Sylvie Vassalo : « Dans les crèches, les livres doivent être accessibles et intégrés aux pratiques quotidiennes des professionnels »
Les États généraux de la lecture pour la jeunesse, lancés le 3 juillet 2025 à Suresnes par les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, ont été restitués lors du 41ᵉ Salon du livre et de la presse jeunesse de Seine-Saint-Denis (SLPJ), lundi 1ᵉʳ décembre. Parmi les recommandations du rapport qui en découle, figurent la lecture dès la naissance et la formation à la médiation de tous les acteurs en lien avec les enfants. Deux pistes qu’expérimente depuis de nombreuses années l’équipe de Sylvie Vassallo, directrice du SLPJ et membre du comité de pilotage des États généraux.
Les Pros de la Petite Enfance : Pourquoi avez-vous accepté de faire partie du comité de pilotage des Etats généraux de la lecture pour la jeunesse ?
Sylvie Vasselo : Nous traversons une période marquée par un déclin réel de la lecture, un constat largement partagé, mais il était primordial de dépasser ce simple diagnostic. Ces États généraux de la lecture pour la jeunesse sont l’occasion de mieux comprendre le rapport des enfants, des jeunes et des familles à la lecture en croisant les regards des professionnels en lien direct avec les enfants avec les témoignages des familles et des jeunes eux-mêmes. Cette diversité de points de vue permet d’identifier des leviers d’action concrets. Par ailleurs, en tant que directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse, j’ai également souhaité partager l’expérience en matière de médiation à la lecture, qui montre que ce déclin n’est pas une fatalité.
États généraux, le terme choisi revêt un caractère d’urgence… Pourquoi ont-ils été lancés cet été ? Pouvez-vous rappeler le contexte ?
Ces États généraux interviennent dans un cadre où la question de la lecture est devenue cruciale. Depuis plusieurs années, les scientifiques mettent en lumière les bienfaits cognitifs, émotionnels et sociaux de la lecture dès le plus jeune âge. Parallèlement, l’omniprésence des écrans et la diminution du temps familial consacré à la lecture posent un véritable défi. Ce contexte explique le caractère urgent de cette initiative. Il ne s’agit pas simplement de se lamenter sur le recul de la lecture, mais de réfléchir à des solutions.
Ces États généraux sont probablement la plus importante consultation sur la lecture des jeunes qui ait existé jusqu’à présent. Comment ont-ils été accueillis ?
Ce qui m’a frappée, c’est l’ampleur de la participation et l’effervescence autour de la question de la lecture. Familles, enfants, professionnels du livre et de l’enfance… Ces États généraux ont mobilisé une grande diversité de publics et se sont appuyés sur des enquêtes, des questionnaires, des groupes de discussion dans les écoles et les accueils de loisirs, ainsi que sur une large consultation des acteurs du secteur. Au-delà des résultats, cette mobilisation prouve que la lecture reste un sujet de préoccupation majeur pour les adultes comme pour les enfants. Les jeunes, notamment, ont exprimé des attentes très spécifiques : ils souhaitent des livres qui parlent davantage de leur quotidien et de leurs réalités, et ils regrettent parfois l’image dévalorisée des lecteurs dans leur environnement. Cela nous invite à réfléchir sur la manière de rendre la lecture désirable, notamment en valorisant son rôle dans le développement intellectuel, affectif et social des jeunes.
En tant que professionnelle engagée dans la littérature jeunesse, avez-vous été surprise par les résultats ou ont-ils confirmé vos observations ?
Les États généraux ont permis de mettre en lumière l’importance et même l’urgence de faire valoir le caractère désirable de la lecture. Les professionnels du livre parlent souvent de « lecture-plaisir » en opposition à la lecture-contrainte. Mais la « lecture-plaisir » peut aussi être ressentie comme une injonction et elle reste parfois abstraite pour les familles et les enfants. Les États généraux me font plutôt dire que nous devrions inverser les choses : parler plutôt du plaisir de la lecture, c’est-à-dire de l’émotion, du bien-être et du bonheur que procure l’acte de lire. Pour les tout-petits, ce plaisir passe par une lecture partagée avec les adultes, où la voix, les gestes et les images jouent un rôle essentiel. Il ne s’agit pas uniquement de lire un texte, mais de vivre une expérience sensorielle et émotionnelle. Les neurosciences ont d’ailleurs démontré que la lecture stimule chez les enfants des hormones liées à la sécurité affective et à l’empathie, renforçant leur lien avec leurs parents ou leurs éducateurs. D’où l’importance de lire aux enfants dès la naissance comme le préconisent les États généraux. Ce basculement, du « devoir » de lire vers le « plaisir » de lire, est fondamental pour rendre la lecture désirable. Il nécessite de proposer aux enfants et aux familles des livres beaux, accessibles, esthétiques, qui suscitent des émotions artistiques. En crèche comme à la maison, notre rôle est de montrer qu’un livre peut être un compagnon de jeu, une fenêtre sur l’imaginaire, et non un objet sacralisé ou intimidant.
Mais beaucoup d’adultes craignent encore de mettre un beau livre dans les mains d’un bébé… Comment inverser la tendance ?
Il est essentiel de changer notre posture face à cet objet. Trop souvent, le livre est perçu comme fragile, précieux, presque intouchable, ce qui peut freiner les enfants dans leur découverte de la lecture. Nous devons accepter que le livre soit manipulé, touché, parfois même abîmé par les tout-petits. C’est ainsi qu’ils s’approprient cet objet, qu’il devient familier et qu’ils apprennent à en apprécier les multiples dimensions. Démocratiser la lecture passe aussi par une présence accrue des livres dans les lieux du quotidien des enfants : crèches, écoles, bibliothèques, centres sociaux, et même les salles d’attente. Les États généraux ont d’ailleurs souligné l’importance de rendre le livre omniprésent dans la vie des enfants.
Votre association, n’a pas attendu les États généraux pour semer des beaux livres dans les centres sociaux…
Le projet Des livres à soi est une initiative que nous avons lancée en 2015 et, en dix ans, le bilan est très encourageant. Ce dispositif vise à former conjointement les parents et les professionnels – qu’ils soient issus du domaine du livre, de l’enfance ou du champ social – afin de permettre aux familles, et en particulier à celles éloignées de la lecture, de s’approprier la littérature jeunesse et de devenir autonomes en matière de lecture familiale. Les parents et les professionnels sont accompagnés dans la découverte de la littérature jeunesse. Ils apprennent à choisir des ouvrages adaptés aux enfants, à se familiariser avec leur contenu, à les lire ensemble et à les utiliser comme outils pour renforcer le lien parent-enfant. Nous avons constaté d’importantes transformations chez les parents : non seulement leur relation avec leurs enfants s’est enrichie grâce à la lecture, mais leur rapport aux livres a évolué. Ils se sentent plus à l’aise et en confiance pour lire à leurs enfants, pour leur transmettre ce plaisir, mais aussi pour s’investir davantage dans leur rôle éducatif.
L’école du livre de jeunesse intervient aussi dans les crèches pour former les professionnels de la petite enfance. En quoi consistent ces formations ?
Dans les crèches, les livres doivent être accessibles et intégrés aux pratiques quotidiennes des professionnels de la petite enfance qui ont un rôle clé à jouer. Nous avons développé un projet spécifique intitulé « Des imagiers pour lire et pour jouer », qui vise à introduire les livres dans les crèches de manière ludique et adaptée aux tout-petits. Ce projet repose sur des imagiers créés par des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui prennent la forme d’objets à manipuler : des cartes à jouer, des dominos ou des blocs en bois. Les imagiers sont utilisés directement par les professionnels dans les crèches, qui sont formés en amont à leur médiation. Ils apprennent à jouer avec les enfants, à les accompagner dans la découverte des images et à stimuler leur créativité. Par exemple, les blocs en bois peuvent être empilés pour construire des histoires en volume, mêlant architecture, vocabulaire et narration. Nous offrons également une version des imagiers à chaque famille, sous forme de cartes cartonnées reprenant les images vues en crèche pour créer un lien entre la crèche et la maison. Enfin, pour enrichir cette démarche, les crèches reçoivent les livres des artistes ayant conçu les imagiers. Cela permet d’éveiller les enfants à l’esthétique du livre et de familiariser les professionnels et les familles avec la littérature jeunesse contemporaine.
Et la littérature pour les bébés qui demeure encore trop peu connue…
Si cette littérature n’est pas nouvelle, elle a beaucoup gagné en richesse et en créativité ces dernières années. Aujourd’hui, de grands artistes s’investissent dans ce domaine, proposant des livres esthétiquement exigeants, mais accessibles aux tout-petits. Ces ouvrages conjuguent clarté, beauté et simplicité, rendant la lecture agréable aussi bien pour les enfants que pour les parents et les professionnels de la petite enfance.
Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 17 décembre 2025