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Mère suffisamment bonne, holding, doudou… six concepts clefs pour entrer dans la pensée de Winnicott
Dans « Winnicott à la plage », Kevin Hiridjee décrypte les concepts clefs du célèbre pédiatre britannique avec un point de vue contemporain. Il montre combien cette pensée complexe reste actuelle pour comprendre le développement de l’enfant, soutenir les parents et favoriser un environnement suffisamment bon.
Qui se cache derrière le nom de Winnicott ? Ce pédiatre et psychanalyste anglais (1896-1971), l’une des figures majeures de la psychanalyse d’enfant, a bâti grâce à sa très grande expérience clinique — près de 40 000 enfants rencontrés ! — une théorie de la psychologie de la petite enfance « absolument révolutionnaire pour son époque et même précurseur », analyse Kevin Hiridjee.
Et pour la rendre accessible au plus grand nombre, Winnicott a su trouver des métaphores parlantes, des images concrètes et un style simple, ce qui n’enlève rien à la complexité de sa pensée « qui saisit moins par l’intellect que par l’écho intérieur qu’elle suscite en nous. »
Car l’ambivalence est au cœur de sa pensée : l’ambivalence du parent vis-à-vis de l’enfant et l’ambivalence de l’enfant vis-à-vis du parent, c’est-à-dire des courants à la fois tendres, d’amour et d’agressivité. « Or, les parents et les professionnels de la petite enfance le savent : avec les enfants, cela peut aussi être très difficile, très âpre. Il peut y avoir beaucoup d’agressivité qui circule. Winnicott est aussi un penseur des tensions inhérentes au lien parent-enfant. »
« Un bébé tout seul, ça n’existe pas »
À travers cette formule emblématique, Winnicott souligne l’incapacité du nourrisson à pouvoir se maintenir en vie, seul. Cela veut dire que l’environnement est indissociable du développement de l’enfant et qu’il est impossible de considérer l’enfant d’un côté et le parent de l’autre comme deux entités séparées. Winnicott insiste au contraire sur l’existence de deux pôles – d’un côté l’individu, avec ses possibilités, et de l’autre l’environnement – et les met en lien pour comprendre le passage d’un état de dépendance total, celui du nourrisson, vers un état de dépendance partielle puis d’indépendance.
« Cette idée oblige les professionnels de la petite enfance à admettre immédiatement l’intégration de l’environnement dans la vie de l’enfant et à mettre en place des dispositifs où ils accompagnent aussi les parents », remarque Kevin Hiridjee.
« Un parent suffisamment bon »
Le Good enough mother, traduit en « mère suffisamment bonne » dans les années 1950 et actualisé au XXIe siècle en « parent suffisamment bon », s’impose comme le concept le plus populaire de Winnicott. « Mais suffisamment bon, cela ne veut pas dire excellent ou parfait… » corrige Kevin Hiridjee. Cela veut dire un parent capable de s’ajuster. Il n’y a donc pas de normes et pas question de dire aux parents qu’il faut faire ceci ou ne pas faire cela.
Winnicott a toujours reconnu la compétence spontanée des mères à s’occuper de leur enfant – et, plus largement, celle de l’environnement – à condition que la personne qui s’occupe de l’enfant bénéficie elle-même de suffisamment de soutien et de sécurité. Car une parentalité créative, libre, spontanée, qui répond bien aux besoins de l’enfant, suppose aussi des parents qui vont bien.
« Winnicott a été très sensible à la question de la dépression maternelle, qui reste aujourd’hui encore très importante et sous-diagnostiquée, rappelle le psychologue. Les professionnels de la petite enfance peuvent être en première ligne pour l’identifier le plus vite possible. »
« Le visage du parent comme miroir »
Winnicott a beaucoup travaillé sur la question du miroir entre un enfant et un parent. L’idée, c’est que dans le regard d’un parent, ce qu’un enfant voit, ce n’est pas le parent lui-même : c’est lui. Le visage de la mère ou du parent au sens large, œuvre comme un miroir qui renvoie à l’enfant sa propre image. Un regard vide ou un regard trop tourné vers soi-même, ne permet pas de renvoyer ce regard réfléchissant à l’enfant.
La qualité des interactions entre les parents et les enfants est donc très importante, ce qui implique, pour les professionnels, d’être attentifs aux excès et aux carences dans leur analyse : le ton, les regards, les gestes… « Les professionnels de la petite enfance peuvent, à ce moment-là, montrer aux parents des façons de faire qui peuvent les aider et les soutenir », note Kevin Hiridjee.
« Le holding et le handling »
Pour définir ce parent « suffisamment bon », Winnicott a posé plusieurs grandes idées. Le holding, c’est l’idée qu’il faut encadrer, porter, tenir l’enfant à la fois physiquement et psychiquement : lui offrir un environnement soutenant, gratifiant. Le handling désigne une certaine façon de tenir l’enfant, d’être au contact avec lui dans les interactions. Il s’agit d’un handling très ajusté : on regarde l’enfant, on l’observe, puis on s’ajuste à son type, à son caractère.
Winnicott parle aussi de l’object presenting : un parent qui présente petit à petit le monde et la réalité avec douceur à l’enfant, ni de façon trop brutale, ni de façon trop éloignée. « Cela signifie qu’il ne faut pas être un parent qui dissimule les difficultés de la vie et qu’il ne faut pas non plus être un parent qui veut lui en faire voir de toutes les couleurs. Il faut être dans un équilibre », synthétise Kevin Hiridjee.
« Le doudou, objet transitionnel »
Publié en 1951, l’article, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels : une étude de la première possession du non-moi », est devenu en France un texte de référence dans le domaine de la parentalité et de la petite enfance. Lorsque le bébé arrive, la réalité extérieure ne lui est pas encore immédiatement accessible : elle doit être rencontrée progressivement.
Se construit alors un univers intermédiaire entre le fantasme de l’enfant et la réalité extérieure, le dedans et le dehors, une zone transitionnelle incarnée par le doudou et l’utilisation que l’enfant en fait. « Son attribution ne dépend pas des adultes, mais de l’enfant, seul capable d’élire un objet et de le transformer en support de cette expérience singulière, insiste Kevin Hiridjee. Toute la vie, on va avoir besoin de phénomènes transitionnels : cela peut être la lecture, le cinéma, la culture, les symboles, et bien sûr le jeu. »
« Le jeu, au cœur du développement psychique »
Winnicott fait une différence entre le game, le jeu avec un but, et le play, le jeu sans but, spontané, sans finalité particulière. Ce dernier permet de faire le lien entre l’extérieur et l’intérieur. Il ouvre un espace dans lequel l’enfant peut se retrouver, développer sa créativité et se sentir exister. C’est un espace d’une très grande richesse et d’une très grande importance pour Winnicott. « Il faut le faciliter, le proposer, mais ce n’est pas un espace qui se décrète, précise Kevin Hiridjee. Il faut suffisamment de sécurité et suffisamment de contenance pour pouvoir découvrir cela. Pouvoir jouer pour un enfant est signe de bonne santé psychique. »
A contrario, un enfant qui ne peut pas jouer peut alerter sur des difficultés dans ses interactions avec son environnement. De même, il est important de repérer les types de jeux qui n’en sont pas vraiment : les stéréotypies, les jeux de calcul, d’hyper-rationalisation, les répétitions compulsives. Pour Winnicott, ce ne sont pas des jeux au sens où la créativité n’est pas en jeu. Ce sont plutôt des moyens défensifs de se barricader, de s’isoler…
Relire Winnicott cet été à la plage, c’est rappeler que le développement de l’enfant ne se joue jamais dans le seul face-à-face parent-bébé. Il dépend aussi de la qualité de l’environnement qui soutient les parents, les enfants, mais aussi les professionnels de la petite enfance eux-mêmes. Pour que l’institution soit « suffisamment bonne », « il faut qu’elle soit bien traitée d’abord. Or les professionnels ne sont pas toujours suffisamment écoutés, soignés, aidés dans leur travail. La solidité de l’environnement institutionnel a aussi des effets sur la façon dont les professionnels peuvent eux-mêmes s’occuper des enfants », conclut Kevin Hiridjee.
Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 26 juin 2026