Crèche : le rôle clé du manager pour changer de regard sur les parents
Retards répétés, questions insistantes, distance ou désaccords : face à certaines attitudes parentales, les jugements et les étiquettes peuvent rapidement s’installer au sein des équipes. Comment aider les professionnels à prendre du recul, à mieux comprendre ce qui se joue dans la relation et à construire une véritable alliance avec les familles, sans renoncer au cadre ni aux besoins de l’enfant ? Les conseils de notre experte en management, Marie Defrance.
Les équipes sont amenées à accompagner une grande diversité de situations avec les familles. Les équipes ont pour mission de construire une relation de confiance avec elles en adaptant leur manière de communiquer aux besoins, aux attentes et aux préoccupations de chacune d’elles. Cela implique, avant toute chose, d’expliquer les pratiques professionnelles, de rendre le projet pédagogique compréhensible et de favoriser un dialogue respectueux, même lorsque les points de vue diffèrent. Les modalités de communication, le degré de confiance, l’implication dans les échanges ou encore les réactions des parents changent considérablement selon les contextes et les représentations de chacun.
Au quotidien, les équipes ont aussi pour mission de faire vivre le cadre de fonctionnement de la structure. Cela les conduit parfois à rappeler aux familles les règles communes, les repères éducatifs ou encore les limites qui permettent de garantir la sécurité, le bien-être des enfants et la qualité de l’accueil. Si ce rôle s’exerce au fil des échanges quotidiens, la direction reste le premier garant de ce cadre accompagnant les professionnels dans son application et prenant le relais lorsque la situation nécessite une décision ou un positionnement institutionnel.
Certaines situations compliquent la situation
Mais certaines situations, plus complexes, peuvent rendre la relation avec certaines familles plus fragile. Ces situations sont souvent celles où les pratiques, les mots ou les façons d’être des parents s’éloignent le plus de ce que les professionnels connaissent ou attendent. En réalité, les difficultés invitent à interroger la manière dont les professionnels interprètent les attitudes parentales et construisent leur compréhension de la relation avec les familles.
Dans ce contexte, le rôle du manager est déterminant, car il lui appartient de soutenir les équipes dans l’analyse de ces situations et leur compréhension. Les parents sont souvent évoqués par les professionnels à travers ce qui pose problème : celui qui ne respecte pas les horaires, celle qui n’a pas ramené le doudou, ou celui qui remet en question une observation professionnelle.
Cette manière de nommer les familles met en lumière une représentation, souvent implicite, de « bons » et de « mauvais » parents. Une représentation qui se construit en équipe, se répète en réunion, et finit par s’inviter dans chaque nouvelle interaction. Un parent qui pose beaucoup de questions devient ainsi celui qui ne fait pas confiance. Un parent discret peut devenir celui qui se désintéresse.
Sortir du jugement et des « étiquettes »
Ces étiquettes, une fois posées, sont difficiles à déconstruire. Lorsque l’on dit qu’un parent arrive toujours en retard, on dépasse souvent le simple fait pour entrer, sans le vouloir, dans le jugement. Vous l’aurez compris, avant d’interroger ce que fait le parent, il est nécessaire d’interroger ce que ce comportement vient réveiller chez le professionnel qui l’observe. En effet, les représentations que l’on se fait d’une bonne parentalité sont le résultat d’une histoire personnelle, d’une culture professionnelle, de convictions construites au fil du temps.
Chacun perçoit le monde depuis sa propre représentation, faite de son histoire, de ses valeurs et de ses habitudes ; le parent perçoit la sienne depuis la sienne. Face à un parent qui s’écarte de ces repères implicites, la première réaction est souvent d’y voir un manque de motivation, d’organisation, d’intérêt pour son enfant. Et parfois le professionnel peut être réellement dérouter, au point de le laisser un instant sans mots… Une parole tenue sans filtre, une façon d’être avec l’enfant très éloignée de ce qui est promu dans la structure, une réaction qui interpelle. Et cela a un coût. Ce coût est d’autant plus élevé lorsque le parent, de son côté, sent bien qu’il est perçu à travers ce prisme. Il se braque, se justifie, ou au contraire se retire davantage.
Il y a pourtant, derrière beaucoup de ces comportements, quelque chose d’assez universel , car confier son enfant à un tiers n’a rien d’un geste anodin. Cette séparation quotidienne peut réveiller de l’anxiété, de la culpabilité, une ambivalence des sentiments que le parent ne formule jamais ainsi, mais qui peut s’exprimer à travers un retard répété, une méfiance apparente, ou une distance qui n’est pas du désintérêt. Un parent qui semble se méfier de l’équipe n’est pas nécessairement un parent qui juge le professionnalisme de celle-ci. Il peut être, avant tout, un parent qui a du mal à se séparer ou qui se sent mal à l’aise face à une équipe de professionnels.
Devenir parent est d’ailleurs, en soi, une expérience déstabilisante et c’est un euphémisme ! Un apprentissage semé de questions sans réponse certaine : « est-ce que je fais bien ? », bien avant même que la crèche n’entre en scène. Le jugement professionnel, aussi involontaire soit-il, vient alors se poser sur une fragilité qui existait déjà. L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à interpréter la distance ou la réactivité d’un parent comme un désintérêt ou une mauvaise volonté. Or, la parentalité s’exerce souvent dans un contexte que l’équipe ne connaît qu’en partie : fatigue, difficultés matérielles, séparation, isolement, propre histoire avec les institutions. Il va être nécessaire de prendre le temps de comprendre avant de conclure, de recueillir avant de juger, et parfois, de renoncer à une explication trop rapide qui rassure l’équipe sans éclairer la situation.
Comment adresser une inquiétude ?
Cela suppose aussi de changer la manière même d’adresser une inquiétude. Plutôt qu’une remarque frontale sur un comportement observé chez l’enfant, une observation formulée avec douceur ouvre le dialogue là où le reproche l’aurait fermé : « J’ai remarqué que votre enfant semblait fatigué ces derniers temps, avez-vous observé des changements dans son quotidien ? » n’a pas le même effet que « Il faudrait coucher votre enfant plus tôt le soir ».
N’oublions pas que la plupart des parents souhaitent bien faire, même lorsque leurs façons de faire diffèrent des attentes professionnelles. Dans ce contexte, une remarque même bienveillante peut être vécue comme une remise en question de sa légitimité de parent. Il faut ici mesurer un paradoxe important, ce que l’équipe cherche à transmettre (des repères, de la cohérence, de la sécurité pour l’enfant) peut être reçu par le parent comme un jugement sur sa capacité à élever son enfant.
Or, le sentiment de légitimité parentale est une composante essentielle de la relation de confiance. C’est pourquoi accueillir consiste à permettre à chacun de trouver sa place, sans renoncer aux besoins de l’enfant. Ce principe n’est d’ailleurs plus seulement une conviction de terrain car les textes qui encadrent aujourd’hui le soutien à la parentalité placent, en tout premier principe, la reconnaissance et la valorisation des compétences des parents, sans jugement, ni préjugé, ni injonction. Le manager doit être en mesure de rappeler un cadre lorsque cela est nécessaire, tout en gardant , bien sûr, une porte ouverte au dialogue.
Des échanges adaptés à chaque parent
Ce changement de regard s’éprouve également dans le moment le plus banal et le plus quotidien de la relation : la transmission du matin ou du soir. Communiquer avec chaque parent relève d’un véritable travail sur mesure. Lorsque les transmissions deviennent trop standardisées, répétitives ou interchangeables d’un enfant à l’autre, elles peuvent donner aux familles le sentiment que leur enfant n’a pas été observé dans sa singularité.
Or, chaque parent a besoin de percevoir que son enfant a été accueilli, compris et accompagné pour ce qu’il est, avec ses particularités, ses émotions et son vécu de la journée. Si le professionnel ne relaie chaque soir que le sommeil et l’alimentation de l’enfant, le parent en vient peu à peu à ne plus partager le matin que ce type d’information, pensant que c’est précisément ce qui est attendu de lui.
C’est aussi dans ce moment que les étiquettes évoquées plus haut se fabriquent, dans les deux sens. Des mots comme « il a été difficile », « il a beaucoup pleuré », répétés jour après jour, finissent par installer une appréhension chez le parent, qui redoute lui-même l’instant de la transmission. Un professionnel attentif à ses propres formulations évite ainsi de stigmatiser un enfant, tout comme il évite de stigmatiser un parent. Changer de regard sur les parents commence donc par une vigilance sur ce que l’équipe choisit de dire, et sur la façon dont elle le dit, dans ces quelques minutes répétées chaque jour où la relation se joue.
Construire la confiance, un travail collectif
Évidemment, ce changement de posture ne repose pas uniquement sur la bonne volonté individuelle de chaque professionnel au moment de l’échange. Il se prépare en amont, à travers des espaces dédiés à la réflexion sur la professionnalisation des relations. Ce travail de recul demande, très concrètement, du temps hors la présence des enfants : réunions d’équipe, temps d’analyse de pratiques, temps de formation où les représentations peuvent être mises en mots avant d’être mises à distance. Ce temps de recul collectif n’est pas un supplément que l’on s’autorise si l’organisation le permet, mais une condition de la qualité de l’accueil, au même titre que les autres missions de l’équipe.
De plus, beaucoup de parents se représentent la crèche de façon très éloignée de sa réalité quotidienne. Rendre visible ce qui se joue habituellement dans l’ombre du quotidien change la manière dont une remarque, plus tard, sera reçue. Pour créer une relation de confiance avec les familles, il est également important de s’appuyer sur des temps et des supports qui facilitent la compréhension mutuelle et entretiennent le dialogue tout au long de l’année. La réunion de parents, ou un forum plus interactif où chacun peut échanger librement autour de différents thèmes, crée un véritable espace de dialogue. Elle permet aux familles de rencontrer les professionnels, de mieux comprendre les pratiques de la structure et de donner du sens aux choix éducatifs avant que des incompréhensions ne s’installent.
Reconnaître la place et l’engagement de chacun
La vitrine pédagogique prolonge cette démarche au quotidien. En rendant visibles les expériences vécues par les enfants et le travail des professionnelles, elle favorise la transparence et renforce progressivement la confiance des familles. Enfin, il est souvent plus efficace d’expliquer les pratiques en amont que de devoir les justifier après un désaccord. Une équipe qui prend le temps de donner du sens à ses choix construit une relation de confiance, sur laquelle il sera plus facile de s’appuyer lorsque des échanges plus délicats seront nécessaires. Ces outils ne remplacent évidemment pas la qualité de la relation, mais ils créent un contexte favorable au dialogue et à la confiance.
Les parents doivent pouvoir comprendre non seulement ce que l’on attend d’eux, mais pourquoi cela est demandé, et en quoi cela sert concrètement le bien-être de leur enfant. La référence aux besoins de l’enfant constitue, à cet égard, un point d’appui commun. Elle permet de dépasser les postures qui pourraient être défensives. Mais si la relation se tend, ce n’est pas uniquement parce que le parent « pose problème ». C’est aussi parce qu’elle vient toucher une question plus profonde : celle de la place de chacun autour de l’enfant. Cette place ne se décrète pas. Le comportement d’un parent ne doit pas être interprété comme un simple dysfonctionnement à corriger. Il est aussi le signe de son engagement, parfois maladroit, auprès de son enfant. Car un parent ne s’investit pas durablement dans une relation de confiance s’il a le sentiment que sa manière de faire est niée ou disqualifiée.
Il existe d’ailleurs une autre réalité, propre au professionnel lui-même, le désir, plus ou moins conscient, d’obtenir en retour de son engagement une forme de reconnaissance, un changement visible chez le parent, un simple merci. Quand ce retour tarde ou ne vient pas, la déception peut se muer en « ressentiment » et venir nourrir, à son tour, l’étiquette du « parent qui ne fait pas d’efforts » ou du « parent ingrat ». Penser son engagement professionnel indépendamment de ce que le parent renvoie, ou pas, est une posture à construire. Lorsque les professionnels recentrent leur réflexion sur les besoins de l’enfant, sur ce qu’ils mettent en place pour favoriser son développement et son bien-être, ils évitent que leur engagement ou la qualité de leur accompagnement ne soient conditionnés par la reconnaissance des parents.
Reconnaître, ce n’est pas valider toutes les pratiques parentales, c’est reconnaître la place et les efforts de chacun, dans le respect du cadre de l’accueil. La valorisation de leur travail relève avant tout du rôle du manager qui a la responsabilité de reconnaître l’investissement des équipes, de soutenir leur pratique et de leur offrir la reconnaissance professionnelle dont elles ont besoin pour exercer sereinement leurs missions.
Marie Defrance
PUBLIÉ LE 24 août 2026