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Tribune Libre

Référentiel qualité de l’accueil du jeune enfant : le portage psychique oublié.

Par Laure Roulin

En parcourant le Référentiel national de la qualité de l’accueil du jeune enfant, un passage sur la notion de présence a retenu mon attention. Il interroge la posture du professionnel à travers le prisme de la disponibilité physique immédiate. On peut notamment y lire :
« Les professionnels favorisent autant que possible une relation de proximité, d’empathie, de tendresse et d’affection avec l’enfant, regardent l’enfant, lui parlent, initient des interactions avec lui, le prennent dans les bras quand il en manifeste l’envie ou le besoin, lui donnent de la tendresse et des câlins. »

Si cette recommandation s’inscrit dans une logique de bienveillance, elle mérite cependant d’être abordée avec plus de nuance. Être présent et disponible pour un enfant ne signifie pas nécessairement être constamment proche physiquement ou offrir systématiquement des marques de tendresse. Il s’agit avant tout de proposer une présence contenante, ajustée, pensée en fonction des besoins de l’enfant, et orientée vers le développement progressif de son autonomie.

Une relation à penser au-delà de la familiarisation

L’accueil en collectivité a pour objectif d’accompagner l’enfant dans sa socialisation et la construction de son identité. Cela implique qu’il puisse s’intéresser au monde qui l’entoure, explorer, expérimenter, et surtout, se détacher progressivement de la figure de l’adulte.
Au-delà de cette phase essentielle de familiarisation, qui favorise les liens affectifs et relation de proximité, si le professionnel continue systématiquement à répondre à la demande de portage physique sans proposer d’autres centres d’intérêt que ses bras ou sa « tendresse ». Il risque bien à terme d’entraver l’engagement de l’enfant dans la dynamique des échanges avec ses pairs ou du plaisir de jouer seul en présence des autres.
Il est donc important de se poser la question : la consigne donnée aux professionnels de répondre à toutes les sollicitations de rapprochement physique est-elle vraiment pertinente ? Ne manque-t-elle pas de nuance ?

Le piège d’une fausse sécurité

Certains professionnels, en particulier les moins expérimentés, peuvent avoir tendance à adopter une posture de proximité physique constante avec l’enfant. Si cette attitude procure un sentiment immédiat de bienveillance et de sécurité, elle ne favorise pas nécessairement le développement de l’autonomie. Au contraire, elle peut parfois enfermer l’enfant dans une forme de dépendance affective, où seule la présence physique de l’adulte permet l’apaisement.
Il me semble important, à ce titre, de souligner que la construction d’une relation privilégiée lorsqu’elle est exclusive ou trop marquée peut freiner l’enfant dans sa capacité à trouver un équilibre au sein du collectif. Cette proposition mérite donc une attention particulière.
Un tel positionnement s’éloigne de la notion de zone proximale de développement, pourtant centrale dans toute démarche éducative. Il néglige aussi souvent la finesse des observations nécessaires pour ajuster les réponses professionnelles, ainsi que l’importance d’une cohésion d’équipe dans l’accompagnement global des situations vécues par les enfants.

Le portage psychique : une présence qui soutient sans retenir

Il est regrettable que le référentiel n’évoque pas une autre conception de la relation éducative : celle du portage psychique. Contrairement au portage physique, qui répond de manière immédiate à un besoin de contact, le portage psychique relève d’une posture intériorisée et réflexive. L’adulte y soutient l’enfant de façon symbolique, à travers une présence stable, disponible et attentive, sans forcément intervenir sur le plan corporel.
Ce professionnel attentif connaît cet enfant en particulier dans toutes ses dimensions. Il sait lire ses émotions, identifier ses besoins, décoder ses attentes, et lui offrir un cadre sécurisant dans lequel il peut évoluer librement. L’observation quotidienne, ainsi que le partage régulier de certaines situations en réunion pédagogique, lui permettent d’ajuster finement les réponses qu’il lui apporte.
Ce type de portage, que l’on pourrait qualifier de « paternant » (par opposition à un maternage immédiat et physique), ouvre à l’enfant un espace d’exploration. Il l’encourage à prendre des initiatives, à affronter la nouveauté, à expérimenter. Il accompagne les moments de séparation, non comme des ruptures douloureuses, mais comme des étapes nécessaires dans la construction de soi et de son autonomie.

Le rôle des objets et de l’environnement comme tiers médiateurs

Dans cette dynamique, le rôle des objets et des espaces est central. Ce sont eux qui permettent à l’enfant de s’ancrer dans le collectif, de détourner son attention de la seule relation à l’adulte pour se tourner vers des éléments porteurs d’intérêt. L’environnement devient ainsi un tiers médiateur facilitant le passage d’un lien exclusif avec l’adulte à une inscription progressive dans la vie du groupe.
Or, il est frappant de constater que ce guide professionnel les aborde très peu. La question de l’environnement, des jeux, et de la richesse sensorielle des espaces est un socle pour les professionnels de la petite enfance. Ce sont ces éléments qui sont au cœur du travail de contenance, de repères, de prévisibilité et de sécurisation. Peut-on réellement parler de contenance quand l’enfant, non sécurisé, ne trouve refuge que dans les bras de l’adulte, faute d’autre point d’appui ?

Des risques de dérive dans l’interprétation des recommandations

Prenons l’exemple de la sucette : pour certains enfants, elle répond à un besoin fondamental de succion. Dans cette citation : « L’usage de la tétine n’est pas favorable à l’enfant sur les périodes prolongées de veille et peut notamment altérer la qualité de sa communication verbale et non verbale avec les autres enfants et les adultes. Les professionnels proposent à l’enfant de s’en séparer en dehors des temps d’endormissement et de sieste, en particulier quand ils sont dans un contexte de communication ». Proposer son retrait par les accueillantes lors d’activités comme la lecture, sans contextualisation, sans faire état d’une discussion préalable avec les familles peut engendrer des injonctions mal comprises, parfois ressenties comme des violences douces. Sur le terrain, le risque est grand de voir certains professionnels, en se référant aveuglément aux recommandations, imposer des pratiques inadaptées.
N’oublions pas que ce guide professionnel sera certainement lu par des personnes qui n’ont pas nécessairement de formation approfondie en psychologie ou en pédagogie. Leur principale grille de lecture peut être leur propre expérience d’ancien enfant ou de parent. Cela renforce l’importance d’une lecture contextualisée, réflexive et collective de ce référentiel professionnel qualité.

De l’observation, de la nuance et de la réfexion pour de justes postures

Chaque enfant accueilli porte en lui une histoire singulière, inscrite dans un parcours familial unique. En tant que professionnels de la petite enfance, il est essentiel de développer des compétences fines d’observation, d’analyse, mais aussi de réflexion sur nos propres postures et pratiques.

La véritable bienveillance ne se traduit pas par une présence constante ou intrusive, mais par une posture authentique, ajustée, réflexive et contenante. Elle permet à l’enfant de se sentir soutenu, sans entraver ses élans d’exploration ou son chemin vers l’autonomie.

La qualité de l’accueil repose sur notre capacité à reconnaître la complexité des relations humaines, à comprendre l’importance du portage psychique, et à construire un environnement qui soutient une autonomisation progressive, pensée de manière individualisée. Cela suppose de garantir une certaine régularité pour éviter les sur-adaptations, de poser un cadre qui contient sans enfermer, et de sécuriser les espaces sans projeter nos propres peurs.

Accompagner un enfant dans un cadre collectif tout en respectant son rythme et ses besoins constitue l’un des défis majeurs de notre métier. Il s’agit aussi de lui offrir un environnement suffisamment prévisible pour le rassurer, tout en lui laissant la liberté d’expérimenter, d’apprendre et de grandir dans la joie et à travers la continuité de ce qu’il connaît, maîtrise et peut anticiper.

Laure Roulin

PUBLIÉ LE 17 juillet 2025

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3 réponses à “Référentiel qualité de l’accueil du jeune enfant : le portage psychique oublié.”

  1. maryvonne.vieillefont_151574 dit :

    D’où l’importance de travailler ce référentiel en équipe pluri professionnelle afin d’ajuster les postures harmonieusement et de manière complémentaire. Bel article, merci😉

  2. Myriam Peysson dit :

    Je suis totalement d’accord avec vos propos.

  3. jean-pierre.thielland_158461 dit :

    Oui, cela rejoint ce que nous enseigne la théorie de l’attachement, la sécurité affective pour permettre l’exploration du monde. L’autonomie c’est pour l’enfant être assuré qu’il ne sera pas empêché de faire ses découvertes et en même temps de disposer autant que de besoin d’un-une adulte à même d’accueillir inconditionnellement ses signaux de détresse.

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