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Micro-crèches : le boom des franchises
Les micro-crèches connaissent une croissance fulgurante depuis leur généralisation en 2010. Ce phénomène a conduit de nombreuses structures privées lucratives déjà bien implantées, à se constituer en réseau par le biais de la franchise. A l’heure où la marchandisation du secteur de la petite enfance est pointée du doigt, le système peut inquiéter ou en tout cas interroge. L’accueil du jeune enfant peut-il se dupliquer comme un supermarché ou une entreprise de nettoyage ? La qualité d’accueil peut-elle être garantie dans les différents établissements alors que certains groupes revendiquent plus de 200 micro-crèches franchisées ? Enquête.
La franchise, un nouveau business pour les micro-crèches
Dans les micro-crèches, qui bénéficient de conditions dérogatoires, contrairement aux EAJE de taille plus importante, les places ont augmenté de 16 000 en 2022 et de 56 000 depuis 2017, selon le dernier rapport de l’ONAPE. « La micro-crèche PAJE, c’est le modèle le plus simple à créer car ce sont les parents qui paient tout. Il n’y a pas d’avance de trésorerie à faire », souligne Elsa Hervy, déléguée générale de la FFEC. Et c’est ce modèle qui est franchisable.
Sur le site Toute le franchise , une petite dizaine de réseaux est répertorié mais il en existe bien plus.
Le secteur des micro-crèches séduit, comme le souligne Elodie Castillo, responsable éditoriale à Toute La Franchise. « Comme nous mettons en contact ces enseignes avec des candidats à la franchise, je vous confirme que les rubriques Crèches/ micro-crèches / crèche privées font partie de celles qui attirent le plus de candidats. »
Sur le site, la fiche de chaque entreprise, donne tous les éléments clés : l’apport personnel, les droits d’entrée, l’investissement global et le chiffre d’affaires potentiel après 2 ans, mais aussi les royalties, plus exactement le pourcentage du CA que le franchisé doit verser chaque année au siège. Les droits d’entrée oscillent entre 19K et 25K euros, soit dans la moyenne des franchises. Seuls les réseaux Tétine et Doudou et les P’tits Babadins sont sensiblement en dessous : respectivement 8 500 euros et 6000 euros. . L’apport personnel va de 15K euros pour La Cabane d’Achille et Camille et peut monter jusqu’à 30K euros pour Les Cherubins. Mais de seulement 1800 euros pour les P’tits Babadins.
Certains réseaux sont très bien implantés, 230 franchises pour Les Chérubins, le réseau le plus ancien. O’Ptit Môme, créé en 2017, fédère aujourd’hui plus de 200 crèches franchisées dans toute la France. Wild Child, un réseau de micro-crèches “nature”, s’est ouvert à la franchise il y a un an et accompagne en ce moment même trois projets d’ouverture en Savoie, en Guyane française et en Côte d’or. La fondatrice s’appuie désormais sur le savoir-faire d’O’Ptit Môme pour développer ses franchises. « Charline utilise nos protocoles, notre charte, notre accompagnement sur la dimension entrepreneuriale. De notre côté, nous nous formons à la pédagogie par la nature et à toute l’expertise de Charline sur le plein-air et le semi plein-air », indique Jimmy Dacquin, le fondateur d’O’Ptit Môme. Un mariage inattendu, ou plutôt un levier supplémentaire pour renforcer leur force commerciale ?
Quant à la Cabane d’Achille & Camille, fondée en 2014, sa première franchise a ouvert à Nantes en 2018. Sa spécificité ? Un accueil sur une large amplitude horaire (5h30-22h30). Un mode de fonctionnement qui visiblement ne rebute pas les volontaires, puisque le réseau revendique aujourd’hui 75 implantations.
Il n’empêche, en cette période où le secteur marchand de l’accueil du jeune enfant est souvent sous le feu des critiques, cette tendance à la franchise pour accélérer le développement des micro-crèches Paje inquiète. Et irrite tous ceux qui veulent un service public de la petite enfance, sans le secteur privé lucratif ! C’est le cas de Cyrille Godefroy, délégué général du SNPPE. « En tant que représentants des professionnels, ce système nous gêne énormément. Pour nous, le volet économique et marchandisation prend clairement le pas sur l’objet même du service : la qualité d’accueil des enfants. On vend un modèle clé en main pour une personne qui n’y connaît rien, séduite par un discours commercial, et on voit bien les dégâts que cela peut occasionner. »
Rappelons qu’en août 2022, la DGCCRF a publié les résultats de son enquête sur le secteur des micro-crèches. Les deux-tiers de celles contrôlées (362 établissements) présentaient des anomalies précontractuelles ou contractuelles de gravité variable. Alors business first ?
Sur internet, pullulent des organismes se présentant comme des accompagnateurs à la création de micro-crèches et promettant une rentabilité de 20 % au bout d’un an. « Des acteurs qui sont réellement préjudiciables à notre secteur », regrette Fanny Schosseler, vice-présidente du REMi, la 1ère association de micro-crèches de France. Sous-entendu : bien plus que les franchiseurs avec un projet complet et sérieux, ayant pignon sur rue !
Pourquoi certains réseaux choisissent la franchise… et d’autres pas !
Qu’est-ce qui pousse ces entreprises à s’ouvrir à la franchise ? Tous ou presque avancent les mêmes arguments. Et jamais la rentabilité ! Anne-Laure Noubissi, directrice et co-fondatrice de la Cabane d’Achille & Camille, insiste même : « Si nos 75 établissements aujourd’hui nous appartenaient, je peux vous assurer que nous générerions plus de chiffre d’affaires. Certains le font mais ce n’était pas notre choix. » D’ailleurs, ces franchiseurs aux motivations purement financières répugnent plus que d’autres à s’exprimer…
Alors pourquoi choisir ce mode de développement ? La franchise s’est imposée naturellement à eux après qu’ils aient constaté l’attrait pour leur concept et le besoin d’informations avant de se lancer. Jimmy Dacquin, fondateur d’O’Ptit Môme, la franchise qui a le vent en poupe, le confirme. L’entrepreneur a commencé à partager son savoir-faire avec des formations sur les différentes étapes de la création d’une micro-crèche, puis sous forme de prestations de service. En 2019, il bascule sur un contrat de franchise, jugé plus rassurant pour le franchisé.
À la Cabane d’Achille & Camille, et chez Wild Child, la deuxième raison invoquée est la volonté de garder la main sur leurs crèches “pilote”, chose qui leur aurait été rendue difficile en multipliant les ouvertures. « Je ne me voyais pas gérer moi-même dix, quinze crèches, justifie Anne-Laure Noubissi, J’ai besoin de ce rapport de proximité avec les familles, les enfants qui sont accueillis dans nos structures et les membres de l’équipe pédagogique. ». Charline Cachat partage cette analyse, la fondatrice de Wild Child a mis plus de deux ans avant de concrétiser son projet de franchise. Et pour cause, entre temps, elle a ouvert un organisme de formation, certifié Qualiopi qui dispense des formations à la nature et à l’éco-responsabilité.
Fanny Shosseler avance une explication complémentaire. Pour elle, développer une franchise est parfois une façon de se protéger des « copies sauvages ». Comprendre : c’est une bonne riposte aux contrefaçons, qui s’inspire d’un style de micro-crèche en les dénaturant. Du coup instituer une franchise permet de s’assurer que les valeurs initiales du « modèle » sont respectées.
Mais si Fanny Shosseler prend sa casquette de fondatrice dirigeante des micro-crèches Nursea (15 structures, bientôt 17), elle adopte un autre discours qui dit-elle lui est personnel. « Mon niveau d’exigence et de qualité, explique-t-elle, n’est déjà pas toujours facile à maintenir alors que je gère 15 structures dans une même région. Je ne m’imaginais pas pouvoir garantir cette qualité avec des crèches franchisées partout en France et jouissant d’une certaine indépendance », affirme-t-elle avec conviction.
Des franchisés triés sur le volet… ou presque ?
Difficile de dresser le profil type du futur gestionnaire, on trouve aussi bien des professionnels, que des personnes en reconversion, certaines souhaitant se lancer dans un projet qui a du sens, et d’autres y voyant seulement une opportunité commerciale…
Mais en principe, n’est pas franchisé qui veut ! Il ne suffit de payer son droit d’entrée et de montrer sa solvabilité pour être « accepté » ou « recruté ».
Le choix du bon profil est ainsi une étape clé du processus. « Nous recherchons des personnes qui ont cette envie d’entreprendre et de se lancer dans un projet avant tout humain. Il n’y a pas de condition de diplôme, ni d’âge », précise Jimmy Dacquin. C’est d’ailleurs ce discours qui a convaincu Kévin Reza de se lancer dans l’aventure. À 36 ans, cet ancien sportif est en train de finaliser l’ouverture de sa micro-crèche en Vendée. « N’étant pas du milieu, j’avais besoin d’être soutenu par la structure de la franchise », confie-t-il. Les deux autres franchiseurs abondent dans ce sens. « Nous avons eu plus de 500 demandes et nous avons accepté seulement trois projets, justifie Charline Cachat, fondatrice de Wild Child. Le profil de l’investisseur qui nous dit qu’il a tant d’argent et nous demande combien ça rapporte, je lui dis gentiment que ce n’est pas ça le projet. » L’ancienne infirmière n’accepte, par ailleurs, que des projets ou les personnes sont des professionnelles, formées en pédagogie par la nature. Tous les franchiseurs ne sont pas aussi sélectifs… et Fanny Schosseler le regrette. Elle met en garde : « Les ouvertures à tour de bras peuvent être problématiques si les gens qui sont sélectionnés n’ont pas cette exigence de qualité. »
Quels accompagnement et contrôles des franchisés ?
Devenir gestionnaire d’une micro-crèche ne s’improvise pas. Les candidats qui s’orientent vers la franchise le font car ils savent qu’ils vont bénéficier d’un accompagnement avant, pendant et après la création de leur mini-structure. « À la fédération, nous accueillons encore majoritairement des porteurs de projet individuel qui ont réussi à franchir seul toutes les étapes pour monter une micro-crèche, explique Elsa Hervy. C’est une aventure humaine passionnante, mais épuisante, angoissante, pleine d’incertitudes, notamment avec des règles qui restent différentes selon les départements, selon les CAF ».
Fanny Schosseler, qui compte environ 10% franchisés parmi ses 300 adhérents, souligne : « les professionnels de la petite enfance qui se lancent dans l’aventure, choisissent la franchise car ils sont soulagés d’être épaulés par la structure de la franchise, qui apporte un cadre administratif, législatif, sécurisant ».
En effet, théoriquement, avec le système de la franchise, les porteurs de projet bénéficient d’une expertise et d’un accompagnement sur-mesure. Mais tous les accompagnements ne se valent pas. « Les différences de coût entre les franchises font partie de la stratégie de chaque franchiseur, précise Elodie Castillon. Tous n’apportent pas le même soutien en matière de formation, outils, animation, soutien en continu. »
Par ailleurs, passer sous la bannière d’un franchiseur impose de respecter des process bien établis, des protocoles, un savoir-faire documenté. Quelle est la marge de manœuvre des franchisés ? O’Ptit Môme propose une assistance à ses porteurs de projets, tout en laissant une liberté aux équipes et aux chefs d’entreprise sur les choix stratégiques qu’ils peuvent faire. Chaque franchisé a le droit de choisir son propre nom, de définir lui-même son projet pédagogique, tout en respectant bien-sûr les fondamentaux de sécurité et de qualité. « Si le projet pédagogique est plutôt formaté au moment de l’agrément, il évolue le plus souvent après l’ouverture sous l’impulsion du référent technique et de l’équipe pédagogique, précise Jimmy Dacquin. C’est cette liberté qui plaît aux franchisés. Aucune micro-crèche O’ptit môme ne se ressemble ». A contrario, la Cabine d’Achille & Camille n’a pas cette souplesse, toutes les micro-crèches s’appellent des cabanes d’Achille & Camille. « Nous avons cette volonté commune avec nos franchisés d’avoir un réseau homogène. Concernant le projet pédagogique, il y a vraiment un socle commun avec 7 grandes valeurs qui sont portées par l’ensemble du réseau », explique la fondatrice.
Qui dit franchise dit accompagnement mais aussi contrôle. Des contrôles plus ou moins fréquents et plus ou moins stricts selon les franchiseurs et la liberté qu’ils laissent à leurs franchisés.
À la Cabane d’Achille & Camille, les franchisés sont visités trois fois par an au minimum par les équipes du siège, l’équipe d’animation, et les fondateurs. 70% des projets sont portés par des franchisés qui ont déjà ouvert une cabane, souligne la fondatrice. « Le lien de confiance existe déjà, c’est très rassurant ». Chez O’Ptit Môme, le fondateur évoque minimum deux audits par an avec plus 120 points de contrôle. Par ailleurs, des visites individuelles sont organisées plusieurs fois par an par les 14 animateurs qui sont à proximité des structures.,
Mais pour limiter les risques, le contrôle doit, de toute évidence, s’exercer plus haut, au niveau des PMI qui sont actuellement surchargées. À ce sujet, les professionnels sont en attente des décrets d’application de l’article 18 de la loi sur le plein emploi qui préciseront les modalités de contrôle des modes d’accueil du jeune enfant. Ces dernières devraient pouvoir être en capacité de mesurer les fonctions supports des franchiseurs, de commander des audits, pour évaluer la qualité de l’accompagnement qui se répercute sur la qualité de l’accueil.
Qualité de l’accueil vs rentabilité
Pour ouvrir une micro-crèche en franchise, il faut prévoir un apport personnel, des droits d’entrée. À cela s’ajoutent des royalties que le franchisé doit verser de manière périodique au franchiseur, selon les conditions fixées par le contrat. Un pourcentage qui varie entre 4 et 5% du chiffre d’affaires. Un gestionnaire de micro-crèche en franchise gagne-t-il bien sa vie, sachant qu’il a plus de charges qu’un gestionnaire indépendant ? Ce modèle, qui peut accentuer l’idée de marchandisation du secteur de la petite enfance, n’est-il pas davantage une aubaine pour le franchiseur que pour le franchisé ? Certains, qui sont diplômés, font le choix de cumuler la casquette de gestionnaire et de professionnel au sein de l’équipe pédagogique de leur micro-crèche, sachant que cela fera peser sur eux des contraintes plus fortes, mais qu’ils auront des dépenses moins importantes. D’autres, qui aspirent à ouvrir d’autres structures, font le choix d’être seulement gestionnaire. Rien n’est figé dans le marbre, les missions évoluent, les gestionnaires se forment, forment leurs équipes et tous ces choix ont un impact sur le modèle économique de leur établissement. Si la masse salariale représente le coût le plus important, les loyers, qui varient selon la localisation de la structure, ont aussi un impact non négligeable.
« On en vit, mais de plus en plus difficilement », concède Jimmy Dacquin, qui assure qu’il est totalement transparent avec les candidats au moment de la signature du contrat. Fanny Schosseler le confirme. Elle déplore un certain nombre de fermetures dans les micro-crèches adhérentes au REMi. Anne-Laure Noubissi a accepté de nous donner la rémunération moyenne par structure d’un gestionnaire de micro-crèches au sein de son réseau qui ne travaillerait pas également auprès des enfants. Elle se situe entre 800 et 1200 € nets mensuels. On est bien loin des formules alléchantes de certains réseaux. « Devenez propriétaire de votre local de micro-crèche et soyez rentable dès votre premier mois d’activité ! », affirme Tétine & Doudou sur le site Toute la Franchise. Tous promettent un chiffre d’affaires entre 200 et 250 000 euros au bout de deux ans, et une rémunération possible dès la première année, mais pour une bien maigre rentabilité au final. Alors la tentation peut être grande de rogner sur les coûts, baisser son exigence sur les qualifications des professionnels, accueillir en surnombre de façon régulière. Et ce d’autant plus que la nouvelle réglementation impose des pratiques qui représentent un coût supplémentaire : la présence d’un médecin 10h par an, les 6h d’analyse de pratique, le référent santé et accueil inclusif. Anne-Laure Noubissi plaide pour un encadrement des tarifs de ces nouveaux acteurs qui pourraient être tentés de faire flamber les prix.
Alors, ouvrir une micro-crèche en franchise ou non, c’est un projet de vie ou un business lucratif ? Tout dépend des motivations, des choix réalisés et de la place donnée à la qualité.
Côté des franchisés en revanche, si tous restent très discrets quant à leur profitabilité, on peut supposer que l’affaire est rentable !
Et la qualité de vie au travail ?
« C’est dans le secteur privé lucratif que l’on rencontre le plus de professionnels en difficulté », soutient Cyrille Godefroy qui rappelle les anomalies pointées par la DGCCRF dans le rapport de 2022. « Nous avons vu des clauses hyper techniques dans les contrats qui ont été rédigées avec de l’abus de la part de certaines micro-crèches. » Il évoque également un problème important : la représentativité des salariés dans les entreprises franchisées. Au-delà de 10 salariés, l’entrepreneur à des obligations sociales : des élections professionnelles, l’établissement d’un CSE. Les micro-crèches sont des petites structures avec moins de 10 personnes, ce qui pose la question des droits des salariés, comment ils sont accompagnés alors qu’il n’y a pas de représentation salariale. « C’est d’autant plus choquant que derrière eux il y a un gros réseau avec, au final, des centaines de salariés », ajoute le délégué général du SNPPE. La FESP assure, de son côté, s’être saisie du sujet. « Cela fait partie de nos dossiers prioritaires, précise Mehdi Tibourtine. Nous travaillons sur la création d’un cadre conventionnel obligatoire pour les salariés des crèches et des micro- crèches afin qu’ils aient un cadre avec des règles qui portent sur leur métier et sur leurs conditions de travail. »
Candice Satara
PUBLIÉ LE 15 février 2024
MIS À JOUR LE 04 mars 2024