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Parentalité en prison : comment Isabelle et Valérie prennent soin des premiers liens mère-enfant

L’association Grandir Ensemble en milieu carcéral accompagne des mères et leurs enfants, des pères et des professionnels du monde pénitentiaire. Fondée par Isabelle Jossien, éducatrice de jeunes enfants, elle place l’enfant et ses besoins au cœur de son action.

En photo, la nurserie de Réau

Pendant des années, l’idée est restée dans un coin de sa tête. En 2016, alors qu’elle est en formation d’éducatrice de jeunes enfants suite à une reconversion, Isabelle Jossien découvre un univers dont elle ignorait tout : celui des bébés qui vivent leurs premiers mois en prison auprès de leur mère. Avec deux camarades, elle visite plusieurs nurseries carcérales : ces espaces spécifiques situés à l’intérieur d’une prison pour femmes, où une mère détenue peut vivre avec son bébé, jusqu’à l’âge de 18 mois. Il s’agit de cellules plus grandes aménagées pour accueillir un nourrisson, regroupées autour d’espaces communs comprenant généralement une cuisine et un lieu de jeu. Malgré quelques éléments décoratifs, le bruit, et notamment le « sondage des barreaux » plusieurs fois par jour, rappelle que l’on est bien en prison. Ces visites la marquent. « Je me suis demandé ce que signifiait grandir en prison pour un bébé. Que vit-il ? De quoi a-t-il besoin ? Qui veille sur lui ? Et sur sa mère ».

Des réalités très différentes selon les prisons 

Elle remarque à quel point l’accompagnement peut varier d’un établissement à l’autre. À Roanne, les cinq cellules mère-enfant bénéficient d’un soutien régulier de professionnels et une association emmène les enfants à l’extérieur. À la prison pour femmes de Réau (Seine-et-Marne), la nurserie existe également, mais les dispositifs d’accompagnement sont alors beaucoup plus limités. À Fleury-Mérogis, une microcrèche est en projet ; elle ouvrira quelques années plus tard.

Un projet qui dépasse la nurserie

Isabelle Jossien continue son parcours professionnel, elle exerce en crèche, accompagne des familles, intervient en formation. En 2022, elle se replonge dans ce projet d’accompagnement mère-bébé en prison. Au fil de ses recherches, elle découvre que la question dépasse largement la nurserie carcérale. Elle touche plus largement à la parentalité en détention : l’accompagnement des femmes enceintes, le maintien du lien parent-enfant, les enjeux liés aux séparations et aux retrouvailles ou encore les professionnels pénitentiaires confrontés à la présence d’un nourrisson derrière les barreaux. Son projet initial d’une page devient un dossier de quinze pages.

C’est aussi durant cette période qu’elle rencontre Valérie Bridoux, EJE également, très sensible au sujet de la parentalité en milieu carcéral. Le projet continue de se structurer : les deux femmes écrivent à des chercheurs, des psychologues..La plupart répondent souvent avec la même phrase : « Enfin ». Enfin quelqu’un qui s’intéresse à ces enfants et à leurs parents. Parmi eux, le chercheur Pascal Roman,  professeur de psychologie clinique, auteur de l’ouvrage « Comment être parent en prison ? », les encourage à franchir une étape supplémentaire : créer une association.

Convaincre coûte que coûte

Le 1ᵉʳ août 2023, l’association Grandir ensemble en milieu carcéral dépose officiellement ses statuts. « Tout le projet de l’association, c’est prendre soin du lien parent-enfant au profit du développement de l’enfant », explique Isabelle Jossien. L’équipe est alors constituée de dix personnes, très investies, qui développement les missions phares du projet avec toujours cette idée forte :  tout parent a le droit à un accompagnement et un accompagnement adapté, quelles que soient ses conditions de vie. Une équipe pluridisciplinaire se constitue peu à peu : éducatrices de jeunes enfants, psychomotriciennes, infirmières…

Le plus dur commence alors : faire exister le projet sur le terrain et convaincre l’administration pénitentiaire d’ouvrir ses portes. Pendant des mois, les courriers se multiplient. Les deux éducatrices enchaînent les rencontres, présentent leur projet, construisent leur réseau et affinent leur dispositif d’accompagnement. Au fil de ces échanges, elles s’entourent également de psychologues et de professionnels du milieu pénitentiaire. Grâce à eux, l’association élabore une formation destinée à ses intervenants afin de mieux comprendre les réalités de la détention, les enjeux de la parentalité en prison et la posture professionnelle à adopter. La rencontre avec le directeur SPIP (Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation) de Seine et Marne, Franck Sassier, marque une étape décisive. Il leur ouvre les portes de tout son département.

Des mères isolées

Puis, en mai 2024, le téléphone sonne enfin. La nurserie de Réau a besoin d’aide. Dans cette nurserie, il n’y a que deux cellules mère-bébé. L’une des deux femmes vient d’être libérée.  « On nous a dit : « On est inquiets pour elle. Est-ce que vous pouvez venir ? » », se souvient Isabelle. Une inquiétude que les deux fondatrices de l’association comprennent bien. « Pour ces femmes, c’est souvent la triple peine, observe Valérie Bridoux. Elles paient la peine pour laquelle elles sont incarcérées. Elles sont isolées du reste de la détention parce que la nurserie est un espace à part. Et elles se retrouvent 24 heures sur 24 avec un bébé dont elles sont les seules à pouvoir répondre aux besoins. » Les femmes détenues, contrairement aux hommes, sont souvent abandonnées par leur entourage. Le problème, c’est que l’équipe n’est pas encore prête. La formation des intervenants est programmée pour juillet. « On s’est dit : « On y va ? On n’y va pas ? On n’est pas formés… » »  Une autre question se pose immédiatement : celle du financement. Depuis le début, le choix a été fait de rémunérer les professionnels qui interviennent pour l’association « Il n’y a pas de bénévoles chez nous », rappelle Isabelle Jossien. Elles mobilisent leur réseau et parviennent à rendre cette première mission possible.

Une présence dans la durée

La première jeune femme accompagnée, Coralie*, a 21 ans. Comme l’a mis en place l’association, l’accompagnement repose sur un binôme de professionnelles. Pendant que l’une échange avec la mère, l’autre observe l’enfant. Les rencontres, tous les quinze jours, s’appuient sur des médiations adaptées à son âge. « Un jour, c’est peinture au yaourt. Un autre, un jeu sensoriel ou un temps de massage », explique Isabelle Jossien. Au fil des mois, l’équipe voit Coralie reprendre confiance dans sa relation avec son enfant et l’accompagne dans la préparation de sa sortie de détention. À l’approche de sa libération, l’association prépare également l’après. Sachant dans quelle ville Coralie allait s’installer avec son bébé, l’équipe  identifie un Lieu d’accueil enfants-parents (LAEP) à proximité et prend contact avec l’équipe. L’objectif est de permettre à la jeune femme de trouver, dès sa sortie, un lieu ressource où elle pourra être orientée.

À l’été 2024, une seconde mère, Emilie*, rejoint la nurserie de Réau. Transférée depuis Fleury-Mérogis après la naissance de son enfant, elle peine d’abord à trouver ses repères dans cet établissement plus petit. Pendant plusieurs semaines, Grandir ensemble en milieu carcéral accompagne les deux mères. Lorsque Emilie est re transférée à Fleury-Mérogis, l’association veille à ce que rien ne se perde du travail accompli pendant près d’un an. Les professionnelles rédigent un livret retraçant les habitudes de l’enfant, ses repères, son développement et les observations réalisées au fil des mois.  Au-delà de l’accompagnement individuel en nurserie, l’association intervient également auprès de groupes de mères détenues avec des parcours d’accompagnement à la parentalité.  Une démarche également rapidement étendue aux pères.

Accompagner les pères, une évidence

Car « lorsqu’un lien existe encore avec l’enfant, il mérite d’être soutenu », insiste Isabelle Jossien. À travers ces groupes de parole qui s’étalent sur six semaines, les intervenants aident les détenus à réfléchir à leur place de parent. Au fil du parcours, sont abordés le développement de l’enfant, ses besoins fondamentaux, la théorie de l’attachement, la sécurité affective ou encore les questions d’autorité et de cadre. L’objectif n’est pas de délivrer des leçons, mais de donner des clés de compréhension.

prison

Former ceux qui entourent l’enfant

Dès le départ, un autre volet du projet s’était imposé à l’équipe : sensibiliser les personnels pénitentiaires. « Quand vous voyez un enfant au parloir qui quitte son parent en hurlant et en s’accrochant à lui, qu’est-ce que ça vous fait ? », interroge Isabelle Jossien pour illustrer cette situation. Conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation, surveillants, assistants sociaux ou responsables d’établissement sont invités à réfléchir à ce qu’ils observent au quotidien. L’association a déjà mené trois sessions de formation et trois nouvelles sont prévues dans les prochains mois. Et depuis 2026, elle intervient désormais auprès des étudiants éducateurs de jeunes enfants, éducateurs spécialisés et futurs professionnels de l’enfance pour leur parler de la parentalité en détention et « faire évoluer leurs représentations. »

Fierté du chemin parcouru

En deux ans, Isabelle Jossien et Valérie Bridoux ont construit un dispositif solide présent dans sept structures d’Île-de-France. Autour d’elles, seize professionnels interviennent désormais auprès des mères, des pères, des personnels pénitentiaires et des futurs professionnels de la petite enfance. Comme beaucoup de jeunes associations, Grandir ensemble en milieu carcéral se bat au quotidien pour récolter des fonds. Mais malgré ces contraintes, les fondatrices continuent d’avancer… avec le sourire. L’association a reçu, il y a quelques semaines, le Prix de l’innovation en économie sociale et solidaire 2026 du Crédit Coopératif et elle s’apprête à créer son premier poste salarié à la rentrée. Valérie Bridoux se réjouit déjà de prendre ce poste de coordinatrice.

*Les prénoms ont été modifiés 

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 17 juin 2026

MIS À JOUR LE 19 juin 2026

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