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Préparer ou pas la fête des mères et des pères à la crèche ou chez l’assmat : une fausse polémique !

Comme chaque année en mai, avant la fête des mères, le pour et le contre divisent les professionnels des structures petite enfance et de l’accueil individuel, tout comme ceux des écoles et des centres des loisirs. Le mois suivant, le débat se prolonge autour de la fête des pères. Et au final, qu’on ait pris le temps d’examiner ou non les arguments des uns et des autres, chaque année, il faut trancher. Qu’importe la réponse, pourvu de ne pas oublier de se demander ce que les enfants y gagnent et y perdent. La psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine s’interroge sur cette tradition et invite à dépasser le débat binaire.

Les fêtes font partie intégrante de n’importe quelle société et tous les prétextes sont bons pour célébrer quelque chose, que l’origine en soit païenne, religieuse, historique ou culturelle. L’idée est de marquer une date précise en s’amusant et souvent, en offrant des cadeaux. Inscrites au calendrier, seules certaines fêtes donnent lieu à des jours fériés.

Une fête des mères, à l’origine discutée

Pour la fête des mères, la question ne s’est pas posée car elle se situe toujours un dimanche, le quatrième du mois de mai, comme la loi du 24 mai 1950 l’a institué. Auparavant, plusieurs villes, en France et dans d’autres pays, célébraient déjà les mères de famille un jour par an. Cette fête n’a donc pas été inventée cette année-là, pas plus qu’en 1941, sous l’occupation allemande, comme c’est souvent signalé pour la remettre en question. Ce qui est imputable au maréchal Pétain est de s’en être servi en la renommant « journée des mères de familles françaises » et en faisant diffuser des affiches demandant aux écoliers de leur confectionner un cadeau.

Bien que la fête des mères actuelle ne soit pas du tout la continuité d’une fête du gouvernement de Vichy, les hésitations à la célébrer peuvent se comprendre et se respecter. Si vous avez une bonne idée de « fête des mères » qui peut susciter la joie des enfants, il serait dommage de s’en priver sous prétexte que cette fête, par le passé, a pu être associée à une période sombre de l’Histoire.

De la fête des pères à une « fête des parents »

Alors que depuis l’Antiquité, dans toutes les civilisations, la maternité a toujours donné lieu à des cérémonies, l’importance de la paternité bénéficie d’une reconnaissance plus timide et plus récente. L’équivalent de la loi de 1950 inscrite dans le Code de l’action sociale et des familles est un discret décret du 11 juin 1952 instaurant un « comité de la fête des pères » dans toutes les communes. L’idée était d’inciter les municipalités à récompenser les pères les plus méritants, avec des critères qui n’ont certainement rien à voir avec ceux qui seraient mis en avant aujourd’hui.

Depuis, le calendrier national place la fête des pères le troisième dimanche de juin. Tout le monde ne se reconnaît pas, parent ou professionnel, dans cette distinction entre deux fêtes qui renvoient à une image traditionnelle de la famille, alors que la coparentalité entre un homme et une femme n’est pas le seul modèle familial existant et reconnu par la loi. De là à substituer à ces deux fêtes une dite « fête des parents » me paraît une fausse bonne idée. On n’est pas obligé de marquer chaque fête du calendrier, celle des mères, des pères, tout comme celle de Noël ou de Mardi-Gras par exemple. On a le droit, à l’échelle individuelle ou d’une équipe, de ne pas les célébrer.

Mais de là à prendre la liberté d’inventer, au sein d’un établissement, une fête qui n’est pas prévue à l’échelle nationale, à une date de son choix, cela me semble artificiel. Une fête des parents mérite d’être argumentée car elle peut avoir du sens dans un contexte donné. Toutefois, il est important de se poser la question du message envoyé aux enfants, qui eux trouvent toujours plaisir à entendre et prononcer les mots « papa » et « maman » dans les livres et les chansons.

La « fête des gens qu’on aime », une idée d’adulte

Il arrive de plus en plus souvent que, dans une crèche, une école ou un centre de loisirs, on décide de contourner les fêtes évoquées en créant de toutes pièces une « fête des gens qu’on aime ». L’argument principal est de respecter les enfants qui n’ont plus leur parent, qui n’ont plus de relation avec eux ou qui subissent leurs violences. Certes, les enfants ne sont pas obligés d’aimer leurs parents quand ils en sont victimes ou que l’attachement n’a pas pu se faire. Pour autant, l’image maternelle et l’image paternelle existent, sauf erreur de ma part, dans l’imaginaire de tous les enfants.

Dans le monde animal et dans le monde des histoires, les mères et les pères répondent aux besoins de leurs petits, et tous les enfants, quel que soit leur contexte familial, y puisent de quoi alimenter leur demande d’amour parental. Le jour de la fête des mères, des pères, peut donc être l’occasion de mettre des mots sur des manques et d’amener un enfant, indirectement, à nommer la figure d’attachement qui prend dans sa tête la place de la mère ou du père absent.

Une fête « des gens qu’on aime » reste une idée d’adulte qui témoigne de ses bonnes intentions mais dont l’intitulé aseptisé ne correspond pas plus que ça à ce qu’est la vie affective des enfants. Aussi décalée soit-elle, par sa date et par sa formulation par rapport aux deux fêtes du calendrier, si elle trouve sa place dans un mode d’accueil ou une école, après tout, pourquoi pas ?

« Bonne fête maman », « bonne fête papa », dans l’intimité et dans la sphère sociale

Dans l’espace familial : Une fête qui a toujours lieu un dimanche et dont le thème est la relation parent-enfant a de quoi offrir deux arguments pour ne rien faire dans le cadre extrafamilial. En effet, en mai, les premières personnes concernées sont les pères qui ont envie de faire en sorte que leur enfant puisse dire « bonne fête maman » avec un dessin, un poème ou une fleur. En juin, ce sera aux mères de leur rendre la pareille. Les grands-parents et d’autres proches sont aussi parties prenantes. Selon le rapport aux cadeaux et à l’argent, ces deux fêtes prennent des caractéristiques propres à chaque famille, dans la continuité ou la rupture des transmissions intrafamiliales. En grandissant, par mimétisme ou par élan personnel, l’enfant devrait être le seul juge de la manière de manifester ses sentiments et sa reconnaissance envers celles et ceux qui prennent soin de lui.

Une fête, c’est toujours un peu commercial : Toute fête entraîne des frais et est exploitée par le secteur marchand. Dans une crèche, rien que le budget consacré à la commande de dizaines de décorations à réaliser ou de matériel d’activités manuelles est autant d’argent en moins pour les jeux et jouets. Ce qui est le plus dommage derrière ces dépenses inutiles et ce risque de surenchère entre structures voisines est aussi le message inapproprié envoyé aux parents. Prévoir des cadeaux de la part de tous les enfants c’est induire leurs parents en erreur sur la capacité du leur à fabriquer quelque chose de ses mains, y compris avant deux ans alors qu’il commence tout juste à découvrir le rapport entre son geste et la trace qui en reste.

Le temps des cadeaux, sans la notion du temps

Jusqu’à trois ans, et même quatre ans en petite section de maternelle, faire un cadeau se résume souvent à offrir un objet qu’on n’a pas choisi, qu’on n’a pas fait soi-même ou dont on ne se doutait pas de toutes les étapes pour le finaliser. La principale difficulté pour les jeunes enfants est la dissociation entre le temps du faire et le temps du don, avec une attente qu’ils ne sont pas capables d’anticiper. La plupart des cadeaux « fait main » se réalisent en plusieurs séances tels que celui de peindre, de laisser sécher, de vernir, de coller, avant que le tout réapparaisse sous les yeux de son créateur, mais emballé, après avoir été modifié ou finalisé par une main adulte pour que ce soit plus « joli ».

C’est une démarche très éloignée du premier dessin chiffonné au fond d’une poche et tendu en fin de journée à la personne de son choix. Moins les enfants sont âgés, moins les cadeaux viennent d’eux et sont seulement le prétexte à une communication entre adultes par leur intermédiaire. Seule la créativité des professionnels est sollicitée, en vue de combiner plusieurs critères : l’objet final doit être facile, original, beau, ni lourd ni encombrant, et si possible, utile. Si ce projet met de la bonne humeur dans la maison de l’assistante maternelle ou dans la crèche, les enfants en bénéficient par ricochet, y trouvent parfois un terrain d’expression, et tout le monde est content.

Chacun fait ce qu’il lui plaît

Pour trancher le pour et le contre de la fête des mères dans le secteur de la petite enfance, pas besoin de prise de position définitive à faire figurer dans un référentiel de bonnes pratiques. L’orientation éducative et la prise en compte du contexte local, dans ses dimensions culturelles et socioéconomiques, ont une place centrale dans les choix qui sont faits. Par ailleurs, une tradition n’est jamais figée ; elle est appelée à être respectée ou ignorée, à être interprétée et à évoluer. Il appartient donc à chacun, chacune, seul ou en équipe, de s’approprier ou non les fêtes des mères et des pères. Chaque année, tout est possible, surtout si c’est le fruit d’une réflexion dont les conclusions peuvent avoir leur place dans un projet d’accueil ou un projet d’établissement.

PUBLIÉ LE 20 mai 2025

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