défi des machines- O. Jacob 2018
O. Houdé, Apprendre à résister, Le Pommier, 2014
P. Toscani, comprendre le cerveau de son enfant, Hatier, 2019
Josette Serres
PUBLIÉ LE 20 janvier 2026