Santé mentale des enfants : l’imprévisibilité du quotidien, un signal à ne pas négliger
Une étude menée auprès de près de 30 000 enfants et adolescents montre que l’imprévisibilité du quotidien est associée à un risque accru de troubles de santé mentale. Elle pourrait ainsi compléter les outils actuels de dépistage des expériences négatives de l’enfance.
Des horaires de coucher qui changent constamment, des règles familiales imprévisibles, des changements fréquents dans l’environnement de l’enfant ou encore des réactions parentales difficiles à anticiper… Ces situations ne relèvent pas nécessairement de la maltraitance et ne sont pas toujours repérées par les outils classiques de dépistage des expériences négatives de l’enfance. Pourtant, selon une étude publiée le 21 juillet 2026 dans la revue Nature Mental Health cette imprévisibilité du quotidien est associée à plusieurs problèmes de santé mentale et pourrait contribuer à identifier des enfants vulnérables qui échappent aux dépistages habituels.
Un outil utile mais incomplet
Depuis les années 1990, les recherches sur les « expériences négatives de l’enfance » ou ACE (Adverse Childhood Experiences), ont montré l’association entre des expériences telles que les violences, les abus ou la négligence et un risque accru de problèmes de santé à plus long terme. Mais les auteurs de l’étude rappellent que ces outils sont surtout utiles pour mesurer le risque à l’échelle d’une population. Ils sont beaucoup moins performants lorsqu’il s’agit d’identifier individuellement les enfants qui développeront un problème de santé mentale.
Mesurer aussi l’imprévisibilité du quotidien
C’est dans ce contexte que Laura M. Glynn, professeure de psychologie à l’université Chapman et ses collègues ont testé un outil complémentaire baptisé QUIC-5, pour Questionnaire on Unpredictability in Childhood. Ce questionnaire comporte cinq questions destinées à évaluer l’imprévisibilité des expériences parentales et de l’environnement de l’enfant. Entre 2021 et 2024, le QUIC-5 a été proposé en complément du dépistage classique des ACE dans 19 centres de soins pédiatriques du Children’s Hospital of Orange County, en Californie. L’analyse porte sur 29 861 enfants âgés de 0 à 17 ans. Pour les enfants de 12 ans et plus, le questionnaire pouvait également être rempli directement par l’enfant.
Une association particulièrement forte avec la dépression
Les résultats montrent que les scores élevés d’ACE comme les scores élevés d’imprévisibilité sont associés à une probabilité plus importante de dépression, d’anxiété, de troubles du comportement, de troubles du sommeil ainsi qu’à des symptômes comme les maux de ventre et les maux de tête. Plus le nombre d’expériences défavorables ou imprévisibles augmente, plus les associations avec ces problèmes de santé sont importantes. L’un des résultats les plus marquants concerne la dépression. Chez les 50 enfants présentant un score nul aux ACE mais un score élevé d’imprévisibilité au QUIC-5, la probabilité d’avoir un diagnostic de dépression était près de 12 fois plus élevée que chez les enfants ayant un score nul aux deux questionnaires. Autrement dit, le QUIC-5 a permis d’identifier une vulnérabilité qui n’aurait pas été repérée par le seul dépistage des ACE.
Pour les troubles du sommeil, l’imprévisibilité apparaissait également comme un facteur prédictif plus important que le score ACE lorsque les deux paramètres étaient analysés simultanément.
Des résultats à interpréter avec prudence
Cette étude présente toutefois plusieurs limites. Les chercheurs ont analysé les questionnaires et les diagnostics disponibles au moment de la consultation sans suivre les enfants dans le temps. Elle ne permet donc pas d’affirmer que l’imprévisibilité est la cause des troubles observés. Par ailleurs, les problèmes de santé mentale et les symptômes somatiques ont été identifiés à partir des dossiers médicaux des enfants et non à partir d’un examen clinique spécifiquement réalisé pour l’étude. Enfin, les données proviennent de 19 centres pédiatriques situés dans un même comté de Californie. Les résultats devront donc être confirmés dans d’autres populations et d’autres études.
Il n’empêche, l’étude apporte un éclairage intéressant sur l’importance de la prévisibilité dans la vie quotidienne des enfants. Des repères réguliers, des routines relativement stables et des réactions adultes cohérentes pourraient constituer des éléments favorables au développement de l’enfant. L’enjeu n’est évidemment pas d’instaurer un quotidien parfaitement réglé mais de proposer aux jeunes enfants un environnement suffisamment prévisible pour qu’ils puissent anticiper ce qui va se passer et se sentir en sécurité.
Isabelle Hallot
PUBLIÉ LE 04 août 2026