Les crèches privées au banc des accusés
Deux livres qui font déjà grand bruit sortent en cette fin de semaine. Tous deux à charge contre les crèches du secteur privé lucratif. Ils dénoncent des économies de couches, de repas au détriment du bien-être des enfants, des faits de maltraitance avérés et le malaise des professionnels, la dictature des commerciaux qui ont pris le pas sur les professionnels du soin et de l’éducatif. La culture du profit qui inévitablement a dégradé la qualité d’accueil dans leurs établissements.
Deux ouvrages-enquêtes qui surfent sur la vague du rapport IGAS sur la qualité d’accueil et la prévention de la maltraitance dans les crèches de juin dernier.
« Le prix du berceau, ce que la privatisation fait aux enfants » publié au Seuil, et écrit par deux journalistes, Daphné Gastaldi et Mathieu Périsse, sera en librairie vendredi 8 septembre. Nous avons pu en prendre connaissance.
Évidemment, on n’apprend rien de nouveau dans ce livre. Comment pourrait-il en être autrement ? Tout a été dit de façon brute et factuelle dans le rapport IGAS et ses annexes publiés début avril 2023. Pourtant le livre fait déjà grand bruit car ce qu’il dénonce existe. La forme est efficace : les chapitres scénarisent des faits très choquants (souvent une reprise de faits divers connus), tous les protagonistes sont interrogés et les mis en cause ont eu l’opportunité de répondre ; ce qu’ils ne font pas toujours ( seule La Maison Bleue a accepté une rencontre, les autres se contentant d’échanges de mails), l’ensemble est contextualisé, les bonnes questions sont posées et les analyses concentrées dans les derniers chapitres souvent justes mais convenues : oui la PSU a des effets pervers ; oui l’ouverture au privé lucratif, le boom des micro-crèches ont pu donner lieu à des abus (business first) et mettre à mal la qualité d’accueil ; oui les PMI manquent de moyens et leurs contrôles sont insuffisants ; oui les délégations de service public ont engendré une telle concurrence que pour être compétitifs les groupes ont tellement baissé les prix que la qualité ne peut être au rendez-vous ; oui, la pénurie de personnels formés aggrave la situation etc. La faute aux gouvernements successifs qui n’ont pas su mettre en place un vrai service public au sens strict du terme.
Car l’ouvrage est exclusivement centré sur les crèches du secteur marchand (à l’exception d’un récit concernant une crèche de la Mutualité Française) et l’on sent bien que les auteurs sont convaincus d’une chose : la petite enfance ne peut être confiée à des groupes que seul le profit anime.
Sont épinglés particulièrement les 4 grands groupes (« les big four » comme les auteurs les nomment) : Grandir-LPCR, People & Baby, Babilou et La Maison Bleue. La charge est sévère et efficace car étayée par de nombreux témoignages de parents, de professionnels le plus souvent dans l’anonymat par peur de représailles. Mais aussi d’anciens salariés qui sont sortis du secteur ou qui exercent dans des structures associatives ou municipales. Ainsi le témoignage d’un ancien directeur pédagogique de LPCR qui explique comment la start-up pleine d’énergie et à cheval sur la qualité est devenue, à force de rachats et de développements intensifs, le premier groupe de crèches français qui désormais, selon lui, place la rentabilité avant l’intérêt des enfants. L’histoire d’une dérive… qui n’a pas épargné les autres groupes.
Quelques piques aussi, Elsa Hervy, déléguée générale de la FFEC surnommée la « lobbyiste en chef du secteur ».
Le groupe LPCR en prend pour son grade, trois chapitres lui sont consacrés. People & Baby, assez curieusement eu égard à sa réputation et aux affaires en cours, est presque épargné notamment grâce au chapitre intitulé « résister au quotidien » où les auteurs ont pu passer une journée dans une structure dirigée par un « bon » directeur qui ne se laisse pas intimider par les directives du groupe. Et bien sûr, Babilou et La Maison Bleue ne sont pas oubliés. Bizarrement aussi, l’enquête n’égratigne pas des réseaux en pleine tourmente et déboires judiciaires comme Neokids par exemple.
Babyzness, crèches privées : l’enquête inédite (Robert Laffont) sort ce jeudi. Entouré d’un plus grand mystère, rien n’a filtré quant à son contenu. Coup marketing ou réelle enquête coup de poing avec scoops et dénonciation de scandales comme l’a été celui de Victor Castanet sur les Ehpad ? Difficile de le savoir. Les deux auteurs Bérangère Leptetit et Elsa Marnette, journalistes au Parisien, ont donné la première à leur journal. Normal. Dès lors nous ne pouvons que relayer la quatrième de couverture car nous n’avons pas lu l’ouvrage. La voici : « Maltraitances, personnel épuisé, plaintes… Que se passe-t-il vraiment derrière la porte des crèches de nos enfants ? Tandis que les salariés, en détresse, désertent les établissements, la défiance des parents augmente. Pour répondre au manque de berceaux, 80 % des places ouvertes ces dernières années l’ont été dans des structures privées. Une poignée de groupes (Babilou, People and Baby…) détiennent la majorité des établissements et se sont lancés dans une course à la rentabilité. Dans cette enquête exclusive nourrie de plus de deux cents entretiens menés auprès de tous les acteurs de la petite enfance, les autrices lèvent le voile sur les failles et les dérives d’un secteur devenu un business fructueux, subventionné par l’argent public, en s’interrogeant sur le bien-être et la sécurité de nos enfants ». Tout un programme.
Dernière minute : un rapide premier survol permet de comprendre que les autrices font les mêmes constats que les deux journalistes auteurs du « Prix du berceau » : rentabilité et petite enfance ne font pas bon ménage. Et même si personne n’est épargné, le gros coup de griffe est pour People & Baby. Des témoignages de professionnels et de parents ont été recueillis. Mais les autrices qui connaissent bien le secteur, ont aussi rencontré d’autres acteurs, syndicats, associations, administrations ou institutions. Ce qui au bout du compte, permet d’avoir un livre un peu plus équilibré.
Premiers commentaires, premières réponses
Ces deux ouvrages avant même leur parution sont vécus par tout le secteur (gestionnaires professionnels , et ministère) comme une menace. La crainte d’un scandale à la Orpea mais aussi d’effrayer les parents, déjà fragilisés quand il s’agit de confier leurs jeunes enfants.
Chacun fourbit ses armes et ses éléments de langage. Avec beaucoup de nuances et de tact, les professionnels interrogés (SNPPE, FNEJE) n’en rajoutent pas et admettent volontiers que ces déviances et dysfonctionnements ne sont pas seulement l’apanage du privé bien que réaffirmant leur souhait d’un SPPE sans le privé lucratif. Ouvrir le secteur à la privatisation était faire entrer le loup dans la bergerie …. La ministre réagira probablement dès aujourd’hui et vendredi. Mais Élisabeth Laithier, la présidente du Comité de filière est déjà montée au créneau : pas de grandes révélations par rapport à l’IGAS, cela existe il ne faut pas le nier, mais le Comité de filière et le ministère ont déjà commencé à s’attaquer au problème : deux missions IGAS, une mission confiée à Florence Dabin et un plan d’urgence qualité qui va se mettre en route ; et surtout ne pas jeter l’opprobre sur tout le secteur car dans la majorité des cas, les crèches sont des lieux d’accueil sécure et bienveillants, bref ne pas inquiéter inutilement les parents.
La FFEC a publié dès mercredi soir un communiqué dans lequel elle prévient : « Les exceptions pointées du doigt par ces livres ne font pas la règle, ne doivent pas être présentées comme des généralités et ne doivent pas permettre de jeter l’opprobre sur tout un secteur, des équipes professionnelles diplômées et des entreprises engagées au quotidien au service de l’éducation, l’éveil et l’accompagnement des jeunes enfants. » Et rappelle que les entreprises de crèches adhérentes de la FFEC appliquent la même réglementation que les crèches publiques et associatives et que par ailleurs ils doivent respecter la charte éthique de la fédération.
Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 06 septembre 2023
MIS À JOUR LE 10 septembre 2023