À la crèche La maison de Gavroche, bébés et grands font section commune
À La maison de Gavroche, crèche associative du groupe Crescendo située à Paris, l’équipe pédagogique a fait le pari d’un accueil en âges mélangés. Dans la section des « Acrobates », les bébés et les grands évoluent dans le même environnement entièrement repensé pour répondre à leurs besoins. Un choix pédagogique inédit qui se révèle bénéfique aussi bien pour les enfants que pour les pros.
Ce mercredi 4 décembre, tous les enfants sont présents dans la section des « Acrobates ». La bonne humeur et l’entrain sont au rendez-vous dans la grande salle où chacun s’amuse seul ou à plusieurs. À quelques mètres de là, les bébés se réveillent doucement dans l’espace sommeil attenant à la salle de jeu.
Il est 10h45, c’est le premier grand rassemblement de la matinée avec le rituel du bonjour en chanson, animée par Ramata, auxiliaire socio-éducatif. Tous les enfants sont invités à se regrouper au centre de la salle : ils commencent à chanter en cœur, nomment les présents et les absents. Un joyeux spectacle qui n’est pas pour déplaire aux bébés qui arrivent au compte-goutte. Dans les bras de Paula, auxiliaire socio-éducatif, Zoé, 6 mois, désormais bien réveillée, a les yeux écarquillés, elle ne veut pas en perdre une miette. Un peu plus loin, Livia, 7 mois, qui a rejoint les bras de Justin Jimenez, directeur adjoint et Eje, est aussi captivée.
Trois bébés et quinze grands !
La section des « Acrobates » accueille un groupe d’enfants en âges mélangés : trois bébés (entre 6 et 9 mois) et 15 grands (entre 24 mois et 3 ans). Au départ, cette décision a été contrainte par le manque de professionnels de catégorie 1 obligeant la structure à supprimer une section. Dans ce contexte, Elodie Cosson la directrice, son adjoint Justin Jimenez et Catherine Lefevre, la référente pédagogique de Crescendo, ont imaginé une nouvelle organisation qui permette d’accueillir des bébés, tout en répondant au mieux aux besoins et aux rythmes différents de tous les enfants.
« L’objectif était de préserver chaque tranche d’âge, explique Elodie Cosson. Car les grands sont dans la construction, les moyens dans la destruction donc il faut préserver le jeu de chacun. Et les bébés ont besoin d’un environnement sensoriellement adapté. Avec une section de grands, c’est plus facile car le niveau sonore est moins haut et le jeux plus posé. »
L’aménagement de l’espace, un vrai soutien
Comment faire coexister des grands très moteurs et des tout-petits dépendants qui ne doivent pas être sur-sollicités ? « Le bébé peut présenter un état de stress avec cette multitude d’allées et venues des plus grands, prévient Justin Jimenez. L’effervescence des enfants peut être insécurisante. Pour préserver les petits l’aménagement est très important. »
L’espace des bébés niché derrière un toboggan ressemble à un petit cocon, il est volontairement plus petit. Les petits et les grands sont ensemble pendant les moments de rassemblement, comme le rituel du bonjour, et quand les grands sont en nombre réduit. Le reste du temps, chacun a son espace, séparé avec une barrière. Celle-ci est notamment fermée pendant les moments de transition comme les repas qui peuvent être très bruyants, les changes.
« La séparation permet de réguler le niveau de stimulation des bébés et de leur laisser un espace où leur motricité est protégée », souligne Inès, la psychomotricienne. Au départ, l’équipe avait simplement installé un grand tapis pour les bébés dans la salle pour signifier la séparation. Mais il est apparu rapidement que le jeu des grands était trop proche de celui des petits. « Ils ont des mouvements brusques, ce qui est normal. On ne peut pas leur demander tout le temps de faire attention aux petits », remarque Inès.
La directrice insiste sur la séparation en petits groupes en journée pour permettre un accompagnement plus personnalisé des plus grands. « Si ils sont tous ensemble le ton est plus fort et les interdits sont rarement dits doucement car l’ambiance général ne le permet pas. Maintenir un niveau sonore peu élevé pour les bébés est indispensable et bénéfique pour eux.»
Paula file avec Zoé pour la changer à la fin du regroupement. Le système de la référence a évolué avec cette nouvelle organisation. Inexistant chez les grands et moyens, il est assoupli chez les bébés où Paula et Ramata fonctionnent en binôme. Les tout-petits sont accompagnés par la même professionnelle sur une journée pour conserver le repère de personne. Mais en fonction des horaires de travail, des professionnelles de l’autre groupe (les grands) peuvent être amenées à s’occuper ponctuellement des bébés et réciproquement.
Ramata travaille à La Maison Gavroche depuis 2011. Professionnelle aguerrie, elle est convaincue par le projet. « Ça nous permet de garder le contact avec tous les enfants, et de travailler davantage en équipe. Nous échangeons beaucoup, c’est très riche, il n’y pas de monotonie. »
Elodie Cosson la directrice, observe un réel mieux être dans son équipe. « Il faut savoir qu’une section de bébés demande un investissement extrêmement fort des pros. Les tout-petits ont les mêmes besoins au même moment. Et ils sont très dépendants de l’adulte pour y répondre, ce qui met parfois le professionnel en difficulté. Il y a une vigilance accrue indispensable sur l’observation, les signes de fatigue, de faim, la réassurance. Dans cette nouvelle configuration, même si les soins sont apportés par deux personnes en particulier, le reste de l’équipe prête main forte si besoin. Ramata et Paula peuvent faire une sortie avec les grands. Il me semble que cela allège leur quotidien, leur permet d’avoir une soupape ».
Autonomie et empathie
Ramata constate aussi les bénéfices de ces interactions chez les enfants. « Dès que la barrière est ouverte, chacun se précipite pour aller voir l’autre. Les bébés sont très curieux, ils prennent tout ce qu’il y a à prendre ». Le mélange favorise le processus d’imitation et permet aux bébés d’avoir d’autres formes d interactions que ce soit par le regard ou par le toucher.
Du côté des grands, l’équipe note aussi de vrais changements dans les comportements. Yvan, 2 ans et 5 mois, est justement en train de s’approcher du groupe où se trouve la petite Livia. Il lui tend un livre en tissu. « C’est pour le bébé ! » lance-t-il. Au départ le petit garçon était très agité en présence des tout-petits avec « une certaine brutalité dans l’entrée dans la relation », observe Inès, la psychomotricienne. Désormais, il a des postures beaucoup plus adaptées. « Je suis impressionnée par ses compétences, confie la spécialiste. Apparemment, à la maison, sa petite sœur l’intéresse aussi beaucoup plus.»
L’accueil bébés-grands permet aux plus grands de développer leur empathie et le prendre soin. Ils peuvent soudain s’éclipser pour aller chercher « le doudou du bébé ». « C’est impressionnant, se réjouit la directrice. Des parents ont vu des changements dans la manière dont leur enfant prenait soin de son poupon. Il le berce, le dorlote, le change… Nous n’avions pas pensé à cette incidence.» Les parents, notamment des bébés, ont été informés très en amont du projet, l’équipe a répondu à leurs craintes légitimes.
Le projet a mis l’accent sur l’intégration des nourrissons. Il ne s’agissait pas de mélanger deux groupes existants. Les bébés sont accueillis un par un au moment de la familiarisation. « Nous avons réfléchi à la manière dont on présentait chaque nouveau dans le groupe des plus grands pour leur permettre à eux aussi de se familiariser et de comprendre que cela ne changera pas l’accueil pour eux », précise Catherine Lefevre. « Le projet doit être pensé de manière très poussée avant de le mettre en place, complète Elodie Cosson. Comment organise-t-on une rencontre entre un grand et un bébé ? Ce n’est pas rien, cela demande des compétences et un travail en pluridisciplinarité.»
C’est maintenant l’heure du déjeuner
Chacun rejoint son espace mais Anatole, 2 ans, aimerait bien aussi prendre son repas avec les bébés. Il s’approche, timide, de la barrière tandis que ses camarades commencent à se mettre à table. Les enfants déjeunent dans un calme relatif.
Après le repas, en route pour la salle de yoga pour les plus grands ou petit détour par la salle de langage où ils peuvent regarder des livres avant de se reposer. À la rentrée, ceux qui le souhaitent pourront emmener un livre à la maison le week-end. Pour les bébés, direction la sieste après le change.
D’ici quelques jours, Ibrahima, 11 mois, rejoindra la section, puis Louise 3 mois, suivra à la rentrée. L’ occasion de repenser à nouveau les espaces pour bien intégrer les petits arrivants. Aujourd’hui Elodie Cosson n’imagine pas une seconde revenir en arrière. « Je n’ai pas encore passé tous les entretiens de l’équipe, mais les premiers retours indiquent une satisfaction globale, confie-t-elle. La nouvelle organisation apporte une dynamique globale vraiment très enrichissante pour nos pratiques car nous observons le développement d’enfants d’âges différents. On ne perd jamais le fil ».
La réussite de cet accueil en âges mélangés, né pourtant d’une contrainte, le manque de professionnels, tient d’abord à sa préparation. Dès juin, la direction a défini un projet éducatif précis, ensuite co-construit avec le reste de l’équipe. La stabilité de celle-ci doublée de son enthousiasme y est aussi pour beaucoup.
PUBLIÉ LE 16 décembre 2024