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Retrouvailles du soir : pourquoi sont-elles parfois difficiles ?

Pleurs, agitation, refus de partir… Les retrouvailles du soir sont parfois un moment de transition délicat, à la fois pour l’enfant, sa famille et les professionnelles. Mais il est possible d’accompagner ces émotions fortes avec des repères simples et une organisation adaptée.

C’est une scène bien connue des professionnelles de la petite enfance. Des parents qui viennent chercher leur enfant, que ce soit en crèche ou chez l’assistante maternelle, et soudain ce dernier se met à courir dans tous les sens, part se cacher, se met en colère ou même explose en sanglots. Et il peut même arriver qu’il refuse tout bonnement de partir. Pour les parents, c’est l’incrédulité. Dans l’imaginaire adulte, les retrouvailles du soir sont perçues comme un moment forcément joyeux. Le parent arrive, l’enfant lui saute dans les bras, chacun est heureux de se retrouver.

Pourtant, c’est un moment de transition délicat : pour l’enfant, passer d’un environnement collectif à un environnement familial demande un ajustement. Il ne s’agit pas d’un simple « changement de lieu », mais bien d’un passage d’un cadre relationnel à un autre. « Ces réactions, fréquentes en fin de journée, ne doivent pas être interprétées trop vite », explique Jeanne Raymondin, psychologue en crèche. Elle observe régulièrement des « émotions débordantes », mais aussi « un aspect très oppositionnel, où les enfants disent non », un non qui peut surgir « au moindre prétexte ». Ce refus exprime souvent une difficulté à quitter une activité ou à changer de situation, surtout en fin de journée.

Quand l’enfant « explose »

Certains adultes peuvent se sentir rejetés, déplacés, voire blessés par l’attitude de leur enfant. Jeanne Raymondin le constate régulièrement : « Souvent, les phrases connues qu’on entend, c’est : “Je vais te laisser là”, “j’aurais dû venir plus tard”, “tu préfères la crèche”. » Derrière ces paroles, il y a souvent de l’incompréhension, parfois de la culpabilité, et le sentiment de ne pas être accueilli comme on l’espérait. La psychologue rappelle que si l’enfant se met à pleurer ou à s’opposer au moment où le parent arrive, ce n’est pas forcément le signe qu’il ne veut pas le retrouver. Bien au contraire : « Le parent reste la figure d’attachement principale, celle qui peut accueillir toutes les émotions, explique-t-elle. Donc quand il arrive, l’enfant peut se déverser, se décharger. Ce n’est pas un rejet. Il se décharge avec la personne avec qui il se sent le plus en confiance ». Celle qui a les épaules pour supporter les pleurs, la colère, l’opposition.

Un langage corporel qui dit bien plus que des mots

Si ces moments sont parfois si déroutants, c’est aussi parce que le jeune enfant ne peut pas encore mettre en mots ce qui le traverse. Il ne dira pas qu’il est fatigué, qu’il aurait voulu finir son livre, coller ses gommettes, qu’il a accumulé des frustrations ou qu’il vit mal le changement de cadre. Il l’exprime autrement. À noter que ces manifestations évoluent avec l’âge. Chez les plus jeunes, non verbaux, elles se traduisent souvent par des pleurs soudains ou une désorganisation émotionnelle, tandis que chez les enfants plus grands, notamment autour de 2-3 ans, elles prennent plutôt la forme d’opposition, de refus ou de comportements d’excitation.

La professionnelle, trait d’union entre deux univers

Jeanne Raymondin insiste sur la charge psychique que représente, pour le jeune enfant, le passage entre le lieu d’accueil et la maison. « Il faut faire le chemin inverse, quitter le milieu de l’assistante maternelle ou de l’accueil collectif pour retrouver le cadre de la maison. Ce changement de cadre, ces transitions, pour nous adultes, ça nous paraît assez simple. » Mais pour l’enfant, cela demande « beaucoup plus de travail d’adaptation, souligne-t-elle. Il n’a pas la même souplesse psychique que l’adulte », pour s’ajuster à des cadres, des règles, des stimulations et des attentes différentes.

C’est à ce moment-là que le rôle de la professionnelle devient central. Elle n’est pas seulement là pour faire les transmissions aux parents. Son rôle est double : faciliter les retrouvailles entre le parent et son enfant, assurer une continuité entre la journée vécue et le retour à domicile. Cet accompagnement ne s’improvise pas, il se construit progressivement. Au début, « l’équipe observe, tâtonne, questionne, propose », résume la psychologue. Il ne s’agit pas d’appliquer une solution unique, mais de prendre le temps d’observer et de s’adapter.

Anticiper pour éviter la rupture brutale

Parmi les moyens les plus efficaces, la psychologue évoque l’anticipation. Les enfants ont besoin de repères pour comprendre comment leur journée s’organise et à quel moment les retrouvailles auront lieu. C’est tout l’intérêt de la frise de la journée, très utilisée en crèche. L’idée n’est pas de mettre l’enfant dans une attente anxieuse, mais de l’aider à situer le moment du départ dans un enchaînement compréhensible. « Ce qui compte, ce sont les temps forts », rappelle Jeanne Raymondin. Ainsi, on pourra dire à l’enfant qu’« après le goûter, les papas et les mamans, ou les nounous, ou les papis, les mamies, les tontons vont revenir ». L’enfant ne se repère pas dans le temps avec des horaires, mais avec des moments repères de la journée. Savoir quand se situent les retrouvailles peut suffire à le sécuriser. Mais attention à une anticipation trop précise qui peut créer du stress si le parent est en retard.

Permettre à l’enfant de participer au départ

Jeanne Raymondin insiste aussi sur un autre point fondamental : au moment du départ, le tout-petit a besoin de ne pas tout subir. Il ne s’agit pas de lui demander s’il veut partir ou non, puisque le départ fait partie du cadre. En revanche, on peut lui laisser une place active dans la manière de partir. Cela peut passer par des petits rituels de départ. Certains enfants auront besoin de ranger le jeu qu’ils étaient en train d’utiliser, d’autres de dire au revoir à leurs camarades, à l’adulte, ou de terminer une interaction.

Agathe Seube, éducatrice de jeunes enfants, formatrice et ancienne assistante maternelle, a souvent été confrontée à ces situations lorsqu’elle exerçait à domicile. Elle reconnaît aussi l’importance d’associer l’enfant au moment du départ. « Moi, je le prenais sous forme de jeu », raconte-t-elle : « Allez, on va faire la course à qui met les chaussures le premier », ou bien, on disait : « on va tous dehors, on met nos chaussures, on t’accompagne, tu vois, tu n’es pas tout seul ». Autre piste évoquée par la professionnelle : construire un véritable rituel de départ avec l’enfant. Cela pouvait passer par un petit panier personnalisé avec sa photo ou son prénom, ou encore par un objet signalant le départ, comme une petite sonnette ou un maracas. L’enfant était alors associé non seulement au moment du départ lui-même, mais aussi à la préparation du rituel : choisir l’objet, participer à son installation, comprendre à quoi il servait.

Soutenir les parents avec des mots simples

Les transmissions occupent une place essentielle dans ce temps de retrouvailles. Elles permettent aux parents d’accéder à une représentation concrète de la journée de leur enfant. Mais quand les retrouvailles sont difficiles, le parent peut vite se sentir mis en échec. D’où l’importance, pour les professionnelles, de pouvoir le rassurer avec tact. Jeanne Raymondin suggère d’utiliser « des mots très simples sur la journée ». L’idée n’est pas de donner une explication complexe, mais d’aider le parent à comprendre la situation et à se sentir soutenu. Par exemple : « Je crois qu’il a envie de finir le livre » ou « il est fatigué » ou encore « la journée a été très intense ». Dire qu’un enfant est fatigué, qu’il avait envie de finir une activité ou que sa journée a été intense permet souvent de désamorcer les tensions et de rassurer les familles. Dans certaines situations, vouloir intervenir tout de suite, expliquer ou conseiller peut être inutile, voire contre-productif, parce que les émotions sont trop fortes à ce moment-là — chez l’enfant comme chez le parent. « Il vaut mieux alors laisser le parent vivre cette peine et en reparler après coup ». 

Observer sans se remettre en cause

Un départ compliqué ne veut pas dire que l’enfant ne se sent pas bien dans son lieu d’accueil, pas plus qu’un départ facile ne dit tout de son vécu. « Ce n’est pas linéaire », observe la psychologue. Il peut y avoir des périodes plus sensibles que d’autres, y compris chez des enfants bien installés dans leur lieu d’accueil. Un événement familial, l’arrivée d’un bébé, une grande étape développementale, l’acquisition de la continence ou l’approche de l’entrée à l’école peuvent venir rebousculer ces moments. Jeanne Raymondin remarque par ailleurs qu’il n’existe pas de différence nette entre un accueil régulier et un accueil ponctuel (elle exerce aussi en LAEP). « Les difficultés au moment des retrouvailles peuvent apparaître dans tous les contextes. Elles dépendent moins du type d’accueil que de ce que vit l’enfant à un moment donné. »

Elle encourage à ne pas se remettre en cause : « Le fait de repérer que ce moment est compliqué pour l’enfant est déjà une qualité professionnelle. », rassure-t-elle. « Un bon départ, ce n’est pas forcément un départ sans pleurs, sans opposition. » Ce qui compte, dit-elle, c’est plutôt « un départ dans lequel l’enfant s’est senti compris, accompagné, et où le parent n’a pas eu l’impression d’être rejeté. »

Rester disponible pour tous les enfants, jusqu’au bout

Cet accompagnement demande aussi une organisation adaptée quand la fin de journée approche. Dans les faits, les temps de fin de journée sont généralement pensés comme des moments plus calmes, afin de faciliter la transition vers le départ. « Parfois, on passe des réunions entières à retravailler ces temps-là, savoir quel adulte est présent, auprès des familles, auprès de l’accompagnement du groupe d’enfants, quel rituel effectivement mettre en place pour les départs. », souligne la psychologue. En effet, le temps des départs ne concerne pas seulement les enfants qui quittent le lieu d’accueil.

Les professionnelles doivent aussi rester disponibles pour ceux qui sont encore présents. La fin de journée ne marque pas la fin de l’accueil : elle en fait pleinement partie. « Tant qu’un enfant est dans la crèche, il a besoin d’être regardé, accompagné, entendu, soutenu », insiste Jeanne Raymondin. Cela suppose une organisation pensée en amont. Une professionnelle reste disponible auprès des enfants encore présents, les déplacements sont limités afin de préserver un cadre rassurant, et lorsque la professionnelle est seule, elle invite le parent à venir à elle pour éviter de déstabiliser le groupe. Un départ qui s’éternise peut aussi rapidement désorganiser le groupe et mobiliser toute l’attention de l’adulte. L’enjeu est encore plus sensible chez l’assistante maternelle. Comme le remarque Agathe Seube : « Un parent qui prend un quart d’heure de transmission, on n’est plus disponible auprès des autres enfants pendant ce temps-là. Il faut vraiment trouver l’équilibre ». 

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 26 avril 2026

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