Nolwenn, EJE française, directrice de crèche à Montréal : « Ici, il faut démontrer ses compétences »
Changer de pays, c’est aussi changer de cadre professionnel. En s’installant à Montréal, Nolwenn a découvert une autre manière d’exercer son métier d’EJE et la nécessité de refaire ses preuves. Un parcours riche et inspirant qui illustre les différences et les complémentarités entre la France et le Québec.
À 40 ans, Nolwenn* a une solide expérience professionnelle. Auxiliaire de puériculture devenue EJE, elle a débuté en France en collectivité territoriale, à Neuilly-sur-Seine, avant de rejoindre La Maison Bleue à un poste de direction. Mais après 15 ans, une certaine lassitude se fait sentir. « J’avais le sentiment de ne plus apprendre assez, ou en tout cas pas comme je le souhaitais », explique-t-elle.
Le choix du Canada pour aller « à la base »
C’est là que le Canada devient plus qu’une idée de voyage. Nolwenn parle d’« aller à la base » : là où naissent des recherches, notamment au niveau des neurosciences. Le départ ne se fait pas du jour au lendemain parce qu’un parcours d’immigration n’est jamais simple. Changement de pays, de repères et de culture professionnelle : de longues démarches, du stress et de la fatigue, mais aussi de la joie à chaque document reçu. Elle part en famille, avec son mari et sa fille. Elle atterrit à Montréal le 16 janvier 2020 : le début d’une nouvelle vie.
Faire reconnaître ses diplômes et son expérience
Le diplôme d’auxiliaire de puériculture n’a pas d’équivalent au Québec. Quant au diplôme d’EJE, il donne lieu à une évaluation comparative, un document officiel qui classe son parcours du côté d’un DEC (diplôme d’études collégiales) en « Éducation à l’enfance ». Avec ce diplôme, Nolwenn ne peut travailler que sur le terrain, en tout cas dans un premier temps. Sa solide expérience en France n’est pas reconnue au Québec.« Quand on arrive ici, d’une certaine manière, on repart de zéro, observe-t-elle. Ce n’est pas une humiliation, mais une réalité : il faut démontrer ses compétences dans le contexte local, apprendre les codes, bâtir des références, et accepter que l’évaluation administrative ne reflète pas toute la richesse d’un parcours ». De toute manière, il n’était pas question pour elle de redevenir directrice dès la première semaine. « J’avais besoin de comprendre le fonctionnement du Québec concernant la petite enfance, la façon d’accompagner… », ajoute-t-elle.
Propulsée vers de nouvelles responsabilités
Elle obtient ensuite un poste de conseillère pédagogique dans une entreprise basée à Toronto : Learning Jungle. Son périmètre : dix garderies au Québec, avec des déplacements réguliers. Peu à peu l’entreprise, basée à Toronto, s’implante aux États-Unis et Nolwenn est amenée à davantage voyager. Parmi les souvenirs marquants de cette période, elle évoque un séjour en Californie pour effectuer des audits dans les structures. « Je suis partie une semaine pour observer ce qui se passait dans les crèches, analyser les aménagements et les interventions, puis faire des rapports. » Une expérience particulièrement qu’elle qualifie de « très excitante ». Quand une collègue part en congé maternité, Nolwenn reprend alors le poste de directrice régionale, avec des tâches budgétaires et administratives en plus du volet pédagogique. À l’entendre, Learning Jungle a vraiment été une étape très formatrice, qui lui a permis d’accéder à la suite de son parcours. Elle en parle avec des étoiles dans les yeux et aussi un petit peu de nostalgie.
Face au défi syndical
En janvier 2025, Nolwenn prend le poste qu’elle occupe encore aujourd’hui : directrice pédagogique en Centre de la petite enfance (CPE), l’équivalent des crèches françaises, à Montréal. La structure accueillant 80 enfants, est basée à Hochelaga, un quartier populaire, parfois précaire, même si la gentrification y amène aussi des familles plus aisées. Dans son CPE, le mandat pédagogique s’articule avec un mandat social. Le CPE accueille des familles migrantes, des familles en demande d’asile, des familles précaires ou vulnérables. Nolwenn travaille en étroite collaboration avec de nombreux partenaires extérieurs, notamment des centres de pédiatrie sociale et des dispositifs de répit présents le soir et le week-end.
Ce poste lui donne le sentiment d’avoir, plus encore, une utilité concrète au quotidien. Mais il n’est pas sans défis. Elle évoque la culture syndicale propre au CPE. Dans ce fonctionnement, l’adhésion fait partie du cadre : toute l’équipe est syndiquée, à l’exception de la direction. Une convention collective fixe précisément l’organisation du travail, parfois jusque dans les moindres détails. « C’est mon gros challenge du moment », confie Nolwenn en souriant. La jeune femme est claire : suivre la convention collective, respecter l’ancienneté, appliquer les règles… oui. Protéger les employées, évidemment. « Mais suivre aveuglément, comme si rien d’autre ne comptait, non. Mais à quel moment… où est la limite ? », poursuit-elle. Elle reconnaît que ce sujet a parfois provoqué des résistances et des incompréhensions.
De l’inclusion à la « référence » : une autre culture de la relation
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle aime le plus dans son expérience québécoise, elle cite sans hésiter une valeur : l’inclusion. Celle-ci se vit, chaque jour, dans les groupes. « Ici, il n’y a pas de centre spécifique pour accompagner les enfants à besoins particuliers. En voie de diagnostic ou diagnostiqué, ils sont accueillis en structure. »
Dans les pratiques qui l’ont le plus surprise, Nolwenn évoque la référence. Une éducatrice suit son groupe de référence de septembre à août, dans une organisation relativement stable. « Quand tu es dans une section de 30 enfants avec cinq professionnels, tu ne crées pas la même chose que quand tu es dans un local simple, avec huit enfants que tu vois du lundi au vendredi. » Pour elle, en France, la continuité relationnelle est plus difficile à assurer. Elle raconte aussi les enfants qui disent facilement « je t’aime ». Un mot qui circule plus facilement et une proximité qui s’exprime également dans la relation aux parents plus démonstrative. Cette réalité l’abord surprise avant de l’interroger sur sa propre posture professionnelle.
Même si son poste actuel l’amène à s’adapter à un milieu syndiqué, la jeune femme évoque également un management plus bienveillant, plus participatif et moins hiérarchique qu’en France, Selon ses mots, elle dit avoir été « éduquée à la canadienne », notamment grâce à son expérience dans une entreprise anglophone. «Il y a vraiment cette idée-là : on est ensemble, on est une équipe, on avance ensemble. », sourit-elle. Six ans après son arrivée au Canada, Nolwenn continue d’avancer avec lucidité et humilité : « prendre le meilleur de la France et du Canada, dans ma manière d’être et dans ma pratique professionnelle. »
* Vous pouvez suivre Nolwenn sur sa page Instagram @ilovemyejejob. Elle y raconte ses questionnements, ses découvertes et ses réalités de terrain.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 25 février 2026