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Familiarisation en crèche : 4 pays, 4 façons d’accompagner l’enfant et sa famille

La rentrée approche et, pour de nombreux jeunes enfants, celle-ci rime avec entrée à la crèche. La période de familiarisation, autrefois appelée adaptation, est un moment clé pour les enfants, les parents et les professionnels. Elle doit être pensée, réfléchie et anticipée pour garantir un attachement sécurisé du tout-petit. Mais comment ce temps essentiel est-il envisagé en dehors de nos frontières ? Quelles sont les pratiques les plus répandues ? Quatre professionnelles nous partagent leur expérience en Allemagne, Suisse, Belgique et Angleterre.

Adeline Remy, EJE en Allemagne : « Nous avançons toujours en fonction de l’enfant »

« Je suis éducatrice de jeunes enfants et j’exerce aujourd’hui en Allemagne, à Neuenburg am Rhein, tout près de la frontière avec la France. J’ai fait toute ma formation en France, avec le parcours classique de trois ans en centre de formation, jusqu’au diplôme d’EJE. Depuis 2018, je travaille dans une crèche accueillant des enfants âgés de 1 à 3 ans. Ici, les petits ne commencent généralement pas avant un an, car beaucoup de mères prennent un congé parental d’un ou deux ans. En Allemagne, la familiarisation – que nous appelons ici Eingewöhnung – est très différente de ce que j’ai connu en France. Nous demandons aux parents d’être disponibles pendant huit semaines. Cela peut sembler long, mais c’est ancré dans la culture et bien compris par les familles. On attend des parents une grande flexibilité. C’est parce que l’on dispose de ce temps que l’on peut ajuster les temps de présence de l’enfant selon ses besoins et ses capacités, sans avoir la « pression » du retour au travail des parents, puisque ces conditions sont clairement stipulées dans le contrat.

Le rôle de l’éducatrice référente (chez nous, 100 % du personnel de crèche est féminin) est primordial : d’une part dans la construction d’une relation de confiance avec l’enfant et son parent, et d’autre part dans la retransmission à l’équipe des informations nécessaires à un accueil optimal. C’est elle qui restera l’interlocutrice privilégiée des parents durant toute la période d’accueil de l’enfant à la crèche et qui prendra les décisions concernant l’enfant (place à table, choix du lit dans le dortoir, horaires de coucher…). C’est également elle qui mènera les entretiens avec les parents.

Le modèle de référence que nous appliquons est celui de Berlin, qui favorise une séparation sécurisée entre l’enfant et ses parents en créant progressivement un lien de confiance avec une professionnelle référente à la crèche. Concrètement, nous organisons un entretien préparatoire avec les parents un ou deux mois avant l’entrée de l’enfant. On aborde les habitudes de sommeil, d’alimentation, le rythme de vie… Les trois premiers jours, le parent vient avec son enfant pendant une heure chaque jour, pour permettre à l’enfant de découvrir les lieux et de commencer à créer un lien avec son éducatrice référente. Le quatrième jour (sauf si c’est un lundi), nous faisons une première séparation très courte : dix à quinze minutes. Le parent quitte la crèche, mais reste disponible et revient rapidement. Progressivement, les semaines suivantes, on augmente la durée de présence de l’enfant et on réduit la présence du parent. Pendant les deux premières semaines, l’enfant ne reste jamais plus d’une à deux heures à la crèche.

Dans notre organisation, contrairement au modèle de Berlin qui préconise que la familiarisation se fasse toujours au même endroit, il y a plus de souplesse : les rencontres peuvent avoir lieu dehors s’il fait beau ou à l’intérieur selon la météo. L’enfant ne retrouve donc pas toujours son éducatrice au même endroit ni avec les mêmes jouets. Nous avançons toujours en fonction de l’enfant. L’objectif est que les séparations se fassent en douceur, que le parent revienne chercher un enfant serein, et non en pleurs ou en détresse. Les huit semaines permettent de sécuriser cette transition, tout en restant flexibles : parfois, l’adaptation se fait plus vite, parfois, elle nécessite plus de temps.

Nous limitons aussi le nombre de familiarisations en parallèle pour que chaque enfant bénéficie de l’attention nécessaire : en général, pas plus de deux nouvelles entrées par mois. De toute manière, les arrivées sont étalées : cette année, un enfant en septembre, un en octobre, un peut-être en novembre. Un entretien facultatif avec les parents peut avoir lieu pendant les huit semaines de familiarisation, si l’on voit que l’enfant a des difficultés. Un autre entretien est prévu après les huit semaines. La grande différence que je constate par rapport à la France, c’est qu’en Allemagne, on met clairement en avant le bien-être de l’enfant avant la contrainte professionnelle des parents ».

Jessica Rollier, EJE en Suisse : « La relation de confiance se crée parce que les parents passent du temps avec nous »

«  Je travaille en crèche, à Bernex en Suisse, dans le canton de Genève depuis un an. Je suis éducatrice de jeunes enfants et je m’occupe des 0-1 ans. Dans ce groupe, nous avons deux sous-groupes : les « tout-petits » (dès 4 mois) et les « plus grands » (jusqu’à un an). Dans mon sous-groupe, nous accueillons huit enfants par jour. Chaque éducatrice est référente de plusieurs enfants : cette année, j’en avais huit. L’an prochain, nous serons plus nombreuses, donc je n’en aurai que quatre.

La familiarisation concerne surtout le groupe des bébés. Dans les autres sections (1-2 ans, 2-3 ans…), il y en a beaucoup moins, car la plupart des enfants montent simplement du groupe précédent. Les enfants entrent à la crèche généralement vers quatre mois, car le congé maternité en Suisse est plus long qu’en France. Les nouvelles familles arrivent le plus souvent en septembre, après trois semaines de fermeture estivale. C’est nous, éducatrices référentes, qui contactons directement les parents pour fixer les dates de familiarisation.

Chez nous, la familiarisation dure trois demi-journées de quatre heures, suivies d’une quatrième journée de six heures pendant laquelle l’enfant reste seul à la crèche. Dans le détail, le premier jour  : le parent reste avec l’enfant. C’est lui qui s’en occupe entièrement. Il nous parle de son bébé : rythme, alimentation, sommeil, habitudes. Nous prenons des notes, nous observons, échangeons. Le deuxième jour, le parent est toujours présent, mais nous commençons à prendre notre place. Petit à petit, on s’occupe de l’enfant : on le prend dans les bras, on le change, on le nourrit parfois, tout en laissant le parent à proximité pour qu’il soit rassuré. Le troisième jour,  l’objectif est que nous devenions les interlocutrices principales de l’enfant, toujours avec le parent présent, mais en retrait. L’enfant commence à s’habituer à nous, à reconnaître nos voix, nos visages, nos odeurs. Enfin le quatrième jour, l’enfant reste seul à la crèche pendant six heures. Nous demandons aux parents de rester disponibles et joignables au cas où la séparation se passerait mal.

C’est un modèle très souple : si l’enfant ou les parents ont besoin de plus de temps, nous adaptons. Nous pouvons réduire la durée des demi-journées ou rallonger la période de familiarisation. Avant mon arrivée, la crèche utilisait un autre système avec des venues très courtes (30 minutes à 1 heure) sur deux semaines. Mais cela ne permettait pas aux parents de voir vraiment la vie de la crèche. Avec notre modèle, les parents passent quatre heures entières dans le groupe. Ils voient comment nous fonctionnons, comment nous prenons soin de leur enfant. Cela crée une relation de confiance dès le départ. Cette année, les familiarisations risquent d’être plus compliquées à organiser, car plusieurs enfants commenceront en même temps, parfois le même jour. Nous essayons d’anticiper et de coordonner nos plannings entre éducatrices pour éviter que plusieurs familiarisations ne se déroulent dans un même espace ».

Helena Keller, ex-EJE en Angleterre : « Ici la priorité, c’est que les parents puissent reprendre le travail »

 « Pendant mes six dernières années en Angleterre, j’ai travaillé dans quatre crèches privées différentes à Londres. Là-bas, les structures accueillent des enfants de 0 à 4 ans. La plupart d’entre eux entrent en crèche vers neuf mois. Les arrivées des enfants ne se font pas toutes en même temps : il n’y a pas vraiment de « rentrée » comme en France au mois de septembre, les accueils restent globalement répartis tout au long de l’année.

J’ai été surprise de la rapidité de la familiarisation en Angleterre. Elle se limite souvent à trois jours ou une semaine au maximum. En comparaison, je trouve que l’Allemagne a un accompagnement bien plus qualitatif, avec un vrai respect du rythme et des besoins de l’enfant. En Angleterre, les parents paient très cher, donc il y a une forte attente afin qu’ils puissent reprendre le travail rapidement. Si la période de familiarisation est gratuite, ils acceptent parfois qu’elle dure plus longtemps, mais cela reste rare.

Le premier jour, le parent et l’enfant restent ensemble pendant une heure dans la salle, afin de découvrir l’environnement et rencontrer la référente. Le deuxième jour, la durée passe à deux heures et nous introduisons une première séparation d’environ quinze minutes. Le troisième jour, l’enfant reste trois heures à la crèche. À l’issue de cette étape, il passe rapidement à des journées complètes, parfois de huit à dix heures. Je trouve cette méthode trop rapide. Les enfants pleurent souvent pendant plusieurs semaines, mais c’est considéré comme normal. Il existe bien une éducatrice référente par enfant, mais le personnel formé en Angleterre n’a pas toujours conscience de l’importance de cette étape.

Ici, les formations sont plus basiques et très axées sur la sécurité, pas assez sur la pédagogie. En tant que directrice, j’ai essayé de faire évoluer les pratiques, mais la réponse de la direction était toujours la même : « Nous n’avons pas le personnel suffisant pour mettre en place des adaptations plus longues. » À mon arrivée, certaines crèches faisaient des « home visits » : la référente et la directrice rencontraient l’enfant chez lui, dans son environnement. C’était intéressant pour comprendre la famille et l’enfant, mais cela demandait beaucoup de temps et d’organisation. Après la pandémie, cette pratique a été abandonnée ».

Pauline Dame, puéricultrice en Belgique : « On peut aller jusqu’à dix séances de familiarisation si l’enfant en a besoin »

« Je travaille depuis 27 ans comme puéricultrice dans une crèche-pouponnière à Namur. Notre démarche est assez unique en Belgique : nous sommes ouverts 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, avec 30 places. Douze sont réservées à des enfants placés par les services d’aide à la jeunesse et le reste à des enfants dont les parents ont des horaires de travail atypiques. Chez nous, la familiarisation est un véritable processus. Elle s’étend sur dix rencontres, qui commencent deux à trois semaines avant l’entrée effective de l’enfant.

Les travailleuses médico-sociales, qui sont aussi des infirmières, ont un rôle important pendant la phase de familiarisation. Elles se rendent directement au domicile des parents, soit juste avant, soit pendant la familiarisation, afin de leur remettre tous les documents officiels : projet pédagogique de la crèche, règlement intérieur, informations pratiques. Elles complètent aussi le dossier administratif, notamment pour calculer le tarif qui dépend des revenus des parents.

La première rencontre à la crèche est avant tout un temps d’échange : j’accueille les parents dans la section où sera leur enfant, je leur présente l’espace, le lit, l’endroit où seront rangées ses affaires, et je réponds à toutes leurs questions. L’infirmière est également là pour présenter la structure, et nous prenons ensemble le temps de remplir un petit questionnaire sur les habitudes et les besoins de l’enfant. C’est un temps assez long.

Les rencontres suivantes sont organisées de manière progressive. La deuxième familiarisation se déroule autour d’un repas : j’invite le parent à donner lui-même le repas à son enfant, dans nos conditions habituelles. Chez nous, les repas se donnent dans les bras, jamais dans un relax ou une chaise haute. Lorsque le petit est capable de s’asseoir à une petite table, généralement vers 18 mois, il rejoint alors les repas avec les groupes des 2-3 ans. La troisième familiarisation se fait à nouveau autour d’un repas que je donne moi-même, avec le parent à mes côtés. Cela permet à l’enfant de voir que son parent me confie en toute sécurité un moment aussi important que le repas.

Après les premières étapes, on passe aux phases 4, 5 et 6, qui sont des familiarisations plus longues. L’enfant commence par venir seul à la crèche pendant une demi-heure ou une heure. Ensuite, la durée est progressivement augmentée à deux heures, puis trois heures. À ce stade, il prend aussi un repas à la crèche. On continue ainsi, étape par étape, jusqu’à atteindre des demi-journées complètes avec repas et sieste. Au départ, certains parents trouvent la familiarisation longue. Mais une fois qu’ils passent par cette étape, ils se rendent compte à quel point elle est bénéfique pour tout le monde : pour leur enfant, pour eux et pour nous.

Ces dix familiarisations ne sont pas figées : elles peuvent être prolongées si l’enfant ou le parent en ressent le besoin. À l’inverse, si tout se passe bien, nous pouvons alléger un peu le programme. Depuis que nous sommes passés de cinq à dix rencontres, j’ai vu une vraie différence : les enfants arrivent plus sereins, les parents sont plus confiants, et nous, puéricultrices, pouvons beaucoup mieux connaître les enfants et leurs habitudes. Les familiarisations ne se limitent pas aux parents : si les grands-parents ou d’autres proches doivent venir chercher l’enfant, nous les invitons aussi à participer ».

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Propos recueillis par Candice Satara

PUBLIÉ LE 19 août 2025

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