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La Ville de Pantin mise en cause dans deux affaires de harcèlement et de négligences en crèches municipales

Mais que se passe-t-il dans les crèches de Pantin ? Deux professionnelles de la petite enfance, en poste dans un multiaccueil municipal, dénoncent depuis plusieurs mois des faits de harcèlement moral et des pressions de la part de la directrice. Elles pointent l’immobilisme et la complaisance de la Ville, contre laquelle elles ont porté plainte. Et ce n’est pas un cas isolé. Dans une autre crèche municipale, un EJE et des parents ont également signalé les négligences et le management maltraitant d’une directrice, en vain. Tandis que la Ville assure avoir fait le nécessaire. 

Éducatrice de jeunes enfants, Isabelle est responsable depuis plusieurs années d’une section de la crèche Courtillières de Pantin en région parisienne, un grand multi accueil de 68 places. Elle décrit une crèche agréable à vivre, des professionnelles investies, une équipe soudée. Pourtant depuis 2021, la situation s’est dégradée avec l’arrivée d’une nouvelle adjointe, et a empiré depuis qu’elle est devenue directrice. 

Un management toxique et dominant

« Au départ, c’était assez flou », se souvient Isabelle, évoquant des menaces, des rumeurs, des sautes d’humeur. « La directrice arrivait tout d’un coup dans le dortoir et s’emportait contre certaines professionnelles, même devant les enfants. C’était assez récurrent avec certaines personnes ». A l’époque déjà, 8 professionnelles sur 20 signalent son comportement harcelant par des courriers aux syndicats et à la Direction petite enfance. La hiérarchie lui fera un petit rappel à l’ordre lui demandant « de nous laisser tranquille », rapporte Isabelle. Mais lorsqu’elle devient directrice en 2024, la situation s’aggrave. Isabelle décrit un comportement abusif, « des feuilles de formation perdues toujours pour les mêmes personnes, des gens qui ne partent jamais en formation », « des professionnels débadgés qui perdent des heures chaque mois », des menaces sur les renouvellements de contrats.

« Les cibles, explique Isabelle, sont toujours les « bonnes » professionnelles, celles qui ont des convictions, qui veulent faire évoluer les pratiques ou avec qui elle n’est pas d’accord. Toutes celles qui sont d’accord avec elle seront très bien traitées ». A cause de ce management toxique, certaines professionnelles quittent la crèche. D’autres saisissent à nouveau les syndicats pour lancer l’alerte, interpeller la municipalité, la PMI. Mais rien n’y fait. 

Deux plaintes et le ton se durcit 

Avant l’été, l’affaire prend une toute autre tournure. Isabelle raconte ce 31 juillet 2025 où, convoquée par la directrice et l’infirmière juste avant de partir en congés d’été, elle se retrouve enfermée à clef dans un bureau, contrainte de signer « un faux rapport accablant mais qui n’a pas de sens » à son sujet. « J’ai refusé de signer mais on m’y a contrainte, quand j’ai voulu sortir du bureau j’étais enfermée », raconte-t-elle. « Il y a également eu des faux en écriture concernant ma collègue. Des évaluations ont été signées à sa place, elle l’a prouvé avec l’aide d’un graphologue. Nous avons de la documentation, des preuves ! ». Toutes deux décident de porter plainte l’une pour « faux en écriture » contre la directrice, l’autre pour « harcèlement moral et institutionnel » contre la directrice, l’infirmière et la Direction petite enfance de Pantin. Plaintes dont seront informés le maire, le directeur général des services, la direction de la crèche, sans aucun retour. 

Une équipe qui s’effondre 

En arrêt depuis la rentrée, Isabelle a finalement repris son poste mais à son retour, ça se passe mal. « Ma directrice ne me parlait plus, ne m’invitait plus aux réunions d’EJE, ne me répondait plus au téléphone, nous a laissées travailler à 3 pour 20 enfants tandis que dans les autres sections, elles étaient 6 avec peu d’enfants. J’ai tenu 2 semaines. Avec une telle pression, je ne pouvais pas exercer mon métier correctement (…) J’avais l’impression que ma directrice voulait me pousser à la faute pour justifier son rapport ! ». A nouveau en arrêt, elle est suivie par un psychologue du travail. Sa collègue non plus ne reprendra pas son poste. Alors que la direction de la crèche évoque « une équipe qui pose problème », les parents restent très soutenants et forment un collectif. 

Fin octobre, la CGT édite un tract pour alerter les parents sur la situation de la crèche. Le syndicat dénonce :

  • Des changements d’équipes imposés sans concertation, déstabilisant les enfants et perturbant notre organisation. 
  • Des décisions managériales inéquitables entre les équipes, provoquant un profond sentiment d’injustice et de démotivation. 
  • Un manque total de soutien : nous nous sentons isolées, sans écoute ni accompagnement. 
  • Des décisions prises sans concertation, alors que nous connaissons les besoins réels des enfants sur le terrain. 
  • Un accident de travail récent, qui a encore renforcé notre sentiment d’insécurité. 
  • L’absence d’écoute de la ligne hiérarchique, malgré nos signalements répétés. 
  • Des attaques injustifiées contre certaines d’entre nous, sous forme de rapports, de sanctions ou de menaces infondées. 

Le député de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud (LFI) et l’ex-député William Martinet (LFI) leur apportent leur soutien, en rédigeant pour elles une lettre au procureur, envoyée fin octobre. « Nous avons interpellé beaucoup de gens mais jamais rien n’est redescendu ! », déplore Isabelle. 

Une enquête administrative pour faire le point 

A la demande des professionnelles et du syndicat, une enquête administrative a été menée à la crèche, par les services de la mairie. « Les tensions observées au sein de l’équipe nécessitaient un regard extérieur afin qu’il soit pleinement objectif. C’est pourquoi il a été décidé de diligenter une enquête administrative conduite par des encadrants extérieurs au périmètre de la Petite enfance. C’est ainsi que la collectivité procède pour tout problèmes similaires dans ses services », indique la Ville de Pantin.

Cependant, le syndicat et les professionnelles – qui auraient souhaité que l’enquête soit confiée à la PMI – ne sont pas dupes et dénoncent « des questions biaisées, des entretiens peu objectifs menés avec les personnes de la crèche qui sont soutien de la direction ». « Pour mener cette enquête, explique Isabelle, deux personnes ont été choisies au hasard parmi des cadres municipaux (…) je ne suis pas sûre que ce soit gage de transparence ! ». 

Ce vendredi 7 novembre, les conclusions et recommandations de l’enquête devaient être communiquées aux seules personnes auditionnées et concernées, car cette enquête « n’a pas vocation à être diffusée à des tiers extérieurs ». Mais « des préconisations y sont formulées qui tiennent compte de l’ensemble de la situation complexe à laquelle il s’agit de répondre et que la Direction de la Petite Enfance a pris au sérieux dès son signalement », indique la Ville de Pantin. La Direction a néanmoins convoqué les parents à une réunion pour faire le point sur la situation. Réunion à laquelle n’était invitée ni l’équipe des professionnels de la crèche ni le syndicat. Selon Jean-Richard Konaté, secrétaire général de la CGT de Pantin, « la municipalité a minimisé la situation ». Il semblerait que la Ville propose aux deux agents de mettre en place une médiation avec un cabinet extérieur, ou bien de quitter la crèche. 

Quid de la responsabilité de la mairie ? 

Pour la CGT, qui soutient les professionnelles de la crèche Courtillières, le problème ne vient pas seulement du comportement de la directrice. Le syndicat estime que c’est tout le système de la Direction petite enfance de Pantin qui est à remettre en cause. « On lui fait croire que ce qu’elle fait est bien, que les agents doivent se taire et obéir. Si cette directrice avait été bien encadrée par sa direction, on n’en serait pas là aujourd’hui », souligne Jean-Richard Konaté.

Pour lui, « la collectivité se couvre et protège ses cadres. Nous avons fait des rapports sur d’autres crèches de Pantin où il y a eu des soucis similaires ces dernières années. Il faut que ça s’arrête ! », insiste-t-il. Le syndicat a alerté la PMI, et dernièrement le préfet, sur cette situation, évoquant « des vices de procédure sur l’enquête », sur la non-considération des professionnelles. Sans réponse. « Nous sommes seuls », déplore-t-il. « C’est malheureux mais c’est une habitude ici ! Des agents sont obligés d’aller se battre seuls pour pouvoir avoir gain de cause. Parce que la collectivité va se souder pour protéger ses cadres : s’il y a une faille, ils sont tous responsables. » 

Notons que de longue date, les relations entre le syndicat et la municipalité sont plutôt tendues. A plusieurs reprises, les professionnels de la petite enfance s’étaient mobilisés pour défendre leurs droits et améliorer leurs conditions de travail, dernièrement en 2023, pour réclamer la prime Ségur que leur refusait le maire de Pantin… La Ville rappelle cependant « qu’aucune distinction, directe ou indirecte, n’est faite entre les agents en raison de leurs opinions syndicales, conformément au code général de la fonction publique et à la charte du dialogue social signée par la Ville avec l’ensemble des partenaires sociaux ».

Autre crèche, autre cas de management maltraitant 

Ce n’est pas la première fois qu’un Eaje municipal de Pantin et sa directrice sont signalés pour leurs pratiques. Aux Petits Rougets, familles et professionnels témoignent d’un management autoritaire, de situations de harcèlement et diffamation observées ces dernières années. Adrien Charlot, EJE dans cette crèche municipale de juin 2021 à juin 2023 et co-secrétaire du SNPPE, raconte avoir travaillé avec une directrice « qui a posé beaucoup de problèmes et fait partir de nombreux professionnels », par son « management dominant et maltraitant », déjà dans les années précédentes. Il témoigne : « Elle pouvait s’en prendre à une personne et s’acharner sur elle, de manière collective. Jusqu’à faire porter au professionnel qui était dans son viseur, la responsabilité de manquements professionnels, de manquements de vigilance sur la sécurité des enfants. Jusqu’à tordre la réalité, et faire en sorte que tout le monde ait ce même discours ».

Il explique que la directrice tenait également cette posture vis-à-vis des parents, en cas de morsures, en cas d’accidents : « La directrice tordait la réalité pour masquer les conditions dans lesquelles les accidents étaient survenus. (…) par derrière, la directrice venait contredire les agents de terrain en les incriminant… ». 

Des graves négligences aux violences ?

Anelia, maman d’un petit garçon de 2 ans en a fait la douloureuse expérience. Elle décrit une directrice « autoritaire », qui faisait peur aux parents, avec qui « tout était compliqué », se souvient des nombreux départs des professionnels de l’équipe. Elle raconte : « Un jour, lorsque je suis arrivée, c’était un bazar sans nom à la crèche et mon fils n’avait pas l’air bien. En partant il s’est mis à hurler. Il avait une fracture de la clavicule et personne ne l’avait remarqué, personne n’avait compris qu’il avait mal. On m’a juste dit qu’il avait fait une petite chute de sa chaise en minimisant ». Des faits qu’elle a signalés à l’élue petite enfance. 

Une autre maman témoigne également de négligences de la directrice concernant les PAI des enfants. Elle évoque le jour ou le PAI de son fils (pour allergies alimentaires) n’a manifestement pas été respecté. La directrice avait nié et l’enfant avait dû être hospitalisé. Une autre fois, la directrice n’avait pas alerté la jeune maman qui avait retrouvé son enfant complètement déshydraté, en situation critique. Il sera hospitalisé une semaine. Elle a également porté plainte pour non-assistance à mineur en danger : la directrice n’aurait pas jugé nécessaire d’alerter les parents de symptômes graves (cyanose) qu’aurait montré l’enfant à plusieurs reprises, et dont le médecin, la directrice et les équipes étaient bien conscients.

Certaines familles évoquent également des faits de violence à l’encontre des enfants. Des plaintes auraient été déposées mais classées sans suite. Des courriers ont été adressé au tribunal judiciaire et à la Mairie de Pantin, sans retour. La Mairie aurait indiqué qu’une enquête serait menée, rien ne semble avoir pour l’instant avancé. 

Discrétion ou complaisance

Adrien Charlot, également, a signalé ses constats en alertant la coordinatrice petite enfance, la Direction petite enfance et en demandant la saisine du service QVCT. Il a porté plainte pour harcèlement au travail et diffamation publique auprès du procureur. En retour, la municipalité a proposé un accompagnement par la psychologue du travail. Et si Adrien Charlot et la coordinatrice se sont emparés de la proposition, la directrice de la crèche, elle, a refusé de s’y plier, n’y étant pas obligée. Aujourd’hui, il dénonce une forme de complaisance de la municipalité devant ces comportements abusifs, ces négligences : « C’est un sujet qui n’est pas travaillé au sein de cette collectivité (…) Il y a ici une forme de normalisation de la domination dans les liens hiérarchiques. Et ce, malgré les apparences de la ville de Pantin comme une ville progressiste… »

De son côté, la Ville de Pantin assure avoir pris en compte ces situations : « Pour chaque équipement ou service de la collectivité dans lequel surviennent des incidents ou des signalements, ceux-ci sont systématiquement examinés. Ils font l’objet d’une analyse de la situation permettant d’en comprendre les causes et, le cas échéant, des mesures correctives sont mises en œuvre. Lorsque c’est nécessaire, un ou plusieurs entretiens managériaux sont organisés afin de clarifier la situation et d’apporter les ajustements nécessaires. De façon globale, la Ville de Pantin veille au bien-être au travail de tous ses agents et ne laisse aucune situation problématique sans solution. Concernant les deux crèches évoquées, l’ensemble des signalements a bien été pris en compte, avec des rencontres organisées tant avec les agents qu’avec les familles lorsque cela s’imposait. ».

Laurence Yème

PUBLIÉ LE 14 novembre 2025

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