Les infirmières hospitalières : les fées de la protection maternelle et infantile
Par Laurence Rameau
Puéricultrice, formatrice, auteure
C’est entre les deux guerres mondiales qu’est institué officiellement le métier d’infirmière en tant que profession et non plus seulement comme fonction féminine aléatoire. La guerre de 1914-1918 avait mis en lumière leur utilité et la nécessité d’une formation se faisait ressentir pour deux raisons. La première « pour préparer et garantir l’avenir », c’est-à-dire pour prévoir la prochaine guerre, la seconde pour élargir leurs activités aux « applications modernes de l’hygiène sociale » dont faisait partie la protection de premier âge de la vie. Au départ, le métier comprenait d’une part les infirmières hospitalières et d’autre part les infirmières visiteuses. Notons que dès 1922, la loi prévoyait la possibilité de former des infirmiers, dès lors qu’ils étaient assez nombreux pour créer une section masculine dans les écoles, car il n’était pas question de se mélanger entre hommes et femmes. Les infirmières visiteuses deviendront en 1932 des assistantes sociales, avec leur propre diplôme d’Etat.
Le début de la protection maternelle et infantile
Une fois la Seconde Guerre mondiale terminée, un problème ancien que la France n’arrive toujours pas encore à résoudre concerne la surmortalité infantile. Cette question devient prioritaire car il faut repeupler la France. On parle alors de la nécessité de se doter d’un « armement sanitaire ». La sauvegarde des enfants qui viennent au monde devient une mesure de salut public donnant lieu à une ordonnance pour la protection maternelle et infantile. Il s’agit d’une protection médicosociale visant les femmes enceintes, les mères, les enfants du premier âge (de la naissance à deux ans) et les enfants du second âge (de trois à six ans). Des centres de protection maternelle et infantile sont créés sur l’ensemble des départements découpés en circonscriptions. Chaque circonscription doit comprendre un centre de PMI organisant des consultations pré et postnatales. La surveillance exercée par les services de la protection maternelle et infantile s’étend à tous les établissements et services accueillant ou s’occupant des jeunes enfants, dont les crèches. Ces dernières sont qualifiées par un décret de la même année comme des lieux ayant « pour objet de garder pendant la journée, durant le travail de leurs mères, les enfants bien portant ayant moins de trois ans accomplis. » S’installe alors une représentation de la crèche qui va durer longtemps, à savoir qu’elle est un lieu de garde où les enfants sont placés parce que leur mère travaille. Certes, cela était déjà le cas à l’origine des premières crèches, mais il n’est maintenant plus question de profiter de la crèche pour éduquer les mères, comme le prévoyait Firmin Marbeau. Du coup, on les culpabilise de laisser leurs enfants dans ces lieux apparentés à des pouponnières. D’ailleurs il existe une même règlementation, dans un texte commun, pour ces deux types d’établissements, pourtant bien différents, puisque la pouponnière accueille des enfants abandonnés ou retirés de leur foyer parental.
Des infirmières dans les crèches
C’est à cette période que les infirmières interviennent car, si l’objectif est maintenant de sauver les bébés de la France, il faut donc organiser les crèches de manière hospitalière. Les crèches sont alors placées sous la responsabilité d’un médecin qui vérifie les garanties sanitaires, morales et professionnelles des personnels et veille à l’hygiène des locaux. La direction est maintenant assurée, de façon obligatoire, par une infirmière hospitalière diplômée d’Etat, une assistante sociale ou une sage-femme. Dans les faits, ce sont surtout les infirmières qui prennent les postes de directrice de crèche, seulement autorisés aux femmes. La petite enfance n’est en aucun cas une affaire d’hommes, en dehors des aspects décisionnaires et financiers. On reproduit dans la crèche ce qui se déroule au niveau domestique. Aux hommes le travail extérieur et les relations sociales, politiques, financières, aux femmes l’activité domestique, l’éducation et le soin des enfants.
Cette mainmise des infirmières sur les crèches, guidées par la protection maternelle et infantile, n’a pas vocation à soigner des enfants malades mais à surveiller la croissance des petits et à lutter contre les éventuelles épidémies. Il s’agit d’un rôle de prévention. Un certain nombre de mesures réglementaires sont prises dans cet esprit :
« Les parents ne doivent jamais pénétrer dans les locaux de la crèche »
« Des isoloirs séparés par des cloisons ou des paravents doivent être prévus pour permettre aux femmes de venir allaiter leurs enfants. »
« L’accès des locaux de la crèche est strictement interdit à tout visiteur non régulièrement mandaté et non revêtu d’une blouse et aux enfants de moins de quinze ans. »
« L’inscription d’un enfant dans la crèche n’est définitive qu’après la visite du médecin de la crèche. »
« L’admission ne peut être prononcée que si l’enfant a subi la vaccination antivariolique, laquelle peut être pratiquée dans la crèche. »
« Tout enfant de plus d’un an entrant ou présent à la crèche est vacciné contre la diphtérie et le tétanos. »
« Aucun enfant malade ne doit être accepté ni gardé à la crèche. »
« Si, au cours de a journée, un enfant paraît malade, il est isolé et n’a aucun contact avec les autres, en attendant que les personnes qui l’ont confiées à la crèche puissent venir le chercher. »
« Toute crèche doit comporter une petite salle d’isolement pour les enfants suspects de maladie. »
« Les enfants sont pesés tous les deux jours jusqu’à quatre mois, et une fois par semaine ensuite. La taille est mesurée une fois par mois. »
« Une feuille individuelle d’observation placée auprès de chaque lit porte les courbes de poids, de taille et les indications de régime. »
« Les enfants qui ne marchent pas doivent être vus par le médecin au moins une fois par semaine, les autres enfants au moins une fois par quinzaine. »
« Aucun animal ne doit pénétrer dans les locaux de la crèche ou dans ses annexes. »
Le pouvoir sanitaire s’installe dans les crèches
On voit bien ici poindre le rôle des directrices et des membres du personnel, peu à peu considérés comme des soignants et plus uniquement comme les gardiennes des enfants. A cet effet, afin de pouvoir réellement assurer toutes les tâches de soin et de suivi sanitaire préconisés, le ratio d’encadrement adultes / enfants diminue, passant à un professionnel pour cinq enfants qui ne marchent pas et un professionnel pour huit enfants qui marchent, sans compter la directrice. La différence ne se fait plus selon l’âge des enfants, mais selon leur développement, avec pour critère la marche. La grande affaire des professionnels de l’époque, outre les règles d’hygiène, porte sur le calcul de ce qui entre et ce qui sort du corps de l’enfant. Tout doit être évalué et noté sur des feuilles d’observation, des dossiers médicaux et des registres matricules, afin d’être présentable aux médecins et inspecteurs.
Les membres du personnel de la crèche sont également très contrôlés au niveau de leur santé. Sont exigés une radiologie des poumons afin de détecter une éventuelle tuberculose, complétée par un examen respiratoire effectué par un médecin phtisiologue (spécialiste de la tuberculose) tous les semestres. Les vaccins sont aussi très contrôlés. Il faut être vacciné contre la variole, la typhoïde et les paratyphoïdes A et B, la diphtérie et le tétanos. Les personnels malades sont évincés lorsqu’ils présentent une maladie contagieuse. Et pour finir, le port du masque est obligatoire lors des épisode de corysa (rhume) et chaque fois que le médecin de la crèche le juge nécessaire. La crèche de l’après-guerre est un véritable petit hôpital dans lequel règne des infirmières capables de comprendre et de faire respecter des règles sanitaires strictes, pour lutter contre toute propagation microbienne et espérer sauver les nouvelles générations d’enfants de la mort. Les médecins de la protection maternelle et infantile y règnent en maîtres et donnent leurs ordres aux infirmières, les directrices qui, à leur tour les font exécuter.
Les professionnelles se consacrent aux soins du corps des enfants et aux nettoyages de leur environnement comme cela est préconisé : « Les enfants sont changés aussi souvent qu’il est nécessaire. Les linges sales ne séjournent pas dans les locaux d’hébergement. Ils sont immédiatement emportés et plongés dans une cuve remplie d’eau froide. Ils sont lavés à l’eau et au savon et sont soigneusement rincés dans une eau ne contenant pas de produits chimiques. » La crèche est alors un véritable petit service hospitalier, ce qui implique une professionnalisation des intervenantes autour des pratiques de soins et des techniques d’hygiène. De ce fait il devient nécessaire de créer une nouvelle profession de santé, spécialisée dans les soins donnés aux enfants, et particulièrement sur la période de la petite enfance : ce sera celle des puéricultrices et des auxiliaires de puériculture qui vont supplanter les infirmières (à suivre).
Laurence Rameau
PUBLIÉ LE 23 juin 2025