Les bonnes fées des crèches.
Par Laurence Rameau
Infirmière-puéricultrice, formatrice, auteure
Face aux Ogres, ces gestionnaires de crèches privées à but lucratif, montrés par Victor Castanet dans son livre éponyme, comme les instigateurs de graves dérives, il existe des professionnels de la petite enfance dont le métier est, au contraire, de protéger les enfants. Ce sont ces bonnes fées des enfants des crèches, celles qui sont à 99 % des femmes et qui travaillent à leur bien-être, contre vents et marées.
Qui sont-elles ? Celles dont on ne parle jamais vraiment, sauf lorsqu’elles se muent en fées Carabosse. C’est-à-dire en méchantes sorcières vieilles, laides et bossues qui, dans le conte de la Belle au bois dormant , jettent un sort à la princesse Aurore pour se venger de ne pas avoir été invitées comme marraine de l’enfant. D’ailleurs, à l’origine de ce conte qui était préalablement intitulé « La princesse printanière » , la fée Carabosse était une nourrice et non une marraine. Elle avait été rejetée par la reine, qui souhaitait une nourrice plus jeune et plus belle pour sa fille nouvellement née. Vexée, cette fée jetait alors un sortilège à toutes les belles nourrices appelées par le couple royal auprès de la princesse. Aujourd’hui, la fée Carabosse demeure présente dans nos représentations, comme une méchante sorcière prête à faire du mal à des bébés innocents. Elle est une « tata » malfaisante et maltraitante, provoquant non seulement la peine et la peur des parents, mais aussi l’emballement médiatique et, ce faisant, renforçant cette image négative de l’existence de mauvaises personnes travaillant dans les crèches, tout en occultant la présence des bonnes fées.
Ces dernières sont méconnues, invisibles, socialement et professionnellement indifférenciées dans un tout nommé : les professionnels de la petite enfance. Cet ensemble a lui-même si peu de valeur sociale que les candidatures se font rares et que la pénurie de professionnelles s’installe. Il est vrai qu’économiquement, en dehors de tout système organisationnel si scandaleux initié majoritairement par des hommes, ces fameux ogres, la crèche coûte bien plus qu’elle ne rapporte. Ceci n’étant vrai que dans un raisonnement à court terme et à courte vue. Car toute société ne devrait-elle pas se demander qui doit s’occuper des nouvelles générations et comment bien le faire pour construire une prospérité dans les meilleures conditions ?
Aux yeux des décideurs et de ceux qui véhiculent les connaissances sur ce terrain et l’information, seule compte l’institution, c’est-à-dire la « crèche » avec les textes qui la régissent et les débats politiques et financiers qui ne manquent pas de s’envenimer. Ils promettent, tour à tour, l’ouverture de nouvelles places, les changements de gouvernance, l’ajout de normes, la multiplication des contrôles et des obligations. Toutes choses qui alourdissent encore un plus le travail des fées, en augmentant leurs charges, leurs responsabilités et leurs difficultés, rendant toujours plus complexe leur mission initiale et prioritaire auprès des petits.
De ce fait, les bonnes fées désertent et disparaissent petit à petit du paysage des crèches. Pour se protéger ou pour éviter de se transformer elles aussi en fée Carabosse sous la pression toujours plus grande et plus forte de tous les ogres, certaines prennent d’autres chemins, renforçant en cela le chaos dans les établissements. D’autres luttent encore et font face. Elles tentent de protéger les enfants des tractations financières qui planent au-dessus de leur tête. Elles transforment les berceaux et les contrats en vrais enfants avec de réels besoins à assouvir. Elles luttent pour que leurs environnements soient les plus sains, les plus beaux, les plus sécurisants et les plus ludiques possibles. Pour eux, elles réclament du mobilier, du matériel, des fournitures et surtout des cerveaux, avec des bras et un cœur, c’est-à-dire d’autres bonnes fées dont les bébés ont tellement besoin. Mais qui sont-elles et comment les trouver, ces « dames » de la crèche dont personne ne parle vraiment, autrement qu’en équivalent temps plein ?
Sont-elles des nounous, des animatrices, des éducatrices, des puéricultrices, ou carrément des « crèchières », nom donné par une petite fille qui voulait faire le même métier que sa maman (ce qu’elle ne fit pas évidemment !) ? Comment sont-elles formées ? Comment travaillent-elles ? De quelles qualités doivent-elles faire preuve pour exercer ce métier ? Quelles compétences sont à développer pour bien le faire ? Voilà les questions auxquelles il est indispensable de répondre. Les personnes qui ne connaissent pas ou pas encore ce milieu professionnel pourraient aussi se les poser. Le font-elles ? Non, car l’expérience montre que, dans les dîners, lorsque l’on dit que l’on travaille en crèche, les convives sourient-ils tout en se tournant aussitôt vers leurs autres voisins de table !
Les bonnes fées n’auraient-elles rien à dire ? Sont-elles bêtes, incultes, inintéressantes ? Elles ne sont tout simplement pas de vraies fées pour la majorité des gens. Elles sont vues comme de simples nourricières qui donnent des biberons et des purées, des gardiennes qui font joujou avec les petits, des dames « pipi caca » qui changent les couches. Elles prennent toutefois un peu de mérite lorsqu’il s’agit du sommeil, car elles savent mieux que quiconque faire passer le marchand de sable. N’utiliseraient-elles pas alors de réelles baguettes magiques pour endormir les bébés, telles les berceuses d’antan ? Car oui les premières fées des crèches s’appelaient des berceuses… (À suivre…)
Laurence Rameau
PUBLIÉ LE 30 janvier 2025