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Marie Paule Thollon Behar, psychologue : « Intervenir en analyse de pratique nécessite des compétences d’animation de groupe »

Marie Paule Thollon Behar est psychologue et docteure en psychologie de développement. Elle accompagne depuis plus de trente ans des équipes de crèche en analyse de pratique et forme également les intervenants. Dans  son livre Petite enfance et analyse de pratique, elle transmet son expérience aux psychologues, puéricultrices, éducatrices de jeunes enfants et psychométriciennes qui souhaitent animer des interventions en analyse de pratique dans les structures de la petite enfance afin d’améliorer la qualité de l’accueil.

Les Pros de la Petite Enfance : Comment devient-on intervenante en analyse de pratique dans le secteur de la petite enfance ?

 Marie Paule Thollon Behar : En tant que psychologue de développement, je me suis orientée vers la petite enfance. Très vite, dans mon cursus, j’ai été sollicitée pour accompagner des équipes dans leur analyse de pratique. À l’époque, je ne savais pas trop ce que c’était et il n’y avait pas de formation spécifique. Il n’y en a d’ailleurs pas beaucoup plus aujourd’hui… En revanche, j’ai pu m’appuyer sur le travail sur les groupes théorisés par René Kaës, professeur émérite de psychologie clinique et psychopathologie à l’université Lumière Lyon 2. Cette approche est une évidence et une tradition à Lyon ainsi que dans sa région, mais elle n’est pas systématique partout… Désormais, elle est devenue obligatoire dans les structures d’accueil de la petite enfance. Le décret d’août 2021 impose la mise en place de séances d’analyse de pratique mais à raison de seulement six heures par an pour chaque membre de l’équipe.

En quoi consiste une analyse de pratique et que permet-elle à l’équipe ?
L’analyse de pratique est un temps en dehors de la présence des enfants pour penser la complexité des situations liées à l’accueil des tout-petits et de leurs parents ; pour déposer des ressentis et des émotions difficiles à vivre pour les professionnels ; et pour élaborer un travail de réflexion en équipe. L’objectif est de questionner ces situations complexes, de les comprendre et de dégager des pistes d’action et de modifications des pratiques afin d’améliorer l’accueil. En tant qu’intervenante, j’appuie ma méthodologie sur quatre temps, en me référant d’une façon souple au psychologue et psychanalyste Jacques Lévine : le récit, le questionnement, la compréhension et la recherche de ce qui est modifiable. Mais chaque intervenant est libre de construire sa propre méthodologie.

Comment motiver les équipes à réfléchir ensemble dans un secteur en peine aujourd’hui (professionnels épuisés, absents, remplacés) ?
C’est vrai que l’analyse de pratique est assez coûteuse en énergie après une journée en présence des enfants… Paradoxalement, ces séances sont très utiles aux équipes épuisées qui souffrent d’instabilités puisqu’elles leur permettent de déposer tous leurs ressentis, sans jugement et avec bienveillance (ici, le terme n’est pas galvaudé). Heureusement, les équipes ne vont pas toutes mal et ces temps leur permettent avant tout de prendre du recul, de changer de point de vue et d’envisager autrement l’accueil des enfants et des parents qui provoquent des questionnements. Ce déplacement de regard a souvent un effet magique. Parfois, il suffit de sortir du symptôme « l’enfant qui pleure », « l’enfant qui tape », « l’enfant qui mord », pour le voir autrement : joueur, câlin, attachant… Du jour au lendemain, les professionnels l’accueillent autrement et son comportement change du tout au tout. Enfin, ces séances procurent un véritable plaisir de penser ensemble. Si l’intervenant arrive à partager ce plaisir dès la première séance, l’équipe sera motivée pour les autres malgré la fatigue.

Qui peut devenir intervenant en analyse de pratique ?
Un intervenant est forcément un professionnel extérieur qui n’a pas de lien hiérarchique avec l’équipe. Traditionnellement, les intervenants en analyse de pratique sont des psychologues. Mais ils ne sont pas assez nombreux à exercer dans le secteur de la petite enfance pour répondre à toutes les demandes depuis que six heures par an sont devenues obligatoires. D’où le décret du juillet 2022 qui précise la nature des diplômes que doit posséder un animateur d’analyse de pratique. Désormais, les puéricultrices, les éducateurs de jeunes enfants et les psychomotriciennes peuvent aussi être intervenantes.

Mais un diplôme ne suffit pas pour animer une séance !
Cela nécessite effectivement des compétences spécifiques d’animation de groupe et c’est très exigeant. D’ailleurs, tous les psychologues ne les possèdent pas. Animer une analyse de pratique n’a rien à voir avec l’écoute d’un patient dans un cabinet ! Pour que son travail soit efficace, l’intervenant doit laisser les associations d’idées s’exprimer afin que le travail de réflexivité s’installe, mais sans perdre le fil rouge. Prenons l’exemple d’une séance dont le sujet porte sur l’accueil d’un enfant précis (le fil rouge) qui questionne le groupe. Les participants vont d’abord parler du comportement de l’enfant en question puis, par association d’idées, évoquer le comportement du groupe puis en venir à leurs pratiques avant de revenir à l’enfant. Entre-temps, l’intervenant aura distribué la parole, été attentif au non verbal, empêché les égarements… Plus le groupe est grand, plus c’est difficile et ça ne s’improvise pas. D’où l’importance de la formation.

D’où votre livre également…
Oui, mais il ne remplace pas une formation ! C’est mon deuxième livre sur cette thématique. Cette fois-ci, il cible les professionnels qui animent des séances d’analyse de pratique avec un sous-titre explicite : Repères pour intervenir. L’idée est qu’à partir de ces repères, ils construisent leurs interventions en fonction de leur cursus et de leur expérience. Mon premier livre, il y a sept ans, s’adressait davantage aux équipes et aux directrices pour leur démontrer le bien-fondé de l’analyse de pratique.

Le fait que l’analyse de pratique soit devenue obligatoire, c’est une reconnaissance de ce bien-fondé…
Oui, même si le nombre d’heures est à mon sens insuffisant. Ça peut même être contre-productif car certaines situations soulevées à une séance ne seront pas forcément reprises deux mois plus tard… Pour que l’analyse de pratique soit efficace, les séances de 90 minutes doivent être idéalement réparties dans l’année à raison d’une par mois, soit dix par an. À ce moment-là, il y a une continuité dans le travail de réflexion. À chaque séance, la situation de la fois précédente est évoquée pour voir comment elle évolue avant de parler d’une nouvelle situation et ainsi de suite.

Et après une année d’intervention, que se passe-t-il ?
L’analyse de pratique ne se termine jamais et l’accompagnement, c’est tout le temps. Au bout de trois, quatre ans, c’est intéressant que l’équipe change d’intervenant pour changer d’approche et réfléchir ensemble autrement. Ces temps sont très rares et précieux dans le quotidien des professionnels. Ce sont des moments de cohésion d’équipe et de cohérence au niveau des pratiques.

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Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 30 octobre 2023

MIS À JOUR LE 31 octobre 2023

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