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Diriger une crèche : quand la gestion et l’urgence font oublier les enfants

À force de gérer les plannings, les absences, les tableaux de taux d’occupation et les protocoles, certaines directrices finissent par s’éloigner progressivement de ce qui constitue le cœur même de leur métier. Non pas par désintérêt, non pas par manque de conviction, mais parce que la réalité du poste les en éloigne, presque malgré elles.

Et peu à peu, presque sans qu’on s’en rende compte, le temps auprès des enfants devient quelque chose qu’on reporte quand les urgences se seront calmées. Mais les urgences ne se calment pas vraiment… C’est ce qu’on appelle être « sous l’eau » cette expression qu’on prononce presque en souriant, comme si c’était une fatalité du poste, alors qu’elle décrit quelque chose de bien plus sérieux, une directrice progressivement coupé de la réalité de ce qu’elle dirige. Or c’est précisément là que se trouve le cœur du métier.

La relation éducative, au cœur de la vie de la crèche

Une crèche n’est pas simplement une structure à faire fonctionner, vous le savez bien et c’est pour cela que vous n’avez pas hésité une seconde à signer ! C’est un espace de vie, de relation et de développement d’une richesse et d’une complexité que les fameux indicateurs de gestion ne savent pas et ne pourront jamais mesurer.

Les enfants sont en construction permanente neurologiquement, émotionnellement, relationnellement. Leur cerveau est immature. Leur rapport au monde se construit dans chaque interaction, chaque moment vécu et partagé. Le bruit, le rythme, les transitions, la disponibilité des adultes, l’aménagement des espaces, la manière dont un professionnel s’adresse à un enfant qui pleure, la qualité de présence d’un adulte au moment du repas, le climat émotionnel du groupe en fin d’après-midi, rien de tout cela n’est secondaire. Tout cela participe à la relation éducative, cette relation qui se tisse dans les gestes du quotidien.

C’est pourquoi diriger une crèche implique tellement. C’est penser les conditions dans lesquelles des enfants vont construire leur rapport au monde, à eux-mêmes et aux autres.  Et cela suppose quelque chose que les fiches de poste disent rarement, rester profondément ancré dans la réalité de l’enfance, avoir le sens de l’enfance.

Le risque de s’éloigner du réel

Les directeurs d’EAJE sont soumis à une pression croissante avec les exigences administratives qui se sont multipliées au fil des années, ainsi que les contraintes réglementaires qui ne sont pas non plus à la traine ! Face à tout cela, il est humain et compréhensible de se concentrer sur ce qui fait du bruit  les urgences, les tableaux, les réunions et autres réjouissances… C’est la conséquence logique d’un poste dont la charge a considérablement augmenté sans que le temps disponible ne suive.

Ce qui a eu également au fil du temps un effet invisible et progressif sur le sens du travail. Une directrice qui s’éloigne de la réalité des enfants risque de prendre des décisions pertinentes sur le plan organisationnel mais déconnectées de ce qui se vit réellement dans les sections. On planifie des journées efficaces qui sont, pour les enfants, émotionnellement épuisantes. On formule des attentes pédagogiques qui ne tiennent pas compte des capacités développementales réelles des tout-petits. On parle de socialisation là où certains enfants cherchent encore, simplement, à sécuriser leur attachement.

Ce n’est pas un manque de compétence, c’est souvent un manque de contact avec le réel de l’enfance. Et ce contact-là, on ne peut pas le remplacer. Le réel d’une crèche se trouve dans un bébé qui cherche des yeux un adulte disponible dans un groupe où la tension monte sans que personne ne comprenne exactement pourquoi, dans une professionnelle qui n’a plus les ressources intérieures pour être vraiment présente, car trop éreintée par de nombreux remplacements, dans un enfant qui n’explore plus parce qu’il ne trouve pas la stabilité suffisante pour  oser …

Une nécessité professionnelle

Ces choses-là se voient. Elles se sentent. Elles s’éprouvent en étant là, auprès des enfants. C’est pourquoi la présence terrain du directeur n’est pas un geste de surveillance ni un luxe qu’on s’offre quand les urgences administratives le permettent. C’est une véritable nécessité professionnelle. Il y a une autre raison, tout aussi importante, pour laquelle le directeur ne peut pas s’éloigner des enfants. C’est son rôle de « donneur de sens » auprès de son équipe.

Les professionnelles de crèche exercent un métier exigeant, souvent peu reconnu, parfois mal compris. Elles ont besoin de comprendre pourquoi elles font ce qu’elles font. Pas seulement de savoir comment mais de comprendre le sens profond de chaque geste, de chaque posture, de chaque choix d’accompagnement. Ce sens, la directrice est la mieux placée pour le porter et le transmettre. Expliquer pourquoi un bébé cherche le regard avant d’explorer, pourquoi le bruit fatigue et comment l’espace peut aider, pourquoi certains comportements que les adultes vivent comme difficiles ne sont que l’expression normale d’un développement en cours.

Quand les équipes comprennent les enjeux de la relation éducative, les pratiques changent. Les adultes deviennent plus patients, plus observateurs et sont moins dans l’interprétation. Ce basculement ne se produit pas uniquement par décret ou référentiel ! Il se produit lorsque la directrice est la première à porter cette vision. Elle l’incarne dans ses échanges avec l’équipe, dans ses observations terrain, dans les mots qu’elle utilise pour parler des enfants, dans les exigences qu’elle formule et dans le sens qu’elle donne aux pratiques professionnelles.

Une seule question à se poser

Une directrice qui parle des enfants avec précision, avec attention, donne à son équipe une façon de regarder, qui change tout. Il existe une question simple, qu’il peut être utile de se poser régulièrement. À quel moment de ma journée suis-je encore en lien direct avec ce que vivent les enfants ? Il ne s’agit pas de vous culpabiliser dans ce marasme contextuel loin de là, mais plutôt de garder en tête cette question qui dit quelque chose d’important sur l’ancrage du travail de direction.

Une crèche peut très bien continuer à fonctionner administrativement quand les enfants s’effacent des préoccupations quotidiennes du directeur. Les plannings tournent. Les protocoles sont respectés. Les réunions ont lieu. Tout semble tenir. Mais quelque chose se perd doucement dans la qualité de ce qui est pensé, dans la pertinence de ce qui est décidé, dans le sens que les équipes trouvent à leur travail. Ce quelque chose, c’est la relation éducative.

Diriger une crèche, dans toute sa complexité, c’est faire en sorte que les enfants soient toujours le point de départ du travail dans le concret de chaque journée.

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PUBLIÉ LE 10 juin 2026

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Une réponse à “Diriger une crèche : quand la gestion et l’urgence font oublier les enfants”

  1. Florence Richardeau dit :

    « Vieille EJE diplômée en 1981,j’ai travaillé en crèche collective, je m’occupais d’un groupe de 20 enfants avec 2 auxiliaires de puériculture… ce que vous dites là était le cœur de mon métier : être là présente et disponible, attentive aux besoins des enfants , a leurs recherches de regard , d’approbation, ou d’aide.. les remplaçantes me disaient : dans ta section, les enfants ne pleurent pas… je trouve dommage que les EJE aujourd’hui s, ‘occupent plus de gérer uns structure que d »ETRE  » auprès des enfants. Une présence chaleureuse et constante rassure l’enfant et le conforte dans ses aprentissages et ses relations avec autres..

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