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Marie Andrys Top, Eje et docteure en Sciences de l’éducation : « Les Eje sont la clé de voûte de l’inclusion des jeunes enfants »

Éducatrice de jeunes enfants (Eje), docteure en sciences de l’éducation et cadre pédagogique au CRFPE, Marie Andrys Top a travaillé sur l’éducation inclusive, s’intéressant tout particulièrement à l’expérience des Eje concernant l’inclusion des jeunes enfants et des familles dans les lieux d’accueil. Pour les Pros de la petite enfance, elle décrypte les enjeux de l’éducation inclusive en Eaje et le rôle essentiel de l’Eje dans sa mise en œuvre, à la croisée des métiers.

 

Les Pros de la Petite Enfance : Dans le cadre de votre thèse de doctorat, vous avez mené pendant 3 ans une recherche collaborative avec des Eje pour mieux comprendre l’éducation inclusive dans le secteur de la petite enfance. Comment pourriez-vous la définir ?

Marie Andrys Top : On devrait parler simplement d’éducation, mais, comme l’on constate qu’il y a des manques, petit à petit le mot « éducation inclusive » a fait son entrée dans les sciences de l’éducation. C’est représentatif d’un véritable problème. Tous les enfants sont censés pouvoir être accueillis, l’éducation doit pouvoir s’adresser à tous. Mais force est de constater qu’il manque certains enfants dans les lieux d’accueil : les enfants en situation de handicap, les enfants en situation de précarité économique sont peu présents en structure petite enfance, en tout cas pas à l’échelle des besoins. On peut également citer la diversité culturelle, les enfants à besoins particuliers…

L’inclusion fait partie de la charte nationale pour l’accueil du jeune enfant. A-t-elle cependant toujours été une évidence pour les lieux d’accueil ?

Je pense qu’elle n’est toujours pas une évidence ! Si l’on regarde les chiffres, ça avance, ça progresse petit à petit, des obstacles sont levés, notamment grâce aux bonus inclusion et mixité sociale de la Caf venus soutenir cette démarche par les politiques publiques, mais tous les enfants ne sont pas encore accueillis en Eaje dans leur quartier. L’inclusion est un horizon, mais on n’y est pas encore. Dans les textes réglementaires, l’inclusion est préconisée, mais les moyens ne sont pas forcément mis en œuvre pour atteindre ces préconisations.

Tous les lieux d’accueil ne s’emparent donc pas de cette problématique au même niveau…

Oui, ces préconisations ne sont pas mises en place à la même vitesse dans toutes les structures. Certaines le font très bien et sont à valoriser. Dans d’autres lieux, ce n’est pas encore à l’œuvre, c’est une question de moyens, mais aussi de formation, de politique… les enjeux sont nombreux. Leur engagement peut dépendre des lieux d’accueil, mais également des territoires. Certains mettront la priorité sur l’inclusion culturelle, d’autres sur l’inclusion sociale… Cela dépend des réalités locales. Le tout étant que les enfants puissent trouver un lieu collectif qui les accueille. Mais l’on constate qu’il y a encore des obstacles pour certaines catégories de population, notamment pour les enfants en situation de handicap ou de précarité économique.

Dans votre thèse, vous évoquez une « pédagogie de l’inclusion ». Y a-t-il une véritable pédagogie à mettre en œuvre au service de l’éducation inclusive ?

Il ne suffit pas de décider d’inclure pour que cela se fasse. Il y a une démarche à mettre en œuvre pour que ce soit possible : ce n’est pas parce qu’un enfant est dans un tout qu’il est inclus ! J’en ai de nombreux exemples. Un enfant en situation de handicap peut être accueilli, mais vivre une situation d’exclusion. J’ai le souvenir d’un IME intégré à une école qui avait décidé, en temps de Covid, de tracer une ligne jaune au sol dans la cour pour protéger les enfants en situation de handicap, à la santé plus fragile. D’un côté de la ligne, il y avait les enfants en situation de handicap et de l’autre côté, les autres. Un exemple d’exclusion de l’intérieur, sous couvert de vouloir bien faire… Quand on essaie d’inclure, l’important est d’avoir une attention aux singularités de la personne, sans pour autant la stigmatiser. Pour que cette personne se sente également incluse, il faut lui montrer qu’elle a des points communs avec les autres. Il y a un équilibre à trouver entre « être suffisamment reconnu pour ce que je suis avec mes particularités », et « me sentir être humain comme les autres » ! Les travaux de Charles Gardou m’ont beaucoup inspirée et le montrent : l’éducation inclusive c’est se recentrer sur ce qu’est l’être humain, si paradoxal, qui a besoin de sentir à la fois identique et unique…

Fait-elle débat parmi les professionnels de la petite enfance et de l’enfance ?

Certains pensent que l’éducation inclusive est une belle utopie sans moyens débloqués. En réalité, le secteur de la petite enfance s’est précarisé ces dernières années — notamment avec l’arrêté qui permet d’embaucher du personnel non diplômé — les conditions de travail se sont durcies. Et en même temps, l’objectif de l’inclusion est ambitieux et exigeant ! D’un côté on incite les professionnels de la petite-enfance à inclure au maximum les enfants et, en même temps, pour ce travail ultra-exigeant, on rabaisse leurs conditions de travail : ça ne peut pas fonctionner. Pour d’autres, certes on n’en a pas les moyens, mais on peut toujours essayer chacun à son niveau de faire quelque chose, faire en sort qu’une graine en fasse germer une autre et avancer vers un horizon plus inclusif… C’est un peu caricatural, mais il y a de vraies tensions liées à cette problématique : on tend vers cet objectif, mais on n’y est pas encore. Cela place les professionnels soit dans un processus créatif, les poussant à innover pour lever des obstacles, soit dans des impasses où ils se retrouvent coincés et découragés, perdent le sens de leur travail et se démobilisent.

Vous affirmez que les Eje sont la clé de voûte  de l’inclusion des jeunes enfants et de leur famille. En quoi leur profil est-il le plus à même de remplir cette mission entre l’accueil des jeunes enfants et de leur famille ?

Les Eje sont formés dans quatre domaines : un premier volet concerne l’accompagnement et le soutien à la parentalité et l’accueil du jeune enfant, un deuxième volet autour de l’action éducative, le troisième sur la communication professionnelle et un dernier sur les dynamiques interinstitutionnelles et partenariales. C’est une formation à la croisée des enjeux de l’éducation inclusive, avec les besoins de l’enfant, les besoins des parents, le travail en équipe, le travail en réseau sur le territoire avec les partenaires. Ce maillage-là est essentiel ! Mes travaux de thèse ont montré que l’Eje avait un sens de l’observation important. Une part importante de la formation y est consacrée : observer finement sans surinterpréter, analyser ce qu’il se passe, en dégager des besoins, essayer de mettre en place une action éducative intéressante, que l’on va ensuite évaluer pour la réajuster… Cette démarche éducative, au cœur de métier des Eje, ne fait pas partie des autres formations. Elle s’applique à n’importe quel enfant, en partant de ce qu’il donne à voir.

Les Eje parviennent-ils à s’investir sur ces missions alors qu’on leur confie de plus en plus souvent des postes à responsabilité, de coordination, d’organisation ?

Il est vrai que leurs missions ont évolué au fil des années. Avant, les Eje étaient essentiellement auprès des enfants. Maintenant, on a beaucoup de réalités différentes avec des Eje à des postes de direction, de coordination… Lorsqu’il y a un glissement des Eje vers les postes à responsabilités, on constate que les personnes auprès des enfants sont des AP, des accompagnants éducatifs ou des personnes non diplômées. L’Eje aura donc un travail plus axé sur la sensibilisation, la formation, le management… Mais ce n’est pas la même chose qu’être soi-même auprès d’enfants dans le travail en équipe. Ça ne produit pas les mêmes effets. J’observe qu’il peut y avoir une grande disparité selon les structures : plusieurs Eje dans certains lieux d’accueil pour un travail vraiment qualitatif et parfois une seule Eje pour trois structures et des personnes peu ou pas qualifiées auprès des enfants, cela peut précariser la présence des professionnels de la petite enfance auprès des enfants qui ont alors à coordonner différents aspects du travail éducatif en structure avec d’autres logiques.

Les éducateurs de jeunes enfants ont une posture délicate, vous parlez d’un « entre-deux » en tension, évoquant un travail complexe. Qu’entendez-vous par là ?

La posture de « l’entre deux », c’est une formule que j’utilise, en m’inspirant des travaux de Laurence Thouroude. Dans une éducation inclusive, les Eje sont à « l’entre-deux », leur activité accompagne le passage des enfants de leur vie dans l’intimité de la famille à la vie sociale en collectivité. C’est une étape pour les enfants, mais également pour les parents.
Et dans ce passage, les Eje ont à concilier les besoins des jeunes enfants avec les besoins des jeunes parents, mais aussi ceux de l’équipe et du territoire. Et en fonction de cela, vont aménager une réponse éducative adaptée qui a besoin d’être réfléchie. C’est un métier du soin, mais aussi de l’éducatif et de l’éveil. L’Eje évolue à la croisée de différents univers, du médico-social, l’éducation nationale, la protection de l’enfance, la famille… C’est un métier de liens où la relation à l’autre est au cœur de la pratique, où l’intérêt de l’enfant sera toujours la ligne de conduite…

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 21 février 2025

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