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Pauvreté et non recours aux modes d’accueil  : le Crédoc publie une recherche détonante 

Dans le flot quasi-incessant des travaux, rapports, états des lieux et diagnostics qui inonde l’actualité du secteur ces dernières semaines, la recherche du Crédoc « Quels sont les besoins des familles en situation de pauvreté en matière d’accueil du jeune enfant et d’aide à la parentalité ? » apporte un vent d’originalité. Commandée par France Stratégie et rendue publique debut mai, elle apporte un nouvel éclairage sur la question du non-recours – ou du faible recours – à un mode d’accueil formel par les familles en situation de pauvreté. Décryptage.

« Une analyse du non-recours : encore ? », pourrait-on presque se demander… Il est vrai qu’en la matière, la recherche « Quels sont les besoins des familles en situation de pauvreté en matière d’accueil du jeune enfant et d’aide à la parentalité ? » du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), dévoilée il y a maintenant quelques jours, n’est ni la première, ni la dernière… Les experts du Credoc le rappellent eux-mêmes dans leurs travaux, soulignant par la même occasion que « les explications apportées par différents travaux recourent principalement à la figure du frein. Les populations pauvres ne pourraient que souhaiter un tel accueil, mais seraient freinées dans leur mouvement par des questions d’accessibilité économique, géographique, horaire, administrative, mais aussi par des fausses représentations qui les amèneraient à ne pas voir les bénéfices des modes d’accueil et préférer garder elles-mêmes leurs enfants », lit-on dans le rapport.

Étudier le non-recours du point de vue des parents

Mais la question du non-recours se résume-t-elle vraiment aux freins à l’accès ? Et si les parents n’en avaient simplement pas envie ? C’est bien là toute l’originalité de l’approche du Crédoc : elle se centre sur le point de vue des parents pour expliquer le non-recours. « Nous voulions étudier la logique des familles face aux modes d’accueil formels ou aux ressources autour de la parentalité, identifier les enjeux auxquels elles sont confrontées, les ressources qu’elles parviennent à trouver pour éduquer leurs jeunes enfants, leurs parcours de vie, leurs difficultés, leurs intentions, », explique Pierre Moisset, sociologue consultant spécialiste des politiques sociales et familiales, qui a participé aux travaux du Crédoc. «  On part du principe qu’elles ont intérêt à fréquenter des modes d’accueil et qu’elles rencontrent des obstacles sur leur chemin, mais c’est très réducteur ! », continue-t-il.

Pour recueillir ce point de vue expérientiel, les chercheurs du Crédoc ont donc mené 44 entretiens en face à face entre juin 2022 et mars 2023 auprès de familles en situation de pauvreté et de précarité. Des femmes exclusivement (Pierre Moisset reconnaît que c’est là le « biais spécifique » de cette recherche), sur deux territoires très contrastés : la Seine-Saint-Denis et l’Aveyron.

Une culture différente du jeune enfant

Ce qui est ressorti de ces entretiens ? D’abord, qu’il faut tordre le cou à une idée reçue : l’impact de la pauvreté sur la parentalité ni linéaire, ni exclusivement négatif. « On estime souvent que la pauvreté est un stresseur de parentalité. Confrontés au stress de la survie, des restrictions, les parents en situation de pauvreté seraient moins disponibles pour leur enfant », rappelle Pierre Moisset. Pourtant, cette perception est très simpliste : « Il y a aussi, chez ces familles, une certaine conception du développement de l’enfant, qui s’ancre dans une culture populaire d’éducation du jeune enfant », précise-t-il. Ainsi, là où, dans la conception actuelle des classes moyennes, l’enfant est considéré comme un interlocuteur de plein droit avec l’adulte, pour ces familles, l’éducation est plus statutaire : « Le jeune enfant a plus de libertés, mais il a aussi des obligations vis-à-vis de ses parents. La relation parent-enfant est beaucoup plus verticale  et pour ces familles en situation très précaire, bien faire pour l’enfant, c’est avoir ce rapport avec lui », continue le sociologue.

Entre modèle familial traditionnel et défiance

Cette perception du jeune enfant, bien loin de celle communément admise dans les lieux d’accueil formels, pourrait-elle expliquer la distanciation des familles en situation de pauvreté ? En réalité, elle n’est qu’une des inconnues de l’équation, car selon les observations des chercheurs du Crédoc, le rapport aux modes d’accueil formels est influencé par un triple phénomène :

  • leur attachement à un modèle de vie familial traditionnel ou populaire donc,
  • leur rapport avec l’extérieur et notamment « le souhait de construire leur parentalité uniquement au sein de leur réseau communautaire ou familiale, ou bien de recourir aux ressources extérieures (activités, accueils, échanges) pour leur enfant et elles-mêmes », décrypte le rapport.
  • Leur propre vécu et expérience des institutions de contrôle et d’accompagnement de la parentalité (PMI, services de protection de l’enfance, etc.)

Cinq profils de mères (souvent célibataires)

Si chacune des mères interrogées perçoit donc les modes d’accueil à travers ces filtres, à niveau de vie égal et situation maternelle égale, leur expérience personnelle de la parentalité (et donc leurs rapports au mode d’accueil) diffère. Toutefois, les chercheurs ont identifié cinq types de positionnement qui les rassemblent. On retrouve ainsi dans cette typologie :

  • les mères celibattantes, qui sont probablement celles dont la vision de la parentalité se rapproche le plus de la conception des familles aux revenus moyens : «  ces femmes sont très investies dans le développement de leur enfant. Très actives, elles maîtrisent leur espace et font appel à des ressources extérieures comme les lieux d’activités parents-enfants ou même d’accueil, mais elles restent très méfiantes. Pour elles, la protection de l’enfance n’est jamais loin, » explique Pierre Moisset en rappelant que dans ces familles, le père est mis à distance, voire exclu.
  • les mères esseulées, qui subissent plutôt leur monoparentalité et sont souvent éloignées du marché du travail: « Elles sont dans le regret d’une image populaire de la famille dans laquelle l’homme occupe une place centrale. Elles sont donc moins présentes, plus passives que les premières », continue-t-il. Portées par cette image d’Epinal de la famille traditionnelle, souvent contraintes de ne pas travailler en raison d’une situation irrégulière, elles tendent à rester dans cette vision statutaire de la relation parent-enfant, ou seulement à évoluer « pour correspondre aux normes attendues par les professionnels les accompagnant », lit-on dans le rapport.
  • les mères distantes, qui sont toutes en couple et « extrêmement attachées au modèle d’éducation populaire. C’est à elles de s’occuper de leurs enfants ou quand ce n’est pas possible, à la communauté. Elles restent à distance notamment car elles ont peur qu’on remette en question l’éducation de leurs enfants », étaye Pierre Moisset. Et de préciser : « il y a un gros questionnement face à ces mères, à savoir comment leur parler de mode d’accueils. Est-ce qu’il faut passer par les hommes ? ». Ladite question reste ouverte.
  • les mères précarisées faute d’accueil, qui ont tout parié sur la crèche, sans obtenir de berceau. Résultat : « Ces mères, issues des classes moyennes, perdent leur emploi, se retrouvent dans une situation de précarité parce qu’elles s’acharnent sur la crèche. Elles n’ont aucune remise en question, ne sont pas ouvertes à l’accueil individuel. Il y a là une rigidité qui, ici aussi, interroge sur la manière dont il faut s’adresser à elles ! », souligne Pierre Moisset.
  • les mères – ou parents – cherchant à se souscrire à une logique de contrôle social, qui sont généralement plus aisément identifiés par les acteurs de terrain. « Il s’agit de parents qui ont généralement été placés pendant l’enfance et qui ont une défiance face aux lieux d’accueil ou aux dispositifs de soutien à la parentalité car ils sont considérés comme des lieux de signalements possibles. Dans ces familles, le recours aux modes d’accueil est souvent contraint et forcé. Le réflexe est de s’en tenir loin car les parents ont une expérience d’accompagnement coercitif, » décrit le sociologue.

S’adresser autrement aux familles

Certes, l’approche qualitative du Credoc ne permet pas d’identifier s’il y a une prévalence de certains profils, mais le rapport tire de cette typologie, une conclusion très intéressante, qui invite à changer la manière dont il faut adresser le non-recours : « La pauvreté n’est pas délétère en soi. C’est la pauvreté, combinée au contrôle et à la déception par rapport à un modèle de vie qui l’est », rappelle Pierre Moisset. En d’autres mots, aborder la question des modes d’accueil avec ces familles à travers le prisme du retour à l’emploi ou dans une démarche prescriptive (pour favoriser le développement de l’enfant ou la relation parent-enfant) serait vain. Pour Pierre Moisset, « la conception commune est que l’accueil est le modèle souhaitable par rapport à la norme de développement de l’enfant, mais aussi en termes de politiques publiques », mais pour faire passer le message, il faut s’adresser autrement à ces familles si particulières.

Trois recommandations qui changent

Les auteurs du rapport font donc plusieurs recommandations :

  • Démontrer les bénéfices possibles des modes d’accueils pour les enfants : « Pour ces parents en situation de pauvreté, il faut rendre visible et logique la question du recours », explique Pierre Moisset. Ainsi, il faut démontrer aux parents l’intérêt des normes qui ne sont pas les leurs, leur permettre de changer de perspective en quelque sorte. À titre d’exemple, le sociologue prends la bibliothèque : « parmi ces mères, certaines refusent d’aller à la bibliothèque, arguant que leur enfant va détruire les livres. Il faut leur permettre de dépasser cette croyance et le plus pertinent pour y parvenir est de les faire vivre une expérience avec leur enfant », continue-t-il. Plus concrètement, cela pourrait passer par l’organisation d’ateliers autour des enfants afin de faire découvrir, par l’exemple et la démonstration, que l’enfant à son propre univers.
  • Penser l’accueil progressif et les formes d’accueil mixtes : « la plupart des parents interrogés ne peuvent s’accorder la possibilité de faire accueillir leur enfant que s’ils ont accès à un sas d’accommodation qui dépasse la période d’adaptation et facilite l’idée d’un accueil, puis la séparation » lit-on dans le rapport. Faut-il voir ici une convergence entre les experts du Crédoc et le Conseil à l’enfance et à l’adolescence du HCFEA qui préconisait le développement de l’offre d’accueils flexibles en particulier à destination des populations précarisées ? Oui et non. Pour Pierre Moisset, la priorité doit être, avant même de penser à l’accueil, l’évolution de la perception parentale. « Il faut que les parents puissent éprouver et ressentir que leur enfant vit quelque chose de bon pour lui. Pour cela, il ne faut pas des lieux de parentalité (considérées comme outil de contrôle et donc source de défiance, ndlr.), mais des lieux d’enfantilité », précise le sociologue. Puis, dans un deuxième temps, pourquoi pas un accueil flexible ou mixte.
  • Favoriser un accompagnement plus sensible de la parentalité dans un contrat de confiance renouvelé. Si la formulation du rapport est diplomatique, Pierre Moisset, lui, n’y va pas par quatre chemins : « Il faut que les professionnels aient une conception de l’enfant qui soit claire et unifiée. Souvent, il y a des demandes vis-à-vis des parents, mais les attendus ne sont pas clairs et la posture est intenable pour les familles. Il faut en finir avec les normes flottantes insupportables ! », s’insurge Pierre Moisset, donnant l’exemple d’une mère qui s’étaient vu reprochée par un professionnel de la PMI d’avoir des chats dans son foyer… sans donner d’explications complémentaires !

En définitive, il est certes essentiel d’aller vers ces familles et de les engager à comprendre, par elles-mêmes, ce que les modes d’accueil formels peuvent apporter à leurs enfants. Mais pour cela, il faut avant tout « régler le problème existant dans la posture du personnel de l’accompagnement », conclut le sociologue.

Retrouvez l’intégralité du rapport « Quels sont les besoins des familles en situation de pauvreté en matière d’accueil du jeune enfant et d’aide à la parentalité ?

Véronique Deiller

PUBLIÉ LE 16 mai 2023

MIS À JOUR LE 13 juin 2024

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