Les valeurs des gestionnaires ne suffisent pas !
Par Laurence Rameau
Infirmière-puéricultrice, formatrice, auteure
Qu’ils soient issus des domaines professionnels divers, le plus souvent après avoir occupé des postes de cadres, ou qu’ils soient eux-mêmes des professionnels la petite enfance, c’est avec des valeurs de liberté, de bientraitance, et avec un sens moral élevé, que nombre de petits gestionnaires de crèches privées se sont lancés dans l’aventure consistant à créer leur propre établissement d’accueil du jeune enfant.
Poussés par leur désir de bien faire et par la pénurie de places d’accueil, qu’ils ont d’ailleurs souvent expérimenté avec leurs propres enfants, ils visent un but louable : ouvrir une crèche. Ils n’imagent pas à quel point cet objectif peut être difficile à atteindre, voire utopique.
La crèche peut-elle être une entreprise avec laquelle il est possible de gagner de l’argent ? Les ogres (1) l’ont prouvé, mais à quel prix ! Pour eux, cela se traduit par une rentabilité visant leur propre enrichissement personnel, à partir d’argent public servant à financer leurs acquisitions immobilières, tout en faisant fi des bases élémentaires de la qualité d’accueil due aux enfants. Mais, au-delà des grands groupes qui savent trouver comment organiser des montages financiers leur permettant de faire des bénéfices servant leurs intérêts propres, nombre de petits entrepreneurs de crèches éprouvent de la souffrance et une forte déception. Bien qu’ils y mettent beaucoup de temps et d’investissement, y compris financier, ils jettent parfois l’éponge après quelques années d’acharnement. Leur seule solution est de vendre leur entreprise à des plus gros qu’eux, lorsqu’ils y arrivent, car le secteur n’est pas vraiment florissant…Que se passe-t-il donc ? Pourquoi les gros investisseurs s’en sortent si bien, alors les petits s’écroulent ? Pourquoi la nécessaire rentabilité d’une entreprise se conjugue-t-elle si mal à cette institution qu’est la Crèche ?
La première question est, bien entendu, idéologique au niveau sociétal. A savoir tout peut-il être considéré comme un bien à vendre et à spéculer, y compris les soins et l’éducation de nos enfants ? Le corollaire étant : si oui, est-ce rentable et pour qui ? La marchandisation de l’éducation, qu’elle soit celle de l’école ou de la crèche, est un phénomène qui s’emble s’accélérer dans le monde (2). Certains y sont favorables en y espérant une amélioration de la qualité des enseignements par la concurrence, alors que d’autres y décèlent une exacerbation immanquable des inégalités.
Pour ce qui concerne la crèche, rappelons ici qu’elle est née d’une œuvre de charité privée. Elle fut par la suite une institution entièrement financée et gérée par les collectivités locales et les associations à but non lucratif. Cela a correspondu à un changement de la société avec un passage de la bienfaisance et de la charité (les bonnes œuvres de la chrétienté) à l’assistance et la solidarité (les institutions publiques et laïques), valable pour la crèche comme pour de nombreux autres « services publics ». Ce fonctionnement a duré pendant presque un siècle. Ce n’est qu’en 2003 que la crèche a été autorisée à s’ouvrir au marché financier. Le but recherché était de promouvoir le développement des places de crèches tout en rationnalisant les dépenses publiques.
Pour se faire, un « montage » économique a été créée, offrant la possibilité à des entreprises et à des collectivités publiques, moyennant finance, de réserver des places pour leurs salariés ou leurs concitoyens dans des entreprises de crèches. C’est cette réservation qui permet aux entreprises de crèches de faire les bénéfices nécessaires et indispensables à leur fonctionnement, tout en rendant l’opération neutre pour les parents. Ces derniers paient la crèche selon des critères de revenus et de composition de la famille, que leur enfant fréquente une crèche privée à but lucratif, associative ou publique.
De plus, pour susciter l’envie des entrepreneurs et mettre un point d’égalité entre tous les types de gestionnaires, la CAF subventionne de façon identique les porteurs de projet au niveau de leur investissement. Ce dernier peut être très lourd du fait des normes instaurées, mais il est aussi extrêmement subventionné (entre 50 et 80 %). De plus les places de crèches sont également subventionnées par les CAF dans leur fonctionnement, selon des prestations complexes à saisir. De ce fait, il a été assez facile pour certaines entreprises de créer des SCI personnelles leur permettant d’être propriétaires des murs de leurs crèches, tout en faisant payer leurs propres investissements par leurs sociétés de crèches subventionnées par l’État.
Mais, outre ces montages abusifs, comment arriver à retirer des bénéfices d’une entreprise si couteuse, notamment en nombre de personnels nécessaire à son fonctionnement et aux exigences toujours plus importantes de mise aux normes ?
Si, sur le papier, cela semble être une bonne idée, dans la réalité, il en est tout autrement, car ce montage crée de véritables dysfonctionnements mettant à mal les bonnes volontés et sapant les valeurs humaines des gestionnaires qui espéraient donner du sens à leur vie tout en goûtant à la liberté d’être leur propre parton et de créer leur « œuvre ».
D’un côté nous avons une crèche toute neuve et toute pimpante qui doit accueillir des enfants et une équipe pour les accompagner. De l’autre nous avons une pénurie de professionnels avec un vrai défaut de vocation pour des professions mal rémunérées, dont les valeurs sont souvent en total décalage avec la réalité. Donc il s’agit d’un premier choc pour le gestionnaire. Il aura toutes les peines à recruter des professionnels formés et compétents afin de respecter la règlementation des personnes autorisées à travailler en crèche. Et, même en cherchant à les attirer par un projet avec du sens, de la bientraitance et…quelques avantages tout de même, il va ensuite devoir faire face à une gestion du personnel complexe, un absentéisme important et un turn-over qui l’est tout autant. Ça c’est pour le côté des professionnels.
Du côté des familles, vu que sa crèche doit être rentable, il est impératif que le gestionnaire « vende » des réservations de place. Or, la majorité des parents se présente sans soutien de leurs employeurs et le supplie de leur octroyer une place pour leur enfant. Si le gestionnaire accepte de la leur donner, ce qui est couramment appelé une « place PSU sèche », c’est-à-dire sans réservation, il perd 10 000 à 20 000 euros par an, selon les régions. S’il accepte l’enfant avec un contrat prévoyant que la place puisse être vendue par la suite, il lui faudra mettre cet enfant à la porte. Donc, soit il laisse cette place vide alors que les parents sont en attente et cela représente une perte pour l’entreprise, soit il donne une place à une famille, ce qui limite les dégâts au niveau de l’entreprise mais la fait vivre dans une grande insécurité. En fait, ce gestionnaire plein de bonnes valeurs, se trouve coincé et devient, malgré lui, peu ou prou cet ogre décrit par Victor Castanet : la rentabilité prime sur toutes les autres valeurs, puisqu’il faut de l’argent pour faire fonctionner la crèche !
Si ce gestionnaire perd de vue cette rentabilité, dans ce cas et dans plein d’autres comme : – un ratio adulte/enfants mieux disant que la règlementation, – une prime de rémunération accordée aux professionnels, – un achat de mobilier et de matériel plus qualitatif, – un remplacement des absences, – une mise en place de temps de formation, etc., il est certain qu’il va droit dans le mur. Pour survivre il n’y aurait donc qu’une solution, devenir aussi un ogre et laisser de côté les aspects trop humains d’une telle entreprise .
Se pose alors la question, à nouveau, de ce montage économique qui ne prend pas en considération les enfants, mais seulement les places d’accueil. Ce ne sont pas les gestionnaires qui sont à blâmer mais bien un système économique qui a mis à mal le secteur de la petite enfance en ne pouvant pas fonctionner de manière qualitative du point de vue des enfants et donc des professionnels. Certes les parents sont satisfaits : ils ont une place en crèche, de gentilles personnes qui s’occupent de leur enfant, des activités qui sont annoncées. Mais quelle est réellement l’envers du décor ? Car le marketing fonctionne à plein régime avec une communication importante sur les réseaux sociaux, des films, des photos, des compte-rendu, etc. Non seulement toute cette agitation de communication prend énormément de temps aux professionnels et les éloignent encore plus de leur cœur de métier : être avec les enfants pour soutenir leurs apprentissages, mais aussi ne s’agit-il pas de « paillettes sur de la crotte », comme le disait une éducatrice ?
En effet, un tel turn-over et un tel manque de professionnels diplômés annoncent une autre réalité. Sur une promotion de 20 élèves en formation d’éducateurs de jeunes enfants ou d’auxiliaires de puériculture, seuls un ou deux souhaitent aujourd’hui travailler en crèche, alors qu’ils étaient majoritaires encore au début des années 2000 ! Les directrices de crèches fuient vers des postes de formation et d’accompagnement dès qu’elles le peuvent. Elles sont à bout d’un système qui se sert de l’enfant au lieu d’être à son service. En 20 ans nous sommes passés de crèches employant des professionnels spécialisés et investis auprès des enfants, à des établissements gérant des salariés remplaçants, peu formés, et qui cherchent à faire plaisir aux parents. Le secteur de l’accueil et de l’éducation de la petite enfance est au point mort. Il a été plombé par cette notion de rentabilité qui ne permet pas d’avoir des équipes stables, des projets pédagogiques avant gardistes prenant en considération le point de vue des enfants. Les bonnes fées qui se penchaient sur leur berceau disparaissent peu à peu et se muent parfois en véritables sorcières .
Conclusion
Dans son livre Claire Squadra (3) dit avoir dû se battre contre des dragons à chaque ouverture de crèche : ce fut une puéricultrice ou un médecin de PMI pointilleux à l’excès, une responsable de CAF « communiste » (sic) refusant le secteur privé, ou une équipe carrément « opposante », etc. A chaque fois elle a pensé que ces personnes lui mettaient des bâtons dans les roues, l’empêchant de poursuivre son rêve qui s’accordait si bien à l’attente des parents en demande de place de crèche pour leur enfant. Pourtant ces « dragons » sont aussi les gardiens d’un trésor. A l’image du Smaug de Tolkien, ils sont les derniers à défendre l’enfant comme un trésor social et non comme un bien de convoitise financière.
1 Victor Castanet, Les Ogres, Flammarion 2024
2 La privatisation de l’éducation, Revue internationale d’éducation de Sèvres, décembre 2019
3 Voir le livre de Claire Squara, Journal d’une ogresse, Au-delà des scandales, l’autre visage des crèches privées, BoD-Book on Demand, 2026
PUBLIÉ LE 25 juin 2026