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Martin Benassine, EJE : « La première difficulté, c’est de changer de regard sur les capacités de l’enfant porteur de handicap intellectuel »
Éducateur de jeunes enfants, Martin Benassine est également père d’un enfant porteur de Trisomie 21. A la lumière de son expérience personnelle et professionnelle, il publie « Aux côtés de nos enfants extraordinaires » (Ed. L’Harmattan »), qui témoigne de son parcours et de son expérience. Cet ouvrage accessible offre de précieuses clés et pistes de réflexion aux parents et professionnels de la petite enfance qui accueillent ces enfants extraordinaires, porteurs d’un Trouble du développement intellectuel (TDI).
Les Pros de la petite enfance : Quelle est la première difficulté lorsqu’on accueille un enfant porteur d’un TDI ?
Martin Benassine : Lorsqu’on est centré sur l’observation de l’enfant, ses besoins, ses compétences, il n’y a pas forcément plus de difficultés avec un enfant porteur de TDI qu’avec un autre. En revanche, que l’on soit parent ou professionnel de la petite enfance, on se rend compte que l’on est rempli d’appréhension, de jugement sur ce que l’enfant va pouvoir, ou ne pas pouvoir faire. La première difficulté, c’est de passer au-delà de ces stéréotypes. Et cela demande de sortir un peu de son cadre habituel de pratique.
Vous encouragez donc les parents et professionnels à changer de regard sur ces enfants extraordinaires…
Oui, notre objectif n’est pas de pousser l’enfant à tendre vers une norme pour le rendre plus conforme et performant. Il faut le laisser emprunter le chemin qui lui permettra de grandir à l’aise dans son corps et dans sa tête, pour aller au maximum de ses possibilités, dans le respect de celui qu’il est. En changeant de regard sur les capacités de l’enfant, en apprenant à valoriser ses possibilités et ses forces plutôt qu’en insistant sur ses manques et ses difficultés (sans pour autant les nier), en évitant la compétition généralisée, en se faisant confiance.
Comment un professionnel de la petite enfance doit-il se positionner aux côtés de l’enfant ?
Notre travail est surtout de proposer un environnement ajusté à cet enfant extraordinaire. Ce qui est adapté à la plupart des enfants va peut-être devoir être un peu remanié pour correspondre à celui-ci. Par exemple, proposer un peu plus de sollicitations dans le jeu libre : ces enfants peuvent avoir besoin de plus de présence et qu’un adulte les incite, les encourage pour aller explorer par eux-mêmes et découvrir. Avec eux, nous devons constamment remettre en jeu nos pratiques, nous demander si nos outils habituels sont suffisamment adaptés et trouver le moyen de nous conformer à chaque enfant dans son individualité.
Vous expliquez qu’un enfant extraordinaire a besoin de continuité, de cohérence, doit être accompagné en totale coopération. Est-ce réellement possible dans un lieu d’accueil collectif ?
Je ne vois aucun obstacle à l’accueil d’un enfant porteur de TDI en collectivité. Cela demande en revanche une individualisation encore plus poussée qu’avec les autres enfants et des moyens humains suffisants, voire renforcés. La différence est une richesse pour les enfants comme pour les professionnels. Et bien que l’on essaie de s’adapter aux spécificités de chacun, les outils mis en place pour un enfant aux besoins particuliers vont être intéressants pour d’autres : le développement sensoriel, la proprioception, cela concerne tous les enfants !
Les professionnels de la petite enfance sont-ils suffisamment formés et sensibilisés à l’accueil de l’enfant porteur de handicap ?
Dans la formation d’EJE, c’est une thématique sur laquelle on passe en général assez vite. C’est important d’en parler, que des outils spécifiques soient évoqués, mais je pense que le plus important, c’est de proposer aux étudiants des interventions qui font tomber les stéréotypes, les jugements et les craintes.
Aujourd’hui encore, il peut être compliqué de trouver une structure qui accepte un enfant porteur de handicap. Trop de crèches ont peur de les accueillir parce qu’elles croient que ce sont des enfants totalement différents de ceux qu’elles ont l’habitude d’accompagner. Pourtant les professionnels de la petite enfance formés ont les compétences et la faculté d’adaptation nécessaires pour accompagner correctement ces jeunes enfants, s’il n’y a pas de soins particuliers à apporter. Cela demande néanmoins d’approfondir sa démarche et d’être soutenu si besoin par des « professionnels ressources » : ceux qui accompagnent l’enfant, un pôle médical spécialisé, et bien sur les parents.
Votre livre vient-il combler un manque ? Existe-t-il suffisamment de ressources pour mieux accompagner ces enfants ou est-ce un sujet oublié ?
Il existe peu de littérature et de ressources sur les TDI. C’est une catégorie de handicap qui est moins médiatisée. Les TDI on en parle peu mais cela concerne 2 à 3% de la population en France, c’est une vraie problématique ! Être EJE de formation m’a donné beaucoup de clés pour accompagner mon fils. Mes connaissances sur le développement de l’enfant, ma faculté à pouvoir me centrer sur son individualité, propre à l’EJE, m’ont beaucoup aidé. C’est ce que j’essaie de transmettre aujourd’hui avec ce livre que j’ai voulu très accessible.
J’ai rencontré des parents concernés en grande difficultés : lorsqu’on manque de connaissances, on subit davantage ce qui nous arrive, on est moins enclin à être acteur de l’éducation de notre enfant. Mais les outils et réflexions que je propose sont intéressants pour toutes les personnes qui sont auprès d’enfants porteurs de TDI, et les professionnels de la petite enfance sont en première ligne.
Aux côtés de nos enfants extraordinaires,« Outils et réflexions éducatives pour accompagner les bébés et les jeunes enfants avec des Troubles du Développement intellectuel » de Martin Benassine (Éditions L’Harmattan).
Propos recueillis par Laurence Yème
PUBLIÉ LE 06 novembre 2025