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Idées reçues sur l’analyse des pratiques professionnelles (APP)

Depuis qu’elle est devenue obligatoire, l’analyse des pratiques professionnelles (APP) peine un peu à se mettre en place et à trouver sa vitesse de croisière. Malgré les textes réglementaires l’instituant et en désignant les intervenants, ses contours restent flous. Ce qui peut engendrer déceptions, fausses attentes et frustrations. On fait, avec deux pros de l’APP expérimentées, Marie Paule Thollon Behar (docteure en psychologie) et Monique Busquet (psychomotricienne), la chasse aux idées reçues  !

Depuis le décret de 2021,6 h annuelles d’APP sont obligatoires. C’est largement suffisant. Faux

Les deux intervenantes en APP sont formelles sur ce point. Monique Busquet voit le verre à moitié plein : « c’est mieux que rien ! Et si cela peut permettre de redémarrer une habitude de réfléchir, c’est bien. Mais évidemment, c’est insuffisant ! ». Marie Paule Thollon Behar, voit le verre à moitié vide : « c’est largement insuffisant et cela prive le travail d’une continuité de réflexion, car les séances sont trop espacées. »
Pour rappel le décret d’août 2021 prévoit 6 heures annuelles, dont deux, par quadrimestre. Or, les deux pros sont formelles : mieux vaut quatre fois une heure et demie que 3 fois 2 heures. Certains gestionnaires leur ont parfois proposé une journée entière d’APP… ce qui est contraire non seulement à l’esprit de l’APP, mais aux dispositions du décret.

Un arrêté définit les professionnels autorisés à animer les APP. Vrai

La liste des intervenants habilités à animer des séances d’APP est donnée par l’article 7 l’arrêté de 2022.Ce sont les titulaires d’ :

– un diplôme de psychiatrie, de psychologie, de psycho-sociologie au minimum de niveau 5 (anciennement III) ;
– un titre ou diplôme inscrit au répertoire national des certifications professionnelles attestant de compétences permettant d’exercer les fonctions d’animateur des séances d’analyse des pratiques professionnelles ;
– un master II de sciences de l’éducation ;
– un diplôme d’État d’éducateur de jeunes enfants ;
– un diplôme d’État de psychomotricien ;
– une personne titulaire du diplôme de puériculture.

Et l’article précise que ces personnes doivent avoir 5 ans d’expérience dans un EAJE ou en animation d’APP.
C’est la PMI qui est chargée de contrôler que les personnes en charge de l’APP pour une structure figurent bien dans cette liste.
Pour Monique Busquet, « ce n’est pas choquant qu’il y ait une liste de professions. Et la liste en elle-même n’est pas choquante non plus. En revanche, il est important de rappeler que les professionnels exerçant auprès des enfants n’auront pas en APP la même posture. ».

Dans ces conditions, pas la peine de former les pros à l’APP. Faux car…

On ne s’improvise pas intervenant en APP ! Marie Paule Thollon Behar milite pour que, quel que soit le métier de base de l’intervenant en APP, celui-ci doive bénéficier d’une formation complémentaire spécifique « car en APP, l’intervenant change de posture. La posture de l’animateur d’APP est très spécifique. Ce n’est pas la même, par exemple, qu’un formateur. » Elle explique : « en APP, il faut vraiment être à l’écoute du groupe et accompagner leur réflexivité plutôt que de donner des solutions. Le risque, quand, par ailleurs, on est aussi formateur, c’est de penser à la place des pros, de voir tout de suite ce qu’ils pourraient faire. ».
Monique Busquet approuve : « la bonne posture en APP, c’est de permettre à un membre du groupe d’exposer une situation et que les autres membres du groupe puissent commenter et expliciter la situation exposée… en considérant que leur éclairage est aussi intéressant que celui de l’intervenant. »
Il existe une formation d’intervenant d’APP spécifique à la petite enfance dispensée par Halppy Academy, mais aussi des DU d’APP comme à Lyon 2 ou encore des DU de formateur pour adultes qui abordent aussi la posture spécifique d’intervenant en APP.

Mais ces formations complémentaires jugées essentielles tant par Marie Paule Thollon Behar que Monique Busquet ne sont pas obligatoires.

Les intervenants d’APP doivent être extérieurs à la structure. Vrai 

Une évidence rappelée d’ailleurs dans le décret de 2021. « C’est la garantie, souligne Monique Busquet d’un regard extérieur, et qu’il n’y ait aucune relation hiérarchique avec les membres du groupe. C’est important que chacun puisse s’exprimer sans peur d’être jugé et sans crainte d’éventuelles représailles. »

Le décret réglemente très précisément ce que doivent être des APP. Faux

« Rien n’est écrit et les gestionnaires qui doivent les programmer, souvent, ne savent pas ce que c’est exactement », regrettent-elles d’une seule voix. En effet, les textes sont précis sur la forme (nombre d’heures, qualification des intervenants et cadre très général), mais peu loquaces pour ne pas dire muets sur le fond. Du coup, c’est un peu l’auberge espagnole… chacun y met ce qu’il a envie d’y trouver et ce qui l’arrange, alors qu’il y a des règles qui tiennent à la déontologie et à la posture.
Pour Marie Paule Thollon Behar, « l’APP, c’est un temps offert aux professionnels pour penser leurs pratiques, réfléchir ensemble et trouver des points d’amélioration après avoir eu le plaisir de penser ensemble. » Belle définition… Monique Busquet complète : « C’est tout ça effectivement, avec le moins possible d’apports directs de la part de l’intervenant. »

Dans les séances d’APP, il y a une méthodologie APP à respecter. Vrai

« Pour ma part, explique Marie Paule Thollon Behar, je construis chaque séance en 4 temps. Le temps du récit : une personne du groupe raconte la situation problématique à laquelle elle a été confrontée. Le temps du questionnement : chacun et moi-même demande ce qui lui manque pour comprendre la situation. Les questions viennent autant des autres membres du groupe que de moi. L’idée, c’est de cerner ce qui se joue dans la situation décrite. Qui amène au temps de la compréhension. Et enfin, dernier temps : on appréhende ce qui est modifiable pour améliorer la situation. Évidemment, j’ai ma grille de questions pour pouvoir connaître et comprendre au mieux les habitudes et compétences de l’enfant. »
« Personnellement, ajoute Monique Busquet, avant le temps du récit, je demande à chacun d’apporter la situation qu’il souhaiterait aborder et c’est le groupe qui choisit (avec mon avis éventuellement…) celle ou celles qu’on analysera. Sinon, effectivement j’ai au cours de mes séances ces temps décrits. Dans le récit et les questionnements, je m’attache à ce que chacun puisse exprimer ses ressentis et émotions avant de passer au questionnement de fond : que se passe-t-il réellement ? Puis vient le temps des hypothèses et des alternatives permettant de faire évoluer la situation problématique. Et quand un groupe ne parvient pas à dégager des pistes de changement, et seulement, dans ce cas, je m’autorise à donner les pistes que j’entrevois et si je sens que ça bloque par manque de connaissances sur le développement de l’enfant, par exemple, j’apporte mes clefs de compréhension. »
En effet, même si ce n’est pas la philosophie de l’APP, parfois, les professionnels attendent des connaissances, des apports théoriques pour mieux comprendre les situations et des pistes concrètes pour remédier à leurs difficultés.

Les séances d’APP peuvent être organisées en intra ou inter. Vrai

Pas de règle immuable sur cette question. Marie Paule Thollon Behar observe quelques changements depuis que l’APP est devenue obligatoire, elle qui « la pratique » depuis plus de 30 ans. « A mes débuts et jusque très récemment, toutes les séances d’APP se tenaient en intra. Aujourd’hui, ce n’est plus toujours le cas, notamment pour des raisons d’organisations ». « Ainsi, explique Monique Busquet, beaucoup de collectivités choisissent d’organiser des séances pour toutes les crèches de la ville. Cela leur permet de ne pas fermer les structures, car chaque groupe est constitué par un professionnel seulement de chaque crèche ».
Néanmoins, pour Monique Thollon Behar, c’est clair : elle préfère les APP en intra, avec tous les membres d’une même équipe. « Quand toute l’équipe est là pour penser et réfléchir c’est une opportunité pour donner de la cohérence aux pratiques. L’intérêt aussi, si on a réussi à instaurer un climat de confiance, c’est que chacun peut exprimer son point de vue en fonction de son métier. Cela met en lumière la complémentarité des métiers et des formations. »
Monique Busquet, elle, pratique aussi bien en inter qu’en intra… Et, dit-elle, « les deux formules ont leurs avantages et leurs inconvénients. En intra, on peut penser ensemble les changements de pratiques et ils ont plus de chances de se mettre en place suite à l’APP. En inter, les professionnels sont plus libres dans leurs paroles… mais peuvent être frustrés de ne pas pouvoir instaurer ce qui a été dit et travaillé. Bref, c’est dans ce cas plus difficile de mettre des changements en pratique ».
En fait, tout dépend de ce que l’on souhaite privilégier dans l’APP : la libération de la parole, ou l’impulsion de changements dans les pratiques…

Les séances d’APP doivent se dérouler dans un lieu neutre et en dehors de la présence du directeur de la structure ? Faux

Voilà bien une idée reçue qui a la vie dure ! Le lieu ? Peu importe. Et ce n’est jamais un problème, contrairement aux horaires, par exemple. Certaines crèches ferment un peu plus tôt exceptionnellement pour organiser les séances d’APP de 17 h à 19 h, d’autres en revanche proposent à leurs salariés du 19h-21h… Ce qui est certain — et le décret le spécifie — c’est que ces séances doivent se tenir hors de la présence des enfants dans la crèche.
Le directeur de la structure peut-il y participer ? La réglementation est muette sur ce point. Oui, sans aucun doute, répondent en chœur nos deux intervenantes en APP si une partie de son temps se passe auprès des enfants… et pourquoi pas s’il n’est que directeur. « En fait ça se discute, explique Marie-Paule Thollon Behar, quand j’ai commencé il y a 30 ans, les directrices étaient toujours présentes. Ce n’était pas imaginable de faire autrement ! Petit à petit, on a perdu les directrices avec l’argument que, si elles ne sont pas là, la parole sera plus libre. En fait il y a le choix. Quand la directrice est là, cela permet de l’associer à la réflexion et qu’elle apporte un autre point de vue, ce qui est intéressant. Il est arrivé qu’un gestionnaire, ayant obtenu un CAP-AEPE souhaite y participer, mais, selon moi, là on est dans un mélange des genres un peu néfaste à l’APP. »
Pour Monique Busquet, « quand une directrice a un temps de présence sur le terrain auprès des enfants, c’est tout à fait légitime et souhaitable qu’elle puisse participer aux séances d’APP. Dans tous les cas, ce sera toujours un “plus” de pouvoir travailler les pistes pratiques avec la directrice. »
Directrice ou pas, Marie Paule Thollon Behar souhaite rappeler que « l’APP n’est pas un lieu de prise de décision » et que « les pistes de modifications pratiques envisagées seront toujours à discuter avec la directrice de la structure. »

L’APP poursuit des objectifs précis. Vrai, mais…

L’APP ce n’est pas le café du commerce, ni le salon de thé ! Il faut que chacun sache pourquoi on est là. Dès lors, il est important d’emblée d’en clarifier les objectifs.

Pour Monique Busquet, l’APP doit répondre à quatre objectifs au moins.
1.C’est un lieu de parole, d’accueil, un lieu où on évoque ses ressentis, problématiques et difficultés professionnelles.
2. L’APP doit permettre de visiter des situations concrètes et de pouvoir prendre du recul pour mieux les comprendre.
3. Le but est aussi de rentrer dans une logique de réflexivité sur les situations rencontrées. Et à plus long terme d’instaurer cette réflexivité comme étant partie prenante des pratiques pros.
4. Modifier et améliorer la qualité des pratiques professionnelles.
Fine mouche, Marie Paule Thollon Behar précise : « je suis d’accord. Et j’ajouterai aussi un cinquième objectif : favoriser la cohésion d’équipe. Par ailleurs, je donne des objectifs spécifiques à chaque groupe et à chaque participant. Je pense qu’il y a des objectifs à construire en fonction des attentes ».

Ce qui est dit en APP est strictement confidentiel. Vrai, mais…

Le décret est clair sur la confidentialité des échanges en APP. L’idée étant de protéger la parole de chacun, mais aussi les enfants et les familles dont on parle. Mais les pistes de compréhension des situations et les changements de pratique envisagés sont faits pour être partagés. Monique Busquet explique : « oui, il y a une obligation de confidentialité, mais ce n’est pas complètement fermé. Les professionnels ensuite peuvent échanger sur ce qui s’est dit (en respectant l’anonymat des personnes) avec les collègues qui n’étaient pas là. Et puis, ajoute-t-elle, j’ai eu des collègues qui ont entendu de réels faits de maltraitance et, dans ce cas, elles ont l’obligation de les signaler. Personnellement, je n’ai jamais été confrontée à une telle situation. »

Les APP ne peuvent pas tout résoudre. Il faut d’autres temps de réunion. Vrai

Marie Paule Thollon Behar est formelle : « il ne faut pas que l’APP (obligatoire) empêche d’autres réunions de se tenir. On n’y parle pas des mêmes choses. ».
« L’APP c’est un plus, souligne Monique Busquet. Et les réunions d’organisation, la réunion pluridisciplinaire sur les enfants de la crèche et les journées pédagogiques sont sur un autre registre. Toutes ces réunions se complètent et sont nécessaires. Les journées de formation doivent aussi être maintenues, car, on l’a vu, les professionnels sont en demande d’apports théoriques que nous ne pouvons leur transmettre en séances d’APP. »

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Propos recueillis par Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 05 juin 2025

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