Abonnés
Les Lucioles : monographie d’une crèche inspirante
La Cnaf vient de publier le dernier rapport de recherche de la sociologue Nadège Severac dans ses Dossiers d’étude. Cette monographie du multi-accueil Les Lucioles à Parthenay, dont elle fait une analyse sociologique très fine sous l’angle des relations parents-professionnels, vient offrir une belle piste de réflexion pour travailler la qualité d’accueil, le travail en équipe et la place des parents dans les EAJE.
Dans le cadre de la démarche « Premiers pas. Développement du jeune enfant et politique publique », lancée en 2019 par la Cnaf, en collaboration avec France Stratégie et le HCFEA, la sociologue Nadège Severac a mené en 2021 et 2022, une étude évaluative du multi-accueil Les Lucioles, à Parthenay dans les Deux-Sèvres. Avec pour objectif d’explorer tout particulièrement la thématique des relations parents-professionnels en EAJE.
Son rapport (de plus de 150 pages), monographie riche et inspirante d’une structure dite exemplaire, vient d’être publié comme Dossier d’étude par la Cnaf, car il donne à voir de manière très concrète et détaillée, ce qu’est offrir un accueil de qualité en Eaje, par l’inclusion et la participation des parents dans l’accueil de leur enfant au sein de la structure.
Un focus sur l’accueil d’enfants de manière ponctuelle ainsi que sur l’accueil et l’accompagnement des familles en situation de vulnérabilité permet tout particulièrement de repenser ces pratiques pour les familles aux besoins différents.
Un écosystème centré sur le care
Par son analyse fine des représentations et pratiques professionnelles de l’équipe, de l’évolution radicale de cette structure en une quarantaine d’années, Nadège Séverac décrypte le fonctionnement spécifique d’un écosystème centré sur « le care », « propice au développement et au bien-être des enfants, à l’ajustement du travail parental aux besoins de l’enfant et à l’épanouissement des professionnelles », dont chaque professionnel saura s’inspirer.
Aux Lucioles, décrivent les parents, « tout est pensé et mis en œuvre pour être attractif pour l’enfant, et l’entraîner vers la découverte ». L’effet est d’ailleurs le même sur les adultes, qui perçoivent l’établissement comme « bien plus qu’un mode de garde », un lieu où « il y a de la vie », pour les enfants, avec les professionnelles et pour eux-mêmes aussi ».
En rendant compte en détail des pratiques professionnelles de l’équipe de cette structure, de leur volonté de toujours « mieux faire », l’auteur démontre à quel point la qualité de l’accueil l’enfant apparaît étroitement conditionnée aux compétences des adultes et à leur nombre, à leur répartition dans les sections et au type de management exercé.
A la lecture de ce rapport, voici les grands principes que nous avons retenus.
L’inclusion des parents dans l’accueil de leur enfant
L’enjeu lié à l’accueil des parents n’est pas si simple à appréhender : c’est bien l’enfant qui est accueilli « les parents n’étant finalement au contact de la crèche que de façon marginale, quelques minutes le matin et le soir, et au cours de quelques rassemblements dans l’année ». Pourtant, les parents sont au cœur des préoccupations des professionnels « qui insistent sur le fait que l’évolution des Lucioles (et du monde de l’enfance en général) s’est traduite notamment par un changement radical de leur place ». Leurs attentes ont évolué. Ils ne sont plus des « usagers extérieurs et passifs » mais des parties prenantes légitimes dans leur vision et dans leurs attentes
L’entretien d’admission doit être une véritable rencontre, par la largesse du temps mis à disposition, par la présence des deux parents, et de la puéricultrice de la crèche. Ainsi toutes les questions peuvent être abordées, les points de vue de chacun pris en compte. Et bien que cette organisation soit parfois complexe et chronophage, les parents soulignent unanimement l’importance de cette mise en confiance dès le départ.
L’adaptation concerne tout autant les parents que l’enfant lui-même. « L’enjeu est que cette transition ne soit pas vécue sur le mode de la perte, l’enfant ayant à retrouver à la crèche des figures d’attachement lui permettant de conserver sa base de sécurité interne et à constituer de nouveaux repères dans cet univers radicalement étranger ». Les parents affrontent également ce spectre de la perte. Et les professionnelles doivent pouvoir concevoir un processus de séparation « de manière à rendre possible un réaménagement et non une perte ». En établissant un dialogue avec les parents autour du rythme et des habitudes de l’enfant, en leur prodiguant une écoute attentive sur ce qui compte pour eux et dans la manière de prendre soin de leur enfant, en prenant le temps de mettre le parent en situation à partir du livret d’accueil, pour qu’il ne vive pas cette situation comme une dépossession mais se sente acteur de la transmission de son enfant, sans pression.
Familiarisation plutôt qu’adaptation ? Aux Lucioles, on a choisi de changer de terme. « Les Lucioles ont voulu rompre avec la logique descendante de l’institution s’imposant à l’usager. Aux Lucioles, tout processus relationnel est pensé sur le mode de la réciprocité : des deux côtés, l’autre est inconnu et étranger et chacun est acteur du « faire connaissance » de l’autre. » Parler de familiarisation fait référence à l’idée de chercher à constituer un environnement familier commun à tous, « un système tripartite où tous, enfants, parents, et professionnelles sont intégrés en un ensemble « accordé » où chacun peut exister pleinement, voire ses besoins reconnus et avoir une voix », précise le rapport.
Les transmissions, un moment délicat à la croisée des enjeux. Sous couvert de transmissions factuelles, ce sont les dimensions essentielles de l’accueil qui sont en jeu : montrer au parent que son enfant « fait l’objet d’une attention et de soins tout à fait singuliers », sécuriser le parent dans son besoin de care giving. Lui permettre de s’imprégner de ce vécu de l’enfant qu’il n’a pas partagé, pour reprendre « le fil d’une vie partagée avec leur enfant, non pas là où ils l’ont laissé le matin mais là où ils se retrouvent le soir ».
Au cœur des transmissions il y a parfois un sentiment de décalage, d’incompréhension et de conflit face aux parents, dans les regards croisés portés sur l’enfant. Ces situations doivent donner lieu « à l’ouverture d’un espace permettant une explicitation des différences de points de vue et une négociation autour de la vie de l’enfant en crèche ». Car si « l’institution sait se montrer souple, explique l’auteur, il n’est pas question qu’elle renonce à son cadre d’accueil, axé sur les besoins de l’enfant ». Un processus d’argumentation progressif permettra de déboucher sur des concessions de part et d’autre, appuyé sur l’écoute, la bienveillance, la stabilité émotionnelle des professionnelles quelles que soient les circonstances, et l’argumentation claire du sens du cadre et des conditions qu’il rend possible ou pas…
Les pratiques de l’accueil du jeune enfant
La « posture phare » et la motricité libre sont les deux principes directeurs des choix pédagogiques mis en œuvre aux Lucioles. La « posture du phare » selon le terme de la psychologue Anne-Marie Fontaine est une pratique « qui représente à la fois à une nécessité pour les enfants et une contrainte pour l’organisation de l’équipe », précise Nadège Severac. En prenant la posture du phare, l’adulte doit voir tous les enfants et être visible d’eux, « pour que chaque enfant sache que sa figure d’attachement est disponible et conserve sa sécurité intérieure ». Une exigence est étroitement liée à l’organisation du travail en équipe, au nombre de professionnelles présentes, à la question du taux d’encadrement.
Maximiser la motricité libre à tout âge nécessite des temps de discussion importants et réguliers de la part des équipes. « La liberté d’expérimentation des enfants et la créativité des professionnelles impliquent d’allouer de véritables espaces à la coordination pratique et conceptuelle à l’activité, précise le rapport. Ces temps doivent permettre de revoir ce qui a été mis en place, en prenant en considération les retours de chacune, puisqu’engager dans la durée un haut niveau d’attention et d’énergie avec fluidité suppose d’être convaincu dans le détail du sens et du bien-fondé des pratiques. » Et logiquement ces discussions doivent avoir lieu en dehors du temps d’accueil, en amont de la rentrée puis lorsque l’équipe juge qu’une mise au point est nécessaire.
Un écosystème qui ne laisse rien au hasard
Une dynamique d’équipe exemplaire et équilibrée. L’une des clés de la motivation de ces professionnelles, c’est véritablement « la passion pour leur métier dans sa dimension de care, c’est-à-dire comme réponse qui doit se réinventer en permanence pour s’ajuster aux besoins, des enfants et des parents », décrit Nadège Severac. Un sens du travail habité de leur expérience personnelle. Ces professionnelles disent apprendre au quotidien par l’articulation avec leurs collègues mais également « l’écoute et le soutien de leur direction à la fois sur leurs envies, de formation, de projet, d’expérimentation, comme sur les circonstances plus difficiles : nécessité de réexpliquer le cadre, voire conflit avec certains parents, charge de travail et taux d’encadrement ». Et l’auteur le souligne : contrairement à ce que l’on entend trop souvent dans les métiers du soin à la personne, cette équipe a le sentiment de faire son travail dans de bonnes conditions, elle est donc prête à donner d’elle-même « sans compter », de manière équilibrée.
Aménager son temps pour la formation, l’analyse et les projets
Forte de sa culture d’Eje, la directrice a progressivement mis en place tout un écosystème centré sur « le care ». L’intensité de l’investissement attendu est annoncée dès le recrutement. La formation a été massivement investie pour redonner confiance à ces professionnelles peu formées. Et notamment sur le développement du tout-petit, les postures et la manière de communiquer dans le soutien à la parentalité, et la dynamique d’équipe. La formation « Argumenter pour convaincre » notamment a été un outil précieux pour le dialogue dans l’équipe. La directrice a su organiser des espace-temps pour travailler les projets et évolutions de manière collective, en conservant l’engagement de chacune. Les séances mensuelles d’analyse de la pratique ont permis d’ajuster « un professionnalisme autorisé d’affects qui font cependant toujours l’objet d’un travail de régulation ».
Un management horizontal et proche des équipes
L’équipe de direction maintient des relations d’horizontalité : elle sait se substituer à l’équipe de section « si celle-ci a besoin de procéder à une mise au point », note le rapport. Un poste d’assistante administrative a été obtenu pour prendre en charge entre autres la permanence téléphonique et décharger les professionnelles. Enfin, la direction est partagée, ce qui permet à la directrice de rester disponible pour ses équipes, les enfants et les parents, gardant ainsi « un lien sensible » et une meilleure compréhension enjeux de la structure.
Pièce jointe :
cnaf_de_235_2024_lucioles.pdf
1.92 Mo
>
PUBLIÉ LE 29 novembre 2024
MIS À JOUR LE 02 décembre 2024