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A Caen, les dispositifs d’accueil des enfants de moins de 3 ans (MTA) s’appuient sur l’expertise des EJE
Dans cinq de ses écoles, la Ville de Caen a mis en place depuis près de 10 ans, un dispositif d’accueil des enfants de moins de trois ans (MTA) appuyé sur une équipe pluridisciplinaire, avec une exigence toute particulière sur la qualité d’accueil et l’accompagnement à la parentalité. Et dans ces dispositifs « passerelle », la Caf du Calvados conditionne son aide au financement à la présence d’un éducateur de jeunes enfants (EJE).
Dans les quartiers prioritaires de la ville de Caen, cinq écoles ont mis en place, depuis 2016, un dispositif d’accueil des moins de trois ans (MTA) fruit d’une riche coopération ente la collectivité, le CCAS et l’Éducation nationale, avec le soutien de la Caf du Calvados. Encore souvent appelés « classes passerelles », ces sont des lieux d’accueil, d’apprentissage, d’échange et de partage installés en milieu mixte au sein des écoles, portés par trois professionnelles : une EJE, une enseignante et une ATSEM. Une proposition qui permet aux enfants de 2 à 3 ans issus de familles précaires, qui n’ont bien souvent pas fréquenté de mode d’accueil, de faire l’apprentissage de la collectivité avant leur rentrée à l’école maternelle.
Émilie Champin est éducatrice de jeunes enfants au sein de l’un des dispositifs MTA du quartier de la Guérinière, qui en compte deux. Et en dépit de l’esprit de village qui y règne, c’est ici le quartier le plus pauvre de la ville, les familles ne s’y ancrent pas. À l’école Albert Camus, le dispositif MTA accueille les enfants de 2 ans révolus qui ont besoin de sortir d’un schéma familial parfois compliqué. « Il y a des situations d’urgence qui font que l’enfant est mieux à l’école qu’en squat ou dans des situations délicates », laisse entendre Émilie Champin. Orientées par la PMI, le bouche-à-oreille ou le LAEP, les familles commencent par rencontrer la directrice, afin de discerner s’il serait bénéfique pour leur enfant qu’il soit accueilli en milieu scolaire.
Un accueil tout en souplesse
Car cet accueil préscolaire n’a bien sûr rien d’obligatoire. À mi-chemin entre la crèche et l’école maternelle, dans la pédagogie et le rythme comme dans l’encadrement, le dispositif accueille jusqu’à 20 tout-petits de 2 à 3 ans avec une grande souplesse, et des journées adaptées à leurs besoins. Dès la rentrée de septembre, l’équipe propose un accueil échelonné, exclusivement le matin pendant 15 jours à 3 semaines, par petits groupes. « C’est une période d’adaptation propre à chaque enfant et à chaque famille, explique Émilie Champin. On accueille l’enfant le temps qu’il est en capacité de rester ». Ensuite, le temps d’accueil est allongé jusqu’à obtenir une journée classique jusqu’à 16h30, selon le souhait des familles. Certains ne viennent donc que le matin. « Ici le rythme est plus souple qu’à la maternelle, car il n’y a pas d’objectifs d’apprentissages scolaires, hormis celui du vivre ensemble et de la collectivité, assure-t-elle.
Une journée au rythme de l’enfant
Le matin, le temps que tous les enfants soient accueillis, le dortoir est aménagé en salle de motricité, sous la surveillance de l’EJE. Puis les enfants sont invités à participer à différentes activités au fil de la matinée. Vers 11h30, c’est l’heure du repas à la cantine, organisée en plusieurs petits réfectoires pour un niveau sonore plus supportable. Émilie Champin déjeune avec les enfants. « Beaucoup passent du biberon au solide en arrivant à l’école », explique-t-elle. En étant avec eux, le mimétisme fonctionne mieux, les enfants sont plus enclins à goûter ». L’ ATSEM préfère déjeuner pendant sa pause, mais s’assied à table avec eux pour les aider et n’hésite pas à gouter pour montrer l’exemple ! Durant la deuxième partie de leur repas seulement, les tout-petits partagent leur réfectoire avec les moyens.
Pour la sieste, les enfants ont leur dortoir attenant à la salle de classe pour permettre des réveils échelonnés en fonction des besoins de chacun. « On n’a pas d’horaires butoir, assure Émilie Champin. Un enfant qui a besoin de dormir dormira plus longtemps ! ». Quant aux recréations, les enfants sont seuls dans leur cour le matin quand ils sont les plus nombreux. En effectif plus réduit l’après-midi, ils partagent leur cour avec les classes de petits et de moyens.
Une complémentarité assumée en équipe
Composée d’une enseignante, EJE et ATSEM, l’équipe pluridisciplinaire montre une grande complémentarité auprès des enfants, chacune avec les spécificités de sa formation. Clémence Preudhomme, enseignante, évoque une coopération très fluide entre elles. « Nous avons des regards différents, il n’y a pas de clivage de rôle entre nous », explique-t-elle. L’enseignante n’a pas de programme scolaire précis. Ses attendus sont la bienveillance, le bien-être de l’enfant, son rythme, les codes de l’école. Souvent à partir d’albums, elle assure la partie la plus scolaire des apprentissages en s’inspirant du programme de petite section, tout en admettant devoir toujours se réadapter à cette tranche d’âge qu’elle connait moins et pour laquelle elle n’a pas été formée. « Nous avons une vraie complémentarité sur l’observation de l’enfant et ses capacités, confirme Émilie Champin. Si Clémence est plus scolaire, je suis davantage dans la manipulation. Je rebondis sur ce qu’elle propose à partir de mes observations ». L’ATSEM, elle, prend généralement en charge tout ce qui est art et graphisme. Elle entretient un lien privilégié avec les enfants, « câlin et réconfortant ».
Au fil de l’année, les attentes des professionnelles sont de plus en plus poussées. A partir du temps de lecture proposé à « qui veut vient », elles instaurent un temps de regroupement avec lecture d’histoires. Les enfants évoluent dans les activités et apprentissages avec de plus en plus de cadre « pour ne pas arriver dans l’inconnu en petite section ». Et en effet, « les enfants passés par le dispositif MTA rentrent bien plus facilement dans le rythme et les apprentissages proposés que les primo-arrivants », souligne Clémence Preudhomme.
Gagner la confiance des familles pour les accompagner
C’est une autre facette de sa mission, l’éducatrice de jeunes enfants assure tout ce qui relève de l’accompagnement à la parentalité. Dans ce quartier prioritaire de la ville, où se côtoient des communautés de différentes origines, il faut un véritable travail de proximité auprès des familles pour gagner leur confiance, accueillir les enfants et les inciter à investir l’école par leur participation aux activités de classe, au conseil d’école et aux associations de parents d’élèves. Pour surmonter la barrière de la langue et faire passer les messages essentiels, surtout aux mères qui ne parlent pas souvent le français, il faut trouver des relais, et faire preuve d’inventivité. « Nous faisons le lien entre l’école et une possible prise en charge par une autre structure, en fonction des besoins des familles », explique Émilie Champin, dont la mission va jusqu’à accompagner personnellement les familles dans des lieux ressources, lorsqu’elles en ont besoin. Pour cela, elle peut se rendre disponible sur le temps de sieste de l’après-midi, l’essentiel étant d’être présente le matin, lorsque le groupe est au complet.
Tisser des partenariats pour aller plus loin
L’équipe travaille également à tisser des liens avec le centre socio-culturel du quartier et d’autres partenaires, « pour faire prendre conscience aux familles qu’il y a du lien entre ces structures et qu’elles n’ont pas toujours besoin de réexpliquer leur situation pour que l’on puisse prendre en compte leurs besoins ». Une semaine sur deux, le mercredi matin, l’équipe propose des activités « Grandir en famille » : une sortie en forêt, des lectures à la bibliothèque, un atelier cuisine, de l’éveil musical, une randonnée avec un chien ou une virée au marché avec les résidents de l’Ehpad voisin…
Des propositions énergiques et variées pour que les familles ne restent pas enfermées chez elles. Car « passer du temps dehors leur fait beaucoup de bien », constate Emilie Champin. Pour braver les conditions météo pas toujours favorables et rassurer les parents, l’école s’est dotée de bottes et combinaisons pour équiper les enfants…
Pour Émilie Champin, ce poste atypique d’éducatrice de jeunes enfants au sein d’un dispositif MTA en école est particulièrement riche : « Je suis autonome tout en goûtant la richesse du travail en équipe, c’est une facette que j’apprécie beaucoup ! ». Tout n’est pas idyllique pour autant. « La rigidité du système de l’Éducation nationale et les lourdeurs administratives sont parfois pesantes. C’est une grosse machine, explique-t-elle, et faire changer les choses est souvent compliqué ! ».
Un dispositif pérenne, mais reconduit chaque année
A l’échelle du Calvados, il existe 12 dispositifs MTA mis en place dans les écoles. Un système mis en place depuis près de 10 ans, mais qui repose pourtant sur une simple convention annuelle entre les différents partenaires, reconduite en fin d’année scolaire, lors d’un comité de pilotage.
Notons cependant qu’à Caen, le dispositif a pris un peu d’ampleur. Jusqu’en 2019, les enfants n’étaient accueillis que le matin, l’après-midi, l’enseignante avait sa classe de petite section. Depuis 2019, le dispositif MTA accueille les enfants sur la journée entière avec une enseignante dédiée.
Un financement sous conditions exigeantes
La Caf du Calvados apporte son financement et sa labellisation aux dispositifs les plus engagés pour la qualité d’accueil, c’est-à-dire qui font le choix d’embaucher un EJE qu’il soit à temps plein ou temps partiel (plutôt qu’un professionnel titulaire d’un CAP ou d’un diplôme d’auxiliaire de puériculture) pour exercer aux côtés de l’enseignante et de l’ATSEM. « La Caf du Calvados considère que ce dispositif permet un accompagnement à la parentalité essentiel. L’association ATSEM, EJE et enseignant – quand elle fonctionne bien – est gage de réussite pour mieux accompagner le tout petit et sa famille, assure Virginie Montembault, conseillère technique territoriale pour la Caf du Calvados. L’EJE apporte sa connaissance de la toute-petite-enfance et de l’accompagnement à la parentalité, que ne maitrisent pas forcément l’enseignante et l’ATSEM ».
La Caf exige également, en contrepartie, la participation des familles dans le projet pédagogique de la structure, la non-obligation de propreté des enfants accueillis et un bilan lors d’un comité de pilotage annuel. A ces conditions, la Caf du Calvados finance donc 8,3 ETP dans 9 dispositifs MTA du département, dont 5 sont ceux de Caen, pour un budget total annuel de 50 000€. Soit 6000 euros pour une EJE à temps plein, 4800€ pour une EJE à 80%, et 3000 pour une EJE à mi-temps.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 26 novembre 2025