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Les premières puéricultrices des crèches

Par Laurence Rameau

Infirmière-Puéricultrice, auteure, formatrice

Le diplôme d’État de puériculture a été créé par décret le 13 août 1947. Il s’agissait de créer une nouvelle profession paramédicale, celle de la puéricultrice, spécialité inventée par le docteur Alfred Caron une centaine d’années plus tôt, dans les années 1860. Ce dernier définissait la puériculture comme « la science d’élever hygiéniquement et physiologiquement les enfants.  »

Le mot puériculture est donc un néologisme du 19e siècle composé à partir de la racine latine puer, enfant, une façon de donner un habit scientifique à cette « culture » particulière. Le docteur Caron disait alors : « La puériculture est à la santé des enfants ce que l’agriculture est à la fertilité du sol. » Il s’agissait de créer une « culture de bébés » à partir du modèle de l’élevage animal, concept qui, s’il nous fait sourire aujourd’hui, traduisait tout de même la dérive eugénique de l’époque. En effet, la grande question était non seulement de lutter contre la dépopulation, en prévision de prochaines guerres, mais aussi de chercher comment empêcher la dégénérescence de l’humanité.
À l’époque, l’Académie de médecine ne retient pas le terme de puériculture et sourit aussi, car le sujet de l’élevage des enfants appartient aux « bonnes femmes » et aux nourrices, et non aux médecins. Du côté médical, on lui préfère alors le terme de « pédiatrie » inventé quelques années plus tard. Cette fois, c’est la racine grecque qui est sollicitée (pais pour enfant et iatros pour guérisseur). Le pédiatre est censé s’occuper des soins médicaux délivrés aux enfants, mais pas de la façon dont il faut les élever. Pour autant, le terme de puériculture ne disparait pas. Il est repris par le professeur Adolphe Pinard, obstétricien, qui devient le père de la puériculture en France. C’est lui qui finalement popularise la puériculture et en fait, pour quelque temps, une discipline médicale. Il se donne pour mission la recherche de connaissances et la mise en place de pratiques permettant la reproduction et l’amélioration de l’espèce humaine.
Adolphe Pinard fonde la première école de puériculture, en 1919 à partir d’un don de la Croix rouge américaine qui souhaitait « laisser à Paris un souvenir pour aider et garder bien portants les enfants de France ». Il s’intéresse particulièrement aux plus jeunes enfants et cherche à former des médecins et des infirmières aux problèmes de santé des plus petits pour, d’une part, les empêcher de mourir, et d’autre part, les faire grandir afin qu’ils deviennent bien vigoureux. Adolphe Pinard ouvre cette école dans le 15ᵉ arrondissement avant qu’elle ne s’installe en 1932 boulevard Brune dans le 14e arrondissement et devienne l’Institut de puériculture de Paris, l’école de formation de puéricultrices la plus renommée, qu’il dirige jusqu’à sa mort en 1934. Entre-temps, il donne des leçons d’éducation morale et pratique dans les écoles de filles, et écrit des ouvrages de puériculture destinés aux jeunes filles, afin qu’elles n’ignorent pas ce qu’elles devront faire plus tard pour conserver et développer leurs enfants. C’était un homme de son époque, désireux d’expliquer aux filles et aux femmes, c’est-à-dire aux mères, comment bien s’occuper de leurs enfants !
Après la Seconde Guerre mondiale et la mise en place de la protection maternelle et infantile, la frontière entre la puériculture et la pédiatrie est officialisée avec :
– d’une part, la création d’un certificat d’études spécialisées de pédiatrie pour les médecins chargés de soigner les enfants malades,
– d’autre part, la puériculture, une spécialité paramédicale qui rassemble les techniques appliquées aux soins des enfants, sous la surveillance des pédiatres.
Aux hommes donc la pédiatrie et aux femmes la puériculture, d’où la création de la profession et le titre de puéricultrice en 1947. Cette formation consiste alors en une année complémentaire réservée aux infirmières, aux sages-femmes et aux assistantes sociales. Il s’agit d’acquérir des pratiques de puériculture par la répétition des gestes dans un contexte de lutte contre les microbes et en aucun cas de développer l’esprit critique des élèves. La création de cette profession est accueillie avec enthousiasme par les pédiatres, car cela répond à un besoin réel dans le contexte désastreux dans lequel les enfants sont plongés dans l’après-guerre. Il est absolument nécessaire de faire chuter la mortalité infantile et de repeupler la France. Et pour cela, il faut imposer des règles d’hygiène strictes et lutter contre les maladies contagieuses. Les puéricultrices s’en chargent et interviennent dans tous les lieux où il y a des enfants, particulièrement lorsqu’ils sont en bas âge, puisque la mortalité y est plus forte. On envoie donc les puéricultrices au domicile des familles pour montrer aux parents les bons gestes, dans les pouponnières pour assurer les postes de direction, à l’hôpital pour exécuter les prescriptions des médecins, ou dans les crèches pour les diriger.

C’est ainsi que le professeur Lelong, pédiatre ayant pris la direction de l’école de puériculture de Paris peu avant la fin de la guerre en 1943, écrit en 1951 : « nous voulons insister sur le rôle de la puéricultrice, collaboratrice du médecin, elle est la cheville ouvrière de la protection sanitaire de l’enfant où qu’il se trouve, à son domicile, à la crèche, à l’hôpital, en nourrice ». La puéricultrice est perçue comme la collaboratrice du médecin, son aide, celle qui voit tout de l’enfant et sait le lui expliquer afin qu’il soit en mesure de prendre des décisions de soins à son sujet.

On retrouve ici la division des rôles entre ces deux professions marquées par le modèle familial de la valence différentielle des sexes. Aux hommes les décisions, aux femmes leurs exécutions.

La formation des puéricultrices comme spécialistes de l’enfance les conduit à occuper de plus en plus les postes de direction des crèches et, à partir de 1962 cela devient obligatoire : « Sauf dérogation accordée antérieurement à la publication du présent décret, le diplôme d’État de puéricultrice est exigé de toutes les personnes non pourvues du doctorat en médecine, occupant un emploi de direction dans un établissement ou une consultation publics de protection maternelle et infantile. »

C’est ainsi que, jusqu’à la fin du 20e siècle, seules les puéricultrices sont à la tête de l’ensemble des crèches supervisées par la protection maternelle et infantile. Pour autant, elles s’occupent peu des enfants de façon directe. Ce sont leurs « exécutantes », les auxiliaires de puériculture qui interviennent directement auprès des petits. Les puéricultrices organisent, décident, vérifient et interagissent avec les médecins dans une forme organisationnelle très hiérarchisée dans laquelle l’enfant n’occupe pas une place spécifique. Il est considéré comme « en survie » et la crèche, organisée comme un service hospitalier, lui offre cette possibilité.

À partir de la seconde moitié du 20e siècle, grâce à l’hygiène, une meilleure alimentation, la vaccination et l’antibiothérapie, la mortalité infantile diminue grandement, ce qui encourage la poursuite de cette politique de soins aux jeunes enfants. Les pédiatres et les puéricultrices semblent avoir rempli leur objectif : faire survivre et vivre les enfants de la nation.

Mais de nouveaux intervenants commencent à dénoncer les effets pervers de cette politique de soins aux jeunes enfants. Certaines pratiques sont jugées néfastes pour les enfants. Des psychologues comme René Spitz et John Bolwby montrent que les jeunes enfants privés de soins maternels et ne bénéficiant pas de relations affectives suffisantes présentent des troubles du développement allant jusqu’à des retards importants et de graves dépressions. L’hospitalisme est le nom donné à ces manifestations physiques et psychiques liées aux carences affectives lorsqu’elles sont importantes.
Même si les puéricultrices, directrices des crèches, restent encore très influencées par la culture hygiéniste, ces nouvelles connaissances commencent à avoir un impact à partir des années 1970/1980 et les pratiques des crèches changent. C’est ce qui a été appelé le printemps des crèches par Liane Mozère , en référence au mouvement de mai 1968. Les parents qui n’entraient pas dans la crèche, leur enfant étant parfois accueilli à travers un guichet, sont maintenant les bienvenus. On ne baigne plus les enfants et on ne les habille plus avec les vêtements de la crèche afin de leur permettre de conserver leur identité, des objets de la maison sont autorisés pour accompagner les enfants, etc. Moins orientées sur l’hygiène et le corps de l’enfant, les puéricultrices entrainent leurs équipes à investir les aspects psychologiques du développement des petits. Les professionnelles ne sont plus obligées de travailler en blouse hospitalière et doivent maintenant s’occuper des enfants dans leur globalité. Mais cela va prendre du temps et nécessitera de nombreuses générations de puéricultrices et aussi de nouvelles intervenantes dans les crèches : les éducatrices de jeunes enfants.

Laurence Rameau

PUBLIÉ LE 12 décembre 2025

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