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« Nous n’avons jamais obtenu de réponse », le combat de Lucie Roujas après l’accident de son fils en crèche

En décembre 2023, Antoine, deux ans, perd une phalange après un accident survenu lors d’un exercice d’évacuation dans une microcrèche La Maison Bleue. Le matériel en cause  : un chariot de transport qui a sectionné son doigt.Près de trois ans plus tard, sa mère, Lucie Roujas, publie Pour toi, Antoine (éditions Donjon). Elle y raconte le séjour à l’hôpital, la souffrance de son petit garçon, mais aussi les questions restées sans réponse suite à l’accident. Rencontre

Les Pros de la petite enfance : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ? 

Lucie Roujas : Je l’ai d’abord écrit pour mon fils. S’il se pose un jour des questions très précises, je veux que tout soit consigné quelque part et qu’il puisse connaître son histoire. Pendant toute cette période, écrire m’a fait beaucoup de bien. Je me disais aussi que, s’il fallait un jour restituer les faits devant la justice, les assurances ou quelqu’un d’autre, je devais me souvenir de tout : les éléments précis, les mots prononcés, tout ce qui m’avait marquée. Au départ, je prenais juste des notes. Puis j’ai décidé de les transformer en livre et d’en faire quelque chose de narratif. Quelques jours après avoir terminé, j’ai eu l’impression que ma mémoire avait oublié plein de choses, comme si je pouvais enfin accepter de passer à autre chose.

Près de trois ans après l’accident, avez-vous enfin compris comment cela avait-il pu se produire ? 

L.R. Je me suis construit une théorie, mais je ne sais pas si elle correspond à la réalité. Il faut savoir que cette crèche était très petite. Elle était composée de deux pièces et il n’y avait pas vraiment de zones définies comme des dortoirs. Beaucoup d’enfants dormaient dans des couchettes installées au sol, au milieu de la pièce principale. Il y avait également trois marches à franchir à l’entrée pour accéder aux locaux. Lorsque nous avons commencé à confier Antoine à cette crèche, il y avait des lits à barreaux sécurisés sur roulettes. Ils pouvaient servir à évacuer les bébés, mais prenaient beaucoup de place, et n’étaient pas utilisés pour le sommeil quotidien. Ils ne permettaient probablement pas de franchir facilement les trois marches. Je pense donc qu’à un moment, quelqu’un s’est dit qu’il fallait trouver une solution moins encombrante et peut-être plus pratique. Le chariot pouvait se replier en tout petit. Il était rangé dans le local des poussettes. Il a été décidé un jour d’enlever les lits à barreaux et d’utiliser ce matériel pour les exercices d’évacuation. Après l’accident, les lits sont réapparus. Mais qui les avait enlevés ? Qui est venu les récupérer ? Qui a décidé de les remplacer ? Nous n’avons jamais obtenu de réponse.

Ce chariot était-il adapté à une utilisation en crèche ?

L.R. : Très rapidement, lorsque nous avons posé la question de l’homologation, on nous a répondu qu’il n’existait pas d’homologation particulière et que nous n’avions pas à interroger le groupe sur ce sujet. Beaucoup de professionnels nous ont cependant expliqué qu’ils ne pouvaient choisir leurs équipements, y compris les jouets, que dans des catalogues précis. Lorsque nous avons retrouvé la référence de ce chariot, il était vendu sur un site de jardinage, donc destiné à transporter des objets dans un jardin…

Quelles questions restent aujourd’hui sans réponse ?

L.R. : Beaucoup. Nous voulons savoir comment, plus d’une vingtaine de directrices de crèches ont pu se passer le mot – d’après les propos tenus en commission d’enquête à l’Assemblée nationale – pour acheter le même chariot, sans contrôle qui permette d’identifier que ce matériel était inadapté et dangereux. Est-ce que quelqu’un a approuvé son utilisation lors des exercices d’évacuation ? Ce chariot figurait-il dans la procédure de mise en sécurité incendie de la crèche ? S’il n’y figurait pas, cela voudrait dire que la procédure de l’établissement n’a pas été respectée. Nous nous interrogeons aussi sur le rôle de la PMI. La personne de la PMI avec laquelle nous avons échangé nous a dit ne jamais avoir vu ce matériel. De son côté, la direction de La Maison Bleue a déclaré devant la commission d’enquête* que la PMI l’avait vu. Les deux versions se contredisent et je ne sais pas laquelle est exacte. J’ai besoin de connaître le contexte complet de l’accident. Je veux savoir qui, dans cette histoire, n’assume peut-être pas sa responsabilité.

À quel moment votre confiance envers La Maison Bleue a-t-elle commencé à se fissurer ?

L.R : Nous étions encore à l’hôpital avec notre fils. J’ai reçu un appel d’une responsable de territoire du groupe. J’étais très fermée : mon fils souffrait, j’étais épuisée et je voulais simplement que l’on nous envoie le rapport d’accident afin que nous puissions le transmettre à notre assurance. Cette responsable m’a répondu que, de notre côté, il n’était pas nécessaire de déclarer l’accident. Je me suis dit qu’elle était professionnelle et que, si elle me disait cela, c’est probablement qu’elle avait raison. Mais cette réponse m’a tout de même paru étrange. Dans une telle situation, il faut envoyer auprès des familles des personnes compétentes, capables de les guider. Moi aussi, j’avais besoin d’être prise en charge. J’avais besoin que qu’une personne allège au moins la charge mentale administrative qui s’ajoutait à la souffrance de mon fils.

Et puis il y a eu la découverte de ce rapport d’accident…

L.R : La première version m’a mise hors de moi. Je savais qu’un rapport d’accident devait rester factuel et qu’il n’avait pas à comporter d’émotion. Mais, justement, il manquait trop d’éléments. La référence du matériel qui avait amputé le doigt de notre fils n’y figurait pas. Il n’y avait ni le nombre d’adultes présents ni le nombre d’enfants. Pourtant, ce document devait ensuite servir de base aux assurances, à la justice et aux différentes démarches. En revanche, le rapport énumérait tout ce que la directrice avait fait de bien. J’ai eu l’impression que ce document cherchait à la dédouaner.

Vous avez également été heurtée par la manière dont le groupe abordait la question de sa responsabilité.

L.R  : Oui. Lorsque je demandais si La Maison Bleue allait reconnaître l’entière responsabilité de l’accident, on me répondait systématiquement : « La Maison Bleue reconnaîtra ses responsabilités ». Cette formule revenait et m’était insupportable. J’avais l’impression que l’entreprise cherchait d’abord à se protéger. J’aurais aimé être face à des personnes qui assument un accident qui s’est produit, qui est malheureux, et encore une fois, que personne n’a voulu. Il s’agit d’une erreur humaine. Un accident peut arriver partout : avec les meilleurs parents du monde comme dans la meilleure crèche du monde. Dans notre histoire, personne n’a voulu faire de mal à notre enfant. Nous ne sommes pas face à un cas de maltraitance. C’est la manière dont les choses ont été gérées après l’accident qui a tout changé. Nous étions prêts à entendre qu’il y avait eu une erreur de jugement ou un enchaînement de mauvais choix. Mais nous avions besoin de personnes solides, capables d’assumer qu’un accident grave s’était produit dans leur structure.

Pourquoi avez-vous finalement décidé de porter plainte ?

L.R : Nous avons porté plainte en raison de l’enchaînement des événements : le fait qu’on nous ait initialement dit de ne pas déclarer l’accident, le contenu du rapport et, surtout, l’absence de réponses à nos questions. Je me demandais aussi si l’on nous cachait d’autres éléments. J’ai eu le sentiment que je devais me protéger. Je ne savais pas exactement ce qui s’était passé dans la crèche, mais une enquête pourrait le déterminer. Peut-être serait-elle ensuite classée, mais j’avais besoin qu’elle existe.

Quel rôle la PMI a-t-elle joué après l’accident ?

L.R  : Le dialogue avec la PMI a été constructif. Elle ne se dérobait pas. J’ai cependant eu le sentiment que les moyens d’action de la PMI étaient très faibles. On sent que ses professionnels veulent bien faire, mais je ne sais pas s’ils ont les moyens d’aller aussi loin qu’ils le souhaiteraient. Il faut renforcer le pouvoir de la PMI. Aujourd’hui, je n’ai pas trouvé de véritable contre-pouvoir face aux groupes de crèches privées. Dans notre cas, les seuls contre-pouvoirs ont été les médias et, peut-être un jour, la justice.

Malgré l’accident et cette perte de confiance envers le groupe, vous avez remis Antoine à la crèche. Pourquoi ?

L.R : Tout d’abord, j’avais toujours confiance dans les professionnelles qui s’occupaient quotidiennement de nos enfants. Je voulais aussi leur montrer que je ne leur en voulais pas. Je ne voulais pas qu’elles pensent que nous les tenions toutes pour responsables. La psychologue de l’hôpital nous avait également conseillé de ne pas perturber davantage Antoine. Il commençait à faire des terreurs nocturnes et elle pensait que retrouver son quotidien pouvait lui faire du bien. À deux ans, il parlait déjà un peu et manifestait le désir de revoir Ouleye, Karima et ses copains. Et puis, on n’avait pas le choix. Notre deuxième fils, âgé d’un peu plus de trois mois, était accueilli dans la même microcrèche. Je devais reprendre mon travail et nous n’avions pas d’autre solution de garde. Enfin, j’avais peur qu’en rompant nos contrats avec La Maison Bleue, le groupe cesse définitivement de répondre à nos questions. Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû faire autrement.

Vous tenez à distinguer très clairement la responsabilité du groupe de celle des professionnelles…

L.R  : Oui. Pour moi, les professionnelles sont aussi, quelque part, victimes de cette situation. Elles se sont retrouvées à côté d’un matériel qui n’aurait pas dû être là et qui n’était pas adapté. On ne peut pas avoir les yeux partout. Un accident se produit en une fraction de seconde. Ces personnes avaient ma confiance et l’ont conservée. Ma première peur a même été que l’accident retombe sur elles et que quelqu’un soit licencié. J’étais prête à aller les défendre. Je me serais battue pour elles à condition qu’il y ait reconnaissance et que nous obtenions des explications.

Au-delà des circonstances particulières de l’accident, celui-ci révèle-t-il, selon vous, des problèmes plus systémiques dans le secteur de la petite enfance, notamment un manque de moyens et le poids de la marchandisation ?

L.R : Je ne connais pas assez bien le secteur pour répondre avec tous les éléments nécessaires. Mais je suis aujourd’hui consciente des problèmes du secteur des crèches et particulièrement des crèches privées. J’ai lu les rapports, je me suis renseignée. Je pense qu’il existe un manque de moyens, un manque de reconnaissance du personnel. Il faut arrêter de demander aux mêmes personnes de s’occuper à la fois des enfants, de la nourriture, du ménage et de tout le reste. Je m’interroge notamment sur le choix d’ouvrir une crèche dans un lieu aussi petit, avec trois marches à franchir et peu d’espace pour conserver les lits d’évacuation. Si les moyens nécessaires avaient été fournis à la directrice pour évacuer correctement les enfants, si les locaux avaient été mieux adaptés ou si des personnes avaient jugé, lors d’un contrôle, qu’effectivement le lieu n’était pas adapté, peut-être que l’accident ne se serait pas produit. Aujourd’hui, je pense que si la Maison Bleue n’a pas tiré les conclusions de cet accident, il peut se produire ailleurs, dans d’autres contextes, avec d’autres chariots…

Après l’accident, La Maison Bleue vous a promis des moyens supplémentaires et un nouveau projet pour la crèche. A-t-elle tenu ses engagements ?

L.R  : On nous a notamment promis le recrutement d’une personne chargée du ménage afin de décharger les professionnelles. Cette personne n’a jamais été trouvée. On nous a également présenté un nouveau projet pédagogique. Il devait y avoir un intervenant en musique, des expositions de peinture, des sorties au parc, puisque la crèche ne disposait pas d’extérieur. On nous promettait de nouvelles activités pour les enfants. J’ai peut-être été naïve, mais je pensais que le groupe pouvait transformer cet accident en quelque chose de positif pour la structure. Mais rien ne s’est passé. J’ai l’impression qu’à chaque étape de ce drame, on s’est moqué de nous.

Comment va Antoine aujourd’hui ?

Antoine va très bien. Il aura bientôt cinq ans. C’est un enfant épanoui, espiègle et intelligent, vraiment un petit garçon comme les autres. Il n’y a aucune différence avec ses camarades. Il nous parle de son doigt de temps en temps. Pendant longtemps, il nous a demandé s’il allait repousser et si, lorsqu’il serait adulte, il aurait toujours ce morceau en moins. Le seul sujet qui me rend triste pour lui concerne la musique. Il voulait faire du violon comme moi ou jouer de la clarinette. Avec cette phalange en moins, cela risque d’être plus compliqué.

Où en sont aujourd’hui l’indemnisation et la procédure judiciaire ?

Il faut distinguer deux aspects. Il y a d’abord l’accident lui-même, qui a été déclaré et fait l’objet d’une prise en charge par l’assurance du groupe La Maison Bleue. L’assurance a demandé des expertises concernant Antoine et me concernant également, afin de pouvoir formuler une proposition d’indemnisation. Si nous ne trouvons pas d’accord à l’amiable, il faudra saisir un tribunal civil, refaire des expertises et chercher un accord dans ce cadre. De l’autre côté, il y a le volet judiciaire et la plainte en cours. Cette procédure n’a pas nécessairement vocation à nous indemniser. Elle doit déterminer si cette affaire relève ou non du domaine pénal. La première plainte a été déposé il y a bientôt trois ans et nous n’en avons jamais eu de nouvelles. Au printemps, j’ai effectué un complément de plainte pour signaler notamment que certains documents que nous demandions ne nous étaient pas transmis. Nous nous sommes ensuite constitués partie civile pendant l’été. Pour le moment, nous n’avons toujours pas de nouvelles.

Comment vivez-vous ce temps particulièrement long ?

C’est extrêmement difficile. Le temps joue en faveur de l’oubli et de la perte d’informations. Lorsque je compare l’entreprise au moment de l’accident et celle d’aujourd’hui, ce n’est plus le même PDG ni la même direction générale. Les personnes ont changé de poste. Je ne sais pas comment les dossiers sont transmis.

Quel message souhaitez-vous adresser aux professionnels qui accueillent chaque jour de jeunes enfants ?

Je veux d’abord les remercier pour le métier qu’ils exercent, parce que ce n’est pas un métier facile. Je trouve dommage qu’ils aient parfois des directions aussi peu à l’écoute et des groupes qui ne les soutiennent pas suffisamment dans leur volonté de bien exercer leur travail. Je fais complètement la part des choses entre le métier de professionnel de la petite enfance qui accueille les enfants tous les jours et ces interlocuteurs qui n’ont pas eu les bons mots au bon moment.

Propos recueillis par Candice Satara

PUBLIÉ LE 15 septembre 2026

MIS À JOUR LE 16 septembre 2026

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