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Assistantes maternelles : une enquête nationale révèle des risques professionnels sous-estimés
Pour la première fois en France, les partenaires sociaux de la branche des particuliers employeurs et de l’emploi à domicile dévoilent une enquête nationale dédiée à la santé au travail. Menée auprès de plus de 4 100 salariés, cette étude, dont les résultats ne sont pas encore officiels, met en évidence les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les assistantes maternelles et, dans une moindre mesure, les gardes d’enfants à domicile.
L’étude a été pilotée par le Service de Prévention et de Santé au Travail National (SPSTN) et réalisée par l’Observatoire de l’emploi à domicile et l’institut CSA. Elle intervient dans un contexte de mise en place effective de la médecine du travail pour les salariées de l’emploi à domicile depuis le 1er janvier 2025. L’enquête a été menée en ligne auprès d’un échantillon représentatif de 4 142 salariés de particuliers employeurs, dont des assistantes maternelles. Son objectif était double : identifier les contraintes et risques professionnels rencontrés au quotidien et donner la parole aux salariés sur leur vécu du travail, leurs attentes et leur perception de la reconnaissance professionnelle. Les résultats font largement écho au ressenti de terrain perçu par les organisations professionnelles du secteur. « Les résultats ne m’étonnent pas. C’est exactement ce que vivent les assistantes maternelles au quotidien. Il était temps que ces réalités soient objectivées », souligne Audrey Besnard-Lescène, secrétaire générale du syndicat UNSA ProAssmat & Assfam.
Plus de 9 assistantes maternelles sur 10 exposées à des contraintes physiques
L’étude montre que les contraintes physiques et posturales font partie du quotidien de nombreux professionnels, avec des niveaux d’exposition variables selon les activités. Les assistantes maternelles apparaissent particulièrement exposées. Ainsi, une très large majorité d’entre elles réalise des mouvements répétitifs (93 %) et adopte des postures contraignantes (92 %) de manière régulière ou systématique. Le port et le déplacement de charges, notamment liés à la manipulation des enfants et au matériel de puériculture, concernent également plus de trois quarts des assistantes maternelles (77 %), ainsi que 71 % des gardes d’enfants à domicile.
Cette usure physique n’est pas sans conséquence sur la santé : près de la moitié des salariés du secteur des particuliers employeurs déclarent souffrir de troubles musculo-squelettiques. L’étude ne précise toutefois pas la proportion spécifique pour les métiers de la petite enfance. Au-delà des contraintes physiques, l’enquête met aussi en évidence une exposition importante à des risques environnementaux. Ainsi, 89 % des assistantes maternelles déclarent être exposées au bruit de manière régulière ou systématique. Les gardes d’enfants à domicile sont également concernées, mais dans une proportion nettement inférieure (44 %). Ces constats rejoignent largement les chiffres sur la pénibilité des métiers de la petite enfance dévoilés par le SNPPE dans sa récente campagne « Les gestes invisibles ».
Un sentiment d’isolement très marqué
38 % des salariés de particuliers employeurs déclarent se sentir isolés dans leur travail, une réalité inhérente à des métiers majoritairement exercés au domicile, souvent sans collectif de travail. Ce sentiment d’isolement touche plus fortement les assistantes maternelles : 21 % d’entre elles se disent tout à fait d’accord avec l’affirmation « vous vous sentez isolée dans votre travail », contre 14 % pour l’ensemble des salariés. Les gardes d’enfants à domicile sont également concernées, avec 15 % exprimant un sentiment d’isolement marqué.
Une conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle sous tension
La conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle constitue un enjeu central pour les salariés du secteur des particuliers employeurs. 43 % d’entre eux estiment que les besoins de leur travail empiètent sur leur vie personnelle et/ou familiale. Toutefois, seuls 18 % se déclarent tout à fait d’accord avec cette affirmation. Chez les assistantes maternelles, en revanche, la part de celles qui se disent tout à fait d’accord atteint 40 %, soit plus du double du niveau observé pour l’ensemble des salariés. Cette donnée met en lumière une imbrication très forte entre sphères professionnelle et privé, notamment parce que l’activité s’exerce le plus souvent au domicile.
Manque de temps et de moyens : des écarts marqués
La grande majorité des salariés déclarent disposer d’un temps suffisant pour réaliser leur travail correctement. À l’inverse, les assistantes maternelles se distinguent comme le métier exprimant le plus de réserves sur l’ensemble des conditions de travail analysées. Elles sont moins nombreuses que les autres professionnels du secteur à se déclarer pleinement satisfaites du temps dont elles disposent pour réaliser leur travail correctement (44 %, contre 57 % pour les gardes d’enfants à domicile et 89 % pour l’ensemble des salariés), des moyens nécessaires pour garantir un travail de qualité (23 %, contre 55 % chez les gardes d’enfants et 88 % en moyenne), ainsi que des informations utiles à l’exercice de leur activité (17 %, contre 59 % et 84 %). Ces écarts traduisent des contraintes spécifiques au métier d’assistante maternelle, liées notamment à l’accueil continu des enfants au domicile.
14 % des assistantes maternelles se sentent pleinement reconnues dans leur travail
Au-delà des risques identifiés, l’enquête souligne une perception globalement positive du travail. Ce ressenti favorable s’accompagne d’un sentiment d’utilité sociale très fort : 99 % des salariés considèrent que leur travail est utile aux autres et 92 % déclarent aimer leur métier. La reconnaissance et le respect sont également largement perçus, avec 79 % des salariés estimant recevoir la considération qu’ils méritent.
Les résultats apparaissent toutefois plus contrastés chez les assistantes maternelles. Leur satisfaction globale au travail demeure élevée, avec une note moyenne de 7,3/10, proche de celle observée dans les autres métiers du secteur. En revanche, seules 14 % d’entre elles estiment recevoir au travail tout le respect et la reconnaissance qu’elles méritent. « Ce chiffre est très parlant : beaucoup d’assistantes maternelles ne se sentent tout simplement pas reconnues pour leur travail », analyse Audrey Besnard-Lescène. Elle rappelle également que « pendant la crise sanitaire, les assistantes maternelles ont continué à travailler, parfois avec un nombre très élevé d’enfants sous leur seule responsabilité, sans que cet engagement ne se traduise ensuite par davantage de reconnaissance ». Le niveau de stress déclaré est par ailleurs légèrement supérieur à la moyenne du secteur (5,8/10 contre 4,9/10), traduisant une charge mentale et organisationnelle plus marquée.
Tenir le rythme… jusqu’à la retraite : un défi majeur
La capacité à tenir le rythme de travail jusqu’à la retraite apparaît particulièrement préoccupante chez les assistantes maternelles. Alors que 53 % des salariés du secteur estiment ne pas pouvoir continuer à ce rythme jusqu’à la retraite, cette proportion atteint 60 % chez les assistantes maternelles, soit le niveau le plus élevé parmi les métiers analysés. Ce chiffre dépasse nettement celui observé chez les gardes d’enfants à domicile (49 %) et les assistants de vie (52 %), traduisant une usure professionnelle plus marquée.
Garde d’enfants à domicile : un cadre perçu comme plus maîtrisé
Les gardes d’enfants à domicile affichent une satisfaction au travail comparable, avec une note moyenne de 7,4/10 et un niveau de stress plus modéré (5,4/10). Elles se déclarent plus souvent, satisfaites de leur organisation et de leur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Pour Audrey Besnard-Lescène, ces écarts s’expliquent par des conditions d’exercice profondément différentes. Déjà, les assistantes maternelles accueillent généralement plus d’enfants, et parfois plusieurs bébés, ce qui est rarement le cas des auxiliaires parentales. Cette différence pèse directement sur la charge physique, le bruit et la fatigue. « On demande mille fois plus à une assistante maternelle qu’à une garde d’enfants à domicile, ajoute la représentante syndicale. Le métier est extrêmement encadré, extrêmement surveillé. Elles sont davantage fragilisées. » Audrey Besnard-Lescène soulève un autre point concernant la reconnaissance. « Quand on est garde d’enfants à domicile, les parents voient concrètement ce qui est fait chez eux. Chez les assistantes maternelles, une grande partie du travail reste invisible. Les parents n’imaginent pas tout ce qui se passe dans la journée, notamment le nettoyage, la préparation des repas ou l’organisation après les temps de repos des enfants. », souligne-t-elle. Cette différence de cadre a un impact sur la reconnaissance perçue.« Le travail des gardes d’enfants à domicile est plus considéré, plus intégré dans la famille. On entend souvent dire : “Elle fait partie de la famille.” »
Et maintenant des actions concrètes
Pour les représentants du secteur, cette enquête constitue une avancée importante, mais elle ne peut rester un simple état des lieux. « Maintenant que les chiffres sont là, il faut que cela débouche sur des actions concrètes pour améliorer les conditions de travail. Il ne faut pas que cette étude reste un constat », insiste Audrey Besnard-Lescène. La mise en place du SPSTN s’inscrit pleinement dans cette dynamique, en offrant pour la première fois aux professionnels de la petite enfance employés par des particuliers un cadre structuré de suivi en santé au travail et de prévention des risques professionnels. Reste toutefois à s’assurer que ce nouveau service monte pleinement en puissance, et puisse répondre aux attentes et besoins des assistantes maternelles et gardes d’enfants à domicile.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 12 décembre 2025