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Nicolas Grivel, directeur général de la Cnaf : « En 2025, les Caf renforcent leurs actions pour l’attractivité des métiers de la petite enfance »
Quel rôle les Caf peuvent-elles jouer pour lutter contre la pénurie de professionnels de la petite enfance, renforcer l’attractivité des métiers et soutenir l’accueil individuel qui est partie prenante du service public de la petite enfance ? Le point avec Nicolas Grivel, le directeur général de la Cnaf qui rappelle ce qui a été et qui dévoile les réponses qui seront apportées à ces enjeux-clefs du secteur dans les mois à venir.
Les Pros de la Petite Enfance : En 2022, une étude la Cnaf chiffrait à 10 000 les besoins en professionnels dans les crèches Vous venez de publier une nouvelle étude qui confirme le manque de personnels. Rien n’a changé ?
Nicolas Grivel : Effectivement, l’enquête auprès des crèches PSU et Paje que nous avons publiée début juillet a le mérite de chiffrer une tendance déjà connue, avec près de 8,2 % de postes vacants parmi les 163 900 emplois à temps plein existants. Ce chiffre tombe cependant à 3,7 % quand on ne prend que les absences de plus de trois mois. Par ailleurs, l’étude confirme que le problème est plus marqué en Île-de-France et concerne davantage le secteur public. Dans le contexte morose que nous connaissons, ces résultats ne nous ont pas étonnés. Le fait qu’il n’y ait pas de dégradation par rapport aux chiffres de l’enquête flash de 2022 est même plutôt encourageant.
Les professionnels du secteur réclament des mesures pour revaloriser leurs rémunérations et améliorer leurs conditions de travail. Les Caf peuvent-elles jouer un rôle dans ces domaines ?
Bien sûr, nous n’avons pas cessé d’agir depuis deux ans en la matière. Nous avons mis en place dès 2024 le bonus dédié à l’attractivité du secteur : pour en bénéficier, les crèches privées doivent appliquer une convention collective incluant des revalorisations salariales, et les crèches publiques doivent s’engager à augmenter la rémunération de leurs agents. Près de 300 communes en ont bénéficié, et six conventions collectives nationales du secteur privé y sont désormais éligibles. Cette dynamique est appelée à s’amplifier.
Concernant les conditions de travail du métier, le rapport de l’Igas de 2023 sur la qualité d’accueil des jeunes enfants soulignait l’importance des temps de travail en dehors de la présence des enfants, et notamment la nécessité de renforcer les temps de réflexion en équipe autour du projet pédagogique, de l’analyse des pratiques professionnelles, de la mise à jour des connaissances sur le développement de l’enfant, pour faciliter un accueil plus individualisé de chaque enfant.
Il était donc important de marquer la reconnaissance de ce travail invisible, mais essentiel des équipes de professionnels dans les crèches. Les Caf ont donc adopté deux mesures concrètes : la prise en charge de 3 journées pédagogiques annuelles depuis 2024. Et nouveauté majeure cette année, le financement de 8 heures de préparation à l’accueil de chaque enfant. Sur les journées pédagogiques, nous avons dépensé 52 millions d’euros, soit plus du double de ce que nous attendions. C’est la preuve qu’il y avait vraiment un besoin.
Est-ce que vous pouvez aller encore plus loin que ça ?
Nous allons déjà au-delà. Sous l’impulsion de notre conseil d’administration, notre fonds de modernisation des établissements peut désormais être mobilisé pour soutenir les adaptations bâtimentaires et ergonomiques, dans une logique de qualité de vie au travail. Nous finançons par exemple la création de salles de pause, mais aussi des travaux d’isolation phonique, ou des programmes de végétalisation pour lutter contre les épisodes caniculaires et soutenir les projets pédagogiques autour du contact des enfants avec le vivant.
Ces sujets sont désormais portés par les Caf dans leurs négociations avec les élus. Nous avons adapté le contenu des Conventions territoriales globales (CTG) et des Schémas départementaux des services aux familles (SDSF) pour qu’ils deviennent de véritables outils de programmation, de pilotage et de mobilisation des acteurs en faveur de l’attractivité des métiers et de la lutte contre la pénurie de professionnels.
À l’échelle locale, les CTG permettront d’engager les collectivités signataires autour d’actions concrètes (formation, insertion, amélioration des conditions de travail) en lien avec les besoins identifiés sur leur territoire. À l’échelle départementale, les SDSF assurent une coordination renforcée entre les partenaires (Caf, services de l’État, collectivités, France Travail, Région…) pour construire des réponses structurées, cohérentes et durables à ces enjeux.
Enfin, les Caf innovent aussi pour favoriser l’attractivité. Le Défi innovation sociale lancé avec France Travail montre comment ce contexte de pénurie des professionnels de la petite enfance pousse à des synergies avec les employeurs, les gestionnaires de crèches, les PMI…. pour favoriser des projets concrets, adaptés aux réalités du territoire. Parmi eux, je citerai le laboratoire mobile de la petite enfance en Centre Val de Loire, pour informer, former et créer du lien avec les professionnels du secteur, ou encore la création d’un lieu d’accueil intergénérationnel en Auvergne Rhône Alpes. Mais aussi le projet de l’Île-de-France, Incub’Talents : il s’agit d’une maison ressources dédiée à l’orientation, la formation et l’accompagnement des futurs professionnels. Tous ces projets sont actuellement testés pour viser leur déploiement sur les territoires.
Qu’en est- il d’une réforme de la Psu, souhaitée par beaucoup et souvent annoncée ?
Une réforme importante est en cours, puisque depuis le 1er janvier, afin de mieux répondre aux attentes des gestionnaires de crèches, nous supprimons les effets de seuils qui existaient autour des taux de facturation. Il s’agit pour nous de garder l’encouragement à adapter les contrats aux besoins des familles, tout en diminuant la pression sur les équipes et leurs managers autour de ces fameux taux. Cette simplification était d’autant plus attendue que cette contrainte pouvait aussi dégrader la qualité des relations avec les familles, comme l’ont régulièrement souligné nos partenaires. Quant à une réforme plus large du système de financement, nous commençons bien sûr à y réfléchir en vue de la prochaine COG, mais cela dépendra beaucoup des priorités que l’on voudra lui assigner et de nos marges de manœuvre…
Quel sera le rôle des Caf sur le référentiel national qualité, qui vient d’être publié en juillet après de longs mois d’attente ?
Ce référentiel a été élaboré de manière concertée avec l’ensemble des acteurs du secteur, c’est clairement un des socles du service public de la petite enfance. À ce titre, les Caf seront présentes pour aider à sa diffusion et à son appropriation sur le terrain. Nous sommes en train de diffuser une lettre au réseau qui précise l’articulation entre ces recommandations et les dispositifs d’accompagnement que nous pouvons mobiliser, afin de soutenir efficacement sa mise en œuvre auprès des gestionnaires.
Justement, vous nous annonciez il y a un an que les Caf seraient au rendez-vous du service public de la petite enfance. Pouvez-vous nous confirmer aujourd’hui que c’est le cas ?
Oui, incontestablement. Je fais beaucoup de déplacements un peu partout dans le pays et constate à chaque fois à quel point les Caf sont en première ligne pour accompagner les autorités organisatrices que sont devenues les communes et intercommunalités. Beaucoup de rencontres avec les élus ont eu lieu pour diffuser avec les services de l’Etat et les autres partenaires des SDSF les nouvelles compétences obligatoires et leurs modalités de soutien.
Sur le plan financier, j’ai déjà cité quelques mesures, je peux ajouter les revalorisations importantes de bonus territoires qui vont concerner toutes les crèches soutenues par les collectivités ayant signé une CTG, un cadre aujourd’hui déployé sur 99 % du territoire. En réduisant les inégalités de financement entre les structures implantées dans des territoires aux profils socio-économiques comparables, ces revalorisations bénéficient en particulier aux crèches situées en quartiers prioritaires de la politique de la ville ou en zones de revitalisation rurales, où les besoins sont souvent les plus pressants. Cela illustre ainsi notre engagement en faveur d’un modèle de financement plus équitable, fondé sur une part forfaitaire accrue.
Et puis les Caf sont très présentes auprès des collectivités pour accompagner leurs projets de création de nouvelles places ou pour en consolider d’autres, parfois fragilisées. La mission nationale SPPE de la Cnaf, mise en place récemment avec 40 experts (juristes, financiers, contrôleurs), a accompagné en 2024 la création de 287 places et la pérennisation de 321 places de crèches en difficulté. Depuis le début de cette année, ce sont plus de 100 projets qui ont bénéficié de son expertise.
Un exemple : la crèche Etic Éveil qui a ouvert ses portes à la fin de cet été au Mans, sera la première crèche de la ville labellisée AVIP (à vocation d’insertion professionnelle), et à proposer des horaires atypiques.
Enfin, l’évolution du Complément de mode de garde (Cmg) pour l’emploi d’un assistant maternel ou d’une garde à domicile, à partir de ce mois-ci, contribue pleinement à la mise en place du service public de la petite enfance, en facilitant l’accès aux familles de l’accueil individuel.
La réforme du Cmg concerne en premier lieu les parents. Mais devrait influer sur le recours à une assistante maternelle ?
Oui, c’est une mesure bénéfique pour les parents, et aussi pour les assistants maternels, puisqu’elle facilite l’accès à ce mode d’accueil en particulier pour les familles modestes et dans les milieux ruraux, où il n’y a pas ou peu d’offre collective.
Cette réforme, inscrite dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023, et qui mobilise les Caf aux côtés des Urssaf et de la Msa, porte d’emblée une belle ambition de justice sociale : donner plus à ceux qui en ont le plus besoin pour faire accueillir leurs enfants dans les meilleures conditions. Elle est ainsi gage d’équité tout en rendant davantage possible un choix entre les modes d’accueil.
Désormais, le coût à la charge des familles sera mieux proportionné aux ressources des familles et au nombre d’heures d’accueil, quel que soit le mode d’accueil choisi.
Cette réforme accompagne également l’évolution de la société et des nouvelles formes de parentalité, avec un soutien renforcé des parents isolés, qui voient l’aide prolongée jusqu’aux 12 ans de leur enfant, et pour les parents séparés, avec, à partir de décembre 2025, le versement du Cmg aux deux parents, s’ils le souhaitent, plutôt qu’à un seul, en cas de garde alternée.
En parallèle, nous enrichissons l’offre numérique du site monenfant.fr – qui a enregistré 3,1 millions de visites en 2024 – pour mieux informer et orienter les familles, notamment via la mise en relation avec les assistants maternels géolocalisés sur tout le territoire.
Comment rassurer les professionnels de l’accueil individuel qui se sentent parfois oubliés ?
L’accueil individuel est le premier mode d’accueil et nous ne l’oublions pas, cette réforme très ambitieuse du Cmg le montre. Au-delà, les Caf ont financé en investissement plus de 2000 places dans des Maisons d’assistants maternels en 2024, un chiffre d’une ampleur inédite. Nous savons en effet par plusieurs études que l’exercice regroupé est une des clefs de l’attractivité de ce secteur. Nous finançons d’ailleurs aussi de nombreux projets sur mesure adaptés aux besoins de chaque territoire grâce au Fonds Publics et Territoires, qui comprend 11 M€ spécifiquement dédiés à l’accueil individuel.
Enfin, il y a bien sûr notre soutien aux relais petite enfance, structures clés du service public de la petite enfance, tant au titre de l’information des parents que de soutien à la qualité d’accueil. Nous travaillons à consolider leur maillage territorial pour que toutes les autorités organisatrices qui le nécessitent puissent en proposer un à leur population. Nous travaillons aussi pour qu’ils puissent proposer un appui administratif renforcé pour les parents et les assistants maternels. Car si la réforme du Cmg facilite financièrement le recours à un assistant maternel, il reste essentiel d’accompagner les familles dans leur rôle d’employeur. Devenir employeur d’un assistant maternel agréé implique en effet de gérer un contrat de travail, avec ses règles en matière d’emploi, de rémunération et de déclarations. Cet accompagnement est un levier déterminant pour faciliter le recours à ce mode d’accueil.
Les équipes des Caf sont donc sur tous les fronts, et défendent toutes les missions des modes d’accueil. À ce titre, elles prônent à la fois une continuité autour des enjeux de conciliation pour les parents tout en assumant ce virage autour de la qualité d’accueil et de l’attractivité des métiers.
Propos recueillis par écrit
PUBLIÉ LE 05 septembre 2025