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« On a toujours fait comme ça ! » : Comment vaincre la résistance au changement d’une équipe

Vous venez de prendre une décision pour votre établissement. Il peut s’agir de (ré)organiser le temps de jeu libre, d’introduire de nouvelles pratiques pédagogiques ou encore de formaliser des fonctionnements institutionnels jusqu’alors implicites. Cette décision est le fruit d’une réflexion, d’observations de terrain, et d’une volonté d’amélioration au service de la qualité d’accueil des enfants. Vous avez préparé votre intervention, clarifié vos arguments, anticipé les objections possibles, pour en informer l’équipe. Mais ce ne sera pas si simple… car il ne faut pas sous-estimer la résistance au changement affichée ou non dite.

Vous vous sentez pleinement légitime et prête à vous engager avec énergie. Et pourtant, lorsque vous annoncez ce changement, les réactions ne sont pas celles que vous attendiez… Les regards se ferment, les bras se croisent… mauvais signe !

Désaccords explicites, implicites et résistance passive

Certaines professionnelles expriment explicitement leur désaccord avec le fameux : « On a toujours fait comme ça ». D’autres manifestent une forme de lassitude, des soupirs, des silences, des interrogations sur la nécessité réelle de ce qui est proposé, surtout en ce moment avec les remplacements, la fatigue qui s’accumule, etc. Bref : « ce n’est pas le moment ». (Et cela ne le sera jamais !)
Cet accueil est souvent déstabilisant et peut-être même un peu agaçant, car vous aviez vraiment pris le temps de préparer vos arguments, réuni toutes les conditions pour que cela se passe bien… Et c’est un flop !
Mais ce type d’épisode n’a rien d’exceptionnel, il constitue même une étape presque inévitable de toute transformation collective. C’est ce que l’on appelle la résistance au changement.
Mais la résistance ne s’exprime pas toujours de manière explicite. Elle peut prendre des formes variées, parfois difficiles à repérer.
La résistance passive est particulièrement fréquente. Elle se manifeste par une adhésion apparente lors des réunions, suivie d’un retour aux pratiques antérieures sur le terrain. Cette forme de résistance est difficile, car elle donne l’impression que le changement est engagé, alors qu’il ne l’est pas réellement.
Vous l’aurez compris, la réussite d’un changement repose sur une préparation rigoureuse en amont. Il s’agit d’observer les pratiques existantes, de comprendre l’histoire de l’équipe, et d’identifier les points de vigilance.

Tout changement est un renoncement

En effet, les pratiques quotidiennes sont le résultat d’une expérience accumulée au fil des années, d’ajustements face aux situations rencontrées, qui construisent une identité professionnelle, faite de repères, de savoir-être, savoir-faire et aussi de convictions, de croyances, d’opinions.
Demander à une équipe de modifier ses pratiques revient donc, de manière implicite, à remettre en question ce qui a été construit au fil du temps. Et même lorsque le changement proposé vise une amélioration, il implique nécessairement un renoncement. Ce renoncement a forcément un coût, et c’est vous qui en faites les frais !
Ce coût est d’autant plus important lorsque les professionnelles ont le sentiment de ne plus se reconnaître dans ce qui leur est demandé.
Autrement dit, lorsque l’on ne comprend plus ce que l’on fait, pourquoi on le fait, ni en quoi cela correspond à ce que l’on est comme professionnelle. Dans ce cas, le travail bascule progressivement d’une activité investie vers une simple exécution.

Tout changement doit être accompagné

Et c’est précisément ce basculement que le changement peut venir provoquer… s’il n’est pas accompagné.
L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à interpréter la résistance comme de la mauvaise volonté. Une situation connue, même imparfaite, présente un avantage majeur, car elle est maîtrisée et offre des repères. Une nouvelle situation va exiger un effort d’adaptation.
Il va être nécessaire de reconstruire des repères, d’acquérir de nouveaux gestes professionnels, et, parfois, de renoncer à des pratiques dans lesquelles la personne se reconnaissait.
N’oublions pas que les professionnelles ont souvent appris leur métier de manière empirique, par observation et imitation. Les pratiques ne sont pas uniquement le résultat d’une formation théorique, mais d’une appropriation progressive sur le terrain.
Dans ce contexte, l’introduction de règles explicites, de référentiels écrits ou de pratiques prescrites peut être vécue comme une remise en question de leur autonomie et de l’expérience acquise.
Il faut ici mesurer un paradoxe important : ce que le directeur cherche à construire (plus de cadre, plus de cohérence, plus de lisibilité) peut être vécu comme une perte de maîtrise.
Or, le sentiment de maîtriser son activité est une composante essentielle du sens au travail. Lorsqu’il disparaît, même temporairement, il peut générer de l’incompréhension, du retrait, voire une forme de désengagement.
C’est pourquoi conduire le changement ne consiste pas seulement à expliquer ce qui doit être fait. Cela consiste à permettre aux professionnelles de se réapproprier progressivement les nouvelles pratiques.
Le directeur doit être en mesure d’intervenir lorsque les pratiques ne correspondent pas aux attendus, dans un cadre clair et cohérent.

Tout changement doit être porteur de sens

Mais si la résistance apparaît, ce n’est pas uniquement parce que le changement dérange. C’est aussi parce qu’il vient toucher une question plus profonde : celle du sens du travail.
Le sens ne se décrète pas. Il se construit.La construction du sens constitue un levier déterminant. Les professionnelles doivent pouvoir comprendre non seulement ce qui change, mais pourquoi cela change, et en quoi cela améliore concrètement la qualité de l’accueil.
La référence aux besoins de l’enfant constitue, à cet égard, un point d’appui majeur. Elle permet de dépasser les logiques individuelles pour recentrer le débat sur l’essentiel.
La résistance au changement ne doit pas être interprétée comme un dysfonctionnement. Elle est aussi liée à l’engagement des professionnelles dans leur travail.L’accompagnement dans la mise en œuvre est indispensable. Il ne s’agit pas seulement de contrôler, mais de soutenir, d’ajuster, et de reconnaître les progrès réalisés.
Car une professionnelle ne s’engage pas durablement dans le changement si elle a le sentiment que ce qu’elle faisait auparavant est nié ou disqualifié. Reconnaître, ce n’est pas valider toutes les pratiques. C’est reconnaître le travail accompli, les ajustements réalisés, l’expérience construite.
Enfin, le sens du travail est aussi collectif. Une équipe donne du sens à son travail lorsqu’elle peut échanger sur ses pratiques, comprendre ce qu’elle fait ensemble, et ajuster collectivement ses manières de faire. Sans ces espaces, le changement peut rester une injonction dont la résistance sera le plat principal

Marie Defrance

PUBLIÉ LE 29 avril 2026

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