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Adulte « phare » et personne « référente » : deux regards sur les enfants en crèche

L’image du phare est belle et parlante. En mer, un phare, ça éclaire et sécurise une zone. En un sens, ça protège. Dans une salle de jeu, ce rôle est attribué aux adultes « phares », selon le terme d’Anne-Marie Fontaine. La notion de référence, sans aucun rapport, est issue du courant pédagogique Pikler-Loczy. L’idée est de sécuriser l’enfant grâce à une relation privilégiée avec une des professionnelles tout au long de son accueil. Deux démarches qui peuvent co-exister mais qui n’ont pas la même finalité, explique ici la psychopédagogue Fabienne-Agnès Levine.

Où est l’adulte ?

En crèche, se demander où et comment s’installent les professionnels pendant que les enfants jouent n’a pas toujours fait partie des critères de qualité auxquels on pensait. Cette question « Où est l’adulte ? » s’est imposée, à juste titre, sous l’influence de la psychologue Anne-Marie Fontaine qui est à l’origine de l’expression « adulte phare ». Cette idée lui est venue au cours de ses rencontres sur le terrain, dans le cadre d’une recherche universitaire menée dans les années 1990 sur les effets de l’aménagement de l’espace sur les interactions entre enfants. Depuis, beaucoup d’équipes ont adopté cette image, déclinée en phares éteints, allumés, clignotants, éblouissants, etc.

Quel adulte pour quel enfant ?

D’autres équipes se questionnent prioritairement sur « Quel adulte pour quel enfant ? » en approfondissant ce que peut ressentir chaque enfant au sein du groupe. Dans les établissements qui s’inspirent de la pédagogie Loczy, ou plus précisément de l’approche piklérienne, on considère que tous les adultes présents ne peuvent pas s’investir avec la même qualité dans une relation individualisée avec tous les enfants. Ce principe est difficilement dissociable des autres éléments liés à cette méthode : repères instaurés dans le déroulement de la journée, délimitation des espaces de vie, répartition des enfants dans les groupes, etc.

Des joueurs dans une zone éclairée par un phare

Revenons sur l’adulte phare. Au départ, l’objectif accordé à ce dispositif était de créer un contexte favorable au jeu individuel ou partagé des très jeunes enfants, en étant attentif à un ensemble de critères. Les éléments principaux sont : le positionnement judicieux des adultes dans une salle de jeu, la qualité du regard porté sur les enfants, la disponibilité pour savoir quand rester en retrait et quand se manifester, en cas de conflits par exemple. Sont prévues aussi des observations ciblées de manière à repérer les besoins de chaque enfant dans le collectif, que ce soit pour lui permettre de s’isoler ou pour laisser libre cours à des comportements d’imitation des autres. Bien sûr, en tant que psychologue, Anne-Marie Fontaine accorde une place essentielle aux besoins affectifs du jeune enfant et leur prise en compte. Mais, contrairement à des raccourcis qu’on peut entendre sur le terrain, elle ne présente pas l’adulte « phare » comme une recette magique pour agir sur l’état psychologique de chaque joueur. Elle a enrichi le dispositif avec l’image de la mouette pour désigner la ou les personnes qui se déplacent et répondent aux besoins individuels pendant que le phare continue à sécuriser une zone de jeu pour le reste du groupe. Ces éléments aident à penser le travail en équipe, surtout pendant les temps de jeu mais pas uniquement. Pour autant, ils ne répondent pas à la question « Pourquoi certains enfants, surtout les deux premières années, n’arrivent-ils pas à jouer dès que maman ou papa s’éloignent ? ».

Ni phare, ni mouette, une référente et une référente relais

L’institut Loczy, en Hongrie, a fait connaître le système de référence mis en place en vue de répondre à la continuité des soins et de la relation dont ont besoin les bébés. D’abord développée dans le contexte de la pouponnière, cette organisation a été adaptée pour les équipes de crèches qui choisissent l’approche piklerienne. Il s’agit de nommer des personnes référentes pour chacun des enfants inscrits et de leur demander une plus grande attention à leurs habitudes et d’être un fil rouge avec leurs familles. Pour palier aux aléas des plannings et des congés, il est prévu pour chaque enfant une seconde, et si besoin une troisième, référente qui fait le relais auprès de ses autres collègues. Il s’agit de se sentir plus particulièrement responsable de cinq à sept enfants environ, en termes de suivi de l’enfant et de liens avec les familles. Concrètement, la référente est celle qui intervient le plus souvent possible au moment des activités de la vie quotidienne : alimentation, sommeil, change et habillage. De ce fait, les moments de jeu, y compris collectifs, sont proposés comme des temps d’activité autonome, pendant lesquels les professionnelles sont en retrait. L’enfant, à condition d’avoir puisé suffisamment de ressources dans la relation privilégiée avec sa référente, se sent en confiance pour jouer. L’état de sécurité intérieure qu’il a atteint dépend de l’individualisation des soins avec une ou deux personnes attitrées. Ensuite, quand il joue, il est sensible à la présence bienveillante des autres adultes, qu’il perçoit comme des recours possibles. De plus, l’aménagement de l’espace est pensé de façon à ce que les professionnelles soient toujours à portée de vue ou de voix. C’est à ce moment-là que l’image du phare peut compléter, plus que remplacer, la démarche individualisée. Inversement, il est plus compliqué d’affirmer que les enfants qui jouent dans un contexte de jeu pensé avec des adultes « phares » et des adultes « mouettes » sont individuellement dans un plein état de sécurité.

Jouer en toute sécurité affective

Pour bien jouer, un enfant a besoin d’une grande disponibilité psychique. Pour cela, il doit avoir acquis la conviction intime qu’il peut compter sur quelqu’un qui prend soin de lui. S’il garde en tête son sentiment de détresse au moment de la séparation avec son parent ou l’effet de surprise lorsque ce dernier a disparu de son champ de vision, il a du mal à s’investir dans la moindre activité de jeu. S’il a vécu sereinement cette étape, il garde peut-être une image intérieure du lien affectif avec maman ou papa, autrement dit, il se sent en sécurité et il peut plus facilement se laisser absorber par les sollicitations autour de lui, qu’elles viennent des jouets présents ou de ses pairs. La sécurité affective ne peut se définir que par rapport à chaque enfant et non par rapport au groupe. Elle se manifeste par un équilibre entre des comportements d’attachement et des comportements d’exploration, tels qu’ils sont expliqués dans la théorie de l’attachement selon Bowlby. Les étapes de l’élaboration de la capacité à jouer selon Winnicott aident également à comprendre pourquoi le bébé a d’abord besoin de jouer tout à côté d’une figure d’attachement et comment il acquiert en lui une confiance qui l’amène à s’aventurer et à aller vers les autres.

Trouver sa place auprès des joueurs, tout un art

Pour résumer, être en position de phare pour plusieurs enfants, c’est leur donner un repère commun alors qu’être référent, c’est contribuer à instaurer un état de sécurité intérieure à quelques enfants. Ces deux dimensions de l’accueil sont intéressantes à explorer, mais elles ne s’appuient pas sur les mêmes notions théoriques en psychologie clinique et en psychologie du développement. Ce que l’adulte « phare » et l’adulte « référent » (à ne pas confondre avec le poste de référent technique en micro-crèche) ont en commun, c’est d’offrir des pistes de réflexion sur le bien-être des jeunes enfants. Alors, comment peut-on dire que travailler dans le secteur de la petite enfance est ennuyeux ?

Pour aller plus loin
Deux articles sur le phare et sur la référente
Adultes – Enfants – Espace de jeu, Anne-Marie Fontaine
Le jeu autonome et sa fonction dans le développement de l’enfant, Régine Demarthes
Deux exemples de crèches
Grandir avec les autres. L’adulte phare
Libres bébés des crèches Loczy
Deux présentations de Bowlby et de Winnicott

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Fabienne -Agnès Levine

PUBLIÉ LE 26 août 2024

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