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Bernard Golse, président de l’association Pikler Loczy France : « Le pari piklérien, c’est de croire dans les compétences du bébé immature »
Bernard Golse est professeur de psychiatrie de l’enfant, de l’adolescent et psychanalyste. Il préside depuis 2007 l’association Pikler Loczy France qui vient de fêter ses 40 ans. L’occasion pour lui de revenir sur le parcours d’Emmi Pikler, pédiatre hongroise, sur son travail précurseur en pouponnière et sur la création de l’institut Pikler-Loczy à Budapest. L’occasion aussi de rappeler que l’approche piklérienne, encore trop peu connue du grand public, est loin d’être dépassée aujourd’hui.
Les Pros de la Petite Enfance : En tant que professionnel, quand et comment avez-vous découvert les travaux de la pédiatre Emmi Pikler ?
Bernard Golse : J’ai découvert l’approche piklérienne – et j’insiste sur le mot approche car il ne s’agit pas d’une méthode et encore moins d’un mode d’emploi – en 1996 à l’occasion du 50e anniversaire de l’institut Pikler-Loczy qui se déroulait à Budapest. À l’époque, j’étais encore étudiant et je m’y suis rendu par curiosité, sans rien connaître à l’institut : qu’est-ce qui pouvait rassembler en Hongrie autant de professionnels que je connaissais par leurs travaux, tels que Serge Lebovici, Didier Houzel, Michel Soulé, Myriam David ou encore Daniel Stern ? C’est ainsi que j’ai découvert Emmi Pikler, grande pédagogue du XXe siècle.
En quelques mots, qui était Emmi Pikler ? Pouvez-vous rappeler son parcours ?
Dans les années 1930, Emmi Pikler était une pédiatre qui a eu des intuitions très fortes. Elles sont aujourd’hui confirmées, notamment par les neurosciences, mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque, on ne parlait pas de bébés mais de nourrissons, un terme très centré sur la nourriture, la diététique, la puériculture. La vision professionnelle était un peu réductrice mais pas celle d’Emmi Pikler qui était une pionnière. En tant que pédiatre, elle se rendait dans les familles et leur disait de considérer leur bébé comme une personne et de respecter ses rythmes propres de développement. Elle leur disait aussi de veiller à leur liberté de mouvement. Pour elle, cette liberté de mouvement physique est le précurseur de la liberté de mouvement psychique et donc, au fond, de la liberté de penser. Cette conviction était révolutionnaire.
Une conviction qu’elle a appliquée en pouponnière après la Seconde Guerre mondiale…
Tout à fait. Après la guerre, Budapest, comme beaucoup de villes européennes, est dévasté. Emmi Pikler est bouleversée de voir des enfants errer dans les décombres. Elle demande à l’État hongrois un lieu pour les accueillir avec deux objectifs : leur permettre de survivre mais aussi de se construire psychiquement. En 1946, elle ouvre une pouponnière rue Loczy, d’où son nom qui reste toujours associé à celui de Pikler, associée à un espace de recherche. Depuis 2011, la pouponnière a fermé mais l’institut Pikler-Loczy, un lieu culte pour les professionnels de la petite enfance qui s’intéressent à l’approche piklérienne, perdure. Le nom de Pikler faisant référence aux soins et celui de Loczy à l’accueil.
Justement, parlons de l’accueil. Comment a-t-elle mis en œuvre ses intuitions dans une pouponnière ?
La pouponnière Loczy a fonctionné pendant soixante-cinq ans et a accueilli environ 5 000 enfants de 0 à 6 ans. En 1946, les premiers enfants étaient des rescapés de la tourmente. Or, c’est très difficile pour des professionnels d’accueillir des enfants dont ils ne savent rien. Cela a donné lieu à une émulation très grande pour les équipes de l’époque. Ils ont dû avoir une attention très particulière à travers les soins, les gestes et les interactions pour essayer de comprendre leur histoire sans les mots. Avec ses intuitions et imprégnée par les courants de son époque – pédiatrie, psychanalyse, théorie de l’attachement, pédagogie – Emmi Pikler a réussi à mettre en place un fonctionnement institutionnel. Son approche a permis à ces enfants de se construire et de se développer comme dans une famille bienveillante, remettant en cause l’idée que les enfants placés dans des pouponnières étaient promis à peu de chose.
En une phrase, comment résumer l’approche piklérienne ?
« Aide-moi à faire moi-même ». Le pari piklérien, c’est de croire dans les compétences du bébé même s’il est fondamentalement immature et inachevé à la naissance. Il est notamment capable de coopérer avec l’adulte qui s’occupe de lui. L’approche piklérienne montre qu’il y a plein de circonstances dans la vie d’un bébé – du change au repas en passant par le bain – où l’adulte peut le laisser coopérer, sans faire à sa place ni le laisser faire seul. En institution, le professionnel est là pour l’aider à faire par lui-même. Pour le bébé, c’est un plaisir de découvrir ses compétences sous le regard émerveillé d’un adulte. Cette notion de bébé co-acteur fait d’ailleurs partie des trois fondamentaux de l’approche piklérienne.
Quels sont les deux autres fondamentaux ?
Le premier est que chaque bébé à son propre rythme de développement et qu’il faut le respecter. Les acquisitions psychomotrices, en particulier la marche, sont harmonieuses, ancrées et stables à condition qu’elles viennent en temps voulu. Qu’importe si un bébé marche à 15 au lieu de 13 mois, ça n’a aucune importance. Le troisième est l’activité autonome permise par la liberté de mouvement physique. Cela suppose un espace pensé pour le bébé afin qu’il puisse faire ses propres expériences.
Comment la pensée piklérienne est-elle arrivée en France ?
Grâce à Geneviève Appell, psychologue, et Myriam David, pédopsychiatre. Elles ont visité la pouponnière Loczy et ont pu observer des enfants qui, considérés comme des personnes, se développaient harmonieusement. Leur étonnement était tel, qu’elles y sont retournées plusieurs fois avant de diffuser l’approche piklérienne en France en écrivant Loczy ou le maternage insolite en 1973. En 1984, en lien avec l’institut en Hongrie, elle fonde l’association Pikler-Loczy France. Nous venons d’ailleurs de fêter son 40e anniversaire. Sa fonction principale est de former les professionnels de la petite enfance à l’approche piklérienne pour qu’ils puissent la mettre en œuvre dans leurs pratiques professionnelles, notamment dans les structures collectives. Nous avons énormément de demandes.
Preuve que l’approche piklérienne n’est pas dépassée bien qu’elle soit d’un autre siècle…
Elle n’est absolument pas dépassée et est résolument moderne. En revanche, elle fait encore face à des résistances et à des malentendus, certains considérant la pensée piklérienne comme rigide et vieux jeu. Cela mérite un éclaircissement. Le bébé, pour se sentir en sécurité, a besoin de prévoir les enchaînements des actions qui vont se produire dans sa journée. En pédopsychiatrie, on parle de macrorythmes qui scandent une journée : le réveil, le repas, le change, le bain, le coucher… Mais dans ce cadre stable, il y a une grande place pour la spontanéité et la créativité. Chaque professionnel de la petite enfance va pouvoir construire une relation unique dans ses micro-échanges avec chaque enfant. Appréhender l’approche piklérienne comme un mode d’emploi crée des malentendus. Elle nécessite de connaître ses fondamentaux mais ensuite chaque professionnel, qui occupe des fonctions parentales, sans remplacer les parents, s’engage avec ce qu’il est lui-même.
Ça, c’est pour les malentendus mais vous parliez aussi de résistances… Qu’est-ce qui freine sa diffusion auprès du grand public ?
À mon sens, ce qui fait frein à la diffusion de la pensée piklérienne, c’est qu’elle considère vraiment le bébé comme une personne digne de respect. Or, nous avons encore tous une certaine ambivalence par rapport l’enfance dans laquelle la domination et le pouvoir de l’adulte demeurent un problème toujours non résolu.
Pour aller plus loin
Loczy ou maternage insolite de Myriam David et Geneviève Appell .
Les premières années de bébé de Genevièce Appell
Bébé serein avec Emmi Pikler de Julianna Vamos et Aurore Petit
L’approche piklérienne en pouponnière, un appui pour le prendre soin au quotidien, ouvrage collectif sous la direction de
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 21 décembre 2024