A Tours, la Marelle soutient les familles du quartier et les accompagne vers l’école maternelle
Voilà près d’un an que La Marelle accueille les familles isolées du Sanitas, un quartier difficile de la ville de Tours. C’est un lieu d’accueil hybride dans la continuité du Laep, qui accueille les familles d’enfants de 18 mois à 3 ans pour rompre leur isolement, les soutenir dans leurs démarches et les accompagner vers l’école maternelle. Un projet innovant actuellement évalué par la Caf, qui porte déjà ses fruits et pourrait essaimer sur d’autres territoires.
Le Centre social Pluriel(le) anime la vie de quartier du Sanitas à Tours, un quartier politique de la Ville (QPV) en pleine mutation, qui présente une forte densité urbaine et de grands défis en termes de mixité sociale, de retour à l’emploi, de sécurité (violences et trafic de drogue)… Bien qu’il compte un Laep depuis une dizaine d’années, et de nombreuses activités et actions de soutien à la parentalité, le quartier compte de nombreuses familles d’origine étrangère qui maitrisent mal la langue française, ne sont pas à l’aise dans ce quartier qu’elles cherchent parfois même à quitter, ont peur pour leurs enfants et de fait, s’isolent. Ces parents ont une appréhension globale de la séparation, de l’école, et les enfants y entrent parfois sans jamais avoir expérimenté d’accueil collectif…
Pour répondre à ce diagnostic, le Centre social Pluriel(le)s a donc participé et remporté un appel à projet lancé par la Caf, visant à créer un lieu dédié à l’accueil des enfants et de leurs familles, en vue de l’entrée à l’école maternelle.
Un nouveau lieu ressource pour le quartier
Pour mettre en place et porter ce projet hors du commun, principalement financé par la Caf parle Fonds d’Innovation pour la Petite Enfance (FIPE), la DDETS et la Ville de Tours par l’intermédiaire de la Cité Éducative, Clarie Moreau a été recrutée en avril 2024. Éducatrice de jeunes enfants de formation, elle a longtemps travaillé dans le milieu associatif, autour du handicap, de la précarité, a été accueillante en Laep et – cerise sur le gâteau – connait bien le quartier du Sanitas. Des atouts essentiels pour remplir ses différentes missions, d’accueil mais également de médiation, d’accompagnement, de réassurance. Elle travaille en équipe avec Ana-Maria Cruz, animatrice en poste à 60 %. Une jeune femme d’origine vénézuélienne, refugiée politique et sage-femme de formation, dont le parcours résonne tout particulièrement auprès des familles accueillies.
« Quand je suis arrivée, se souvient Clarie Moreau, le projet n’était pas encore abouti, il y avait des perspectives intéressantes, par rapport à la population, à ce que faisait déjà le Centre social en amont, mais tout restait à construire ! ». Et comme il n’était pas possible de s’installer dans le Centre social lui-même, il a fallu trouver un local distinct adapté que l’équipe va complètement réaménager afin qu’il devienne un lieu d’accueil adapté. La Marelle fait néanmoins partie intégrante du Centre social Pluriel(le)s, et bénéficie de la riche dynamique d’équipe qui en émane : temps de partage, soutien, ressources, supervision d’équipe….
Une proximité propice aux échanges
Depuis la rentrée 2024, la Marelle accueille les familles du quartier du Sanitas, quatre matinées par semaine, entre 9h et 11h30. En général, 4 à 5 familles viennent en même temps, parfois plus, parfois moins, orientées par la PMI, les écoles, les assistantes sociales voire même le 115… L’inscription est gratuite, réservée aux parents d’enfants de 18 mois à 3 ans qui ne fréquentent pas d’accueil collectif par ailleurs.
Au départ, seuls les enfants de 2 et 3 ans étaient ciblés mais finalement, l’équipe a choisi d’élargir aux enfants dès 18 mois, réalisant que certaines familles envisageaient une entrée en Toute-Petite-Section (TPS) de maternelle, que proposent deux des écoles du quartier, dès 2 ans. Une proposition « bien calée qui fonctionne bien depuis plusieurs années ».
Pendant un an, les familles vont fréquenter cet espace d’accueil conçu comme une petite crèche, dans lequel les enfants peuvent vaquer d’un espace à l’autre. Ce n’est pas très grand mais l’équipe considère que la proximité est propice aux échanges ! Elles s’engagent à venir à minima une à deux fois par semaine. « Mais on ne sait jamais trop qui sera là, ou non » car il n’est pas nécessaire de s’inscrire aux ateliers au préalable.
Ce critère de « familles du quartier du Sanitas » est assez restrictif, et Clarie Moreau en était un peu frustrée au départ. « Mais en même temps c’est important, assure-t-elle. Ces familles sont fragiles, elles ont besoin de temps, il faut vraiment aller les chercher et être patient. Elles mettent parfois plusieurs mois avant de se décider à passer la porte. Alors c’est une bonne chose qu’elles soient un peu entre elles, pour qu’on ait le temps d’entrer en confiance, pour qu’elles osent parler de leur parcours parfois dingue et émouvant, et que l’on parvienne à travailler de manière plus individuelle avec elles. Mais ça je l’ai compris au fur et à mesure de l’année », reconnait Clarie Moreau.
Un parcours d’éveil et de socialisation
L’équipe a mis en place une riche programmation d’ateliers collectifs parents-enfants hebdomadaires qu’elle décrit comme « un véritable parcours d’éveil et de socialisation du jeune enfant et de sa famille ». Au fil des mois, les propositions évoluent, chaque semaine les familles sont informées par Sms. Le programme de base est déjà riche : le lundi c’est une intervenante en lecture qui vient animer un atelier, le mardi une fois par mois un intervenant en éveil musical, le jeudi c’est motricité avec une semaine sur deux la baby gym du programme UfoBaby (UfoLaep), mais pour cela il faut quitter le local trop exigu : la ville de Tours met donc à disposition de l’équipe une grande salle de 200m2, avec un espace de stockage. La semaine suivante c’est une intervenante en danse qui vient proposer son atelier. Enfin le vendredi, la Marelle propose aux familles de profiter d’une bulle sensorielle Snoezelen pendant des petites séances de 20 à 30 minutes.
Et par la force de son réseau, Clarie Moreau a su enrichir son programme en tissant de nombreux partenariats ici et là pour élargir les propositions. « Sur le quartier du Sanitas, nous avons la chance d’avoir un tissu associatif très développé, se réjouit-telle. Nous essayons de montrer aux familles qu’il y a aussi de belles choses dans ce quartier, pour qu’après un an passé avec nous, elles soient mieux outillées pour la suite, l’entrée à l’école, et continuent à aller vers l’extérieur avec leurs enfants ».
Gagner la confiance des familles pour les emmener vers l’extérieur
Un programme voué à évoluer au fil de l’année pour progressivement emmener les familles vers l’extérieur. Dans un premier temps, l’objectif est de faire connaissance en restant au local, en proposant des activités sensorielles ou d’exploration, en prenant le temps d’observer les enfants. « Créer une relation de confiance avec les familles, c’est le cœur de notre projet, explique-t-elle. Et puis leur parler de l’école, les sensibiliser ; proposer des activités pour les enfants partagent de bons moments, que les familles se rencontrent, se connaissent, échangent ensemble, se réassurent ». Et progressivement, la Marelle emmène les familles faire des activités dans d’autres lieux du quartier. A la bibliothèque, la ludothèque, au musée, en balade et pique-nique, au spectacle… « Aller un peu plus loin, explorer petit à petit la vie du quartier mais en confiance, avec nous », décrit Clarie Moreau. A partir de février-mars, il faut s’atteler aux inscriptions scolaires, constituer les dossiers, prendre contact avec la mairie, prendre rendez-vous avec les directeurs etc…
Une casquette d’assistante sociale
Car leur mission ne se résume pas à l’accueil chaleureux des familles. Clarie Moreau et sa collègue ont également « une casquette d’assistante sociale » pour orienter les familles de manière personnalisée sur les ressources à disposition dans le quartier selon leurs besoins. Elles les accompagnent voire même effectuent pour elles les démarches. « Certaines familles m’ont demandé d’être accompagnées pour le rendez-vous d’inscription à l’école parce qu’elles ne se sentaient pas prêtes, ou avaient peur de ne pas être comprises ou de ne pas comprendre. Quand on maitrise mal la langue française on est parfois mal reçu… J’ai vraiment découvert cette discrimination, c’est affolant ! ». Clarie Moreau est également présente dans les commissions TPS, pour soutenir les dossiers des familles qu’elle accompagne et tenter de les valoriser, puisqu’elles ne peuvent le faire elles-mêmes. Elle explique qu’il n’y a pas beaucoup de places disponibles dans ces classes de toute petite section, dont les effectifs sont en général de 15 élèves. Elle accompagne également les familles aux fêtes des écoles, un excellent moyen de découvrir les lieux dans un cadre convivial, et d’informer les familles et enseignants en tenant un stand La Marelle.
« Sur le papier on ne se rend pas vraiment compte de tout ce que cet accueil peut nécessiter, signale Clarie Moreau, il faut être un peu armé, il faut en être conscient. J’aimerais pouvoir me former davantage à l’accompagnement à la parentalité, j’ai cependant une licence en psychologie qui m’aide beaucoup à recevoir le vécu et la détresse de ces familles au quotidien ».
Aller encore plus loin dans le soutien à la parentalité
Au-delà, des activités d’éveil, la Marelle s’engage également pour le soutien concret aux familles et à la parentalité. Avec ses partenaires locaux, l’association Culture du Cœur, l’association Autour de la famille, la ville de Tours, l’équipe a mis en place des ateliers pour les parents en demande. « Les mamans nous disaient qu’elles ne pouvaient pas suivre des cours de français avec leurs petits. Nous avons donc imaginé des ateliers de conversation en français, à la bibliothèque, avec deux de leurs intervenantes ». A partir de livres ou d’autres ressources, elles essaient de discuter ensemble pour enrichir leur vocabulaire pendant que l’équipe de la Marelle prend en charge les enfants. « C’est une formule que nous allons reprendre en septembre parce que cela fonctionne bien et tout le monde s’y retrouve ! », note Clarie Moreau.
Un atelier vocal, avec l’intervenante musicale de la ville de Tours, est également proposé : elle propose un répertoire de chansons à apprendre ensemble. Et chaque parent peut également apprendre au groupe une chanson de sa tradition familiale… Une initiative proposée en avril dernier, pendant 8 séances lors du festival Les petits pots dans les grands, clos par un petit concert final, une réussite ! Clarie Moreau aimerait reprendre ce projet en septembre prochain à La Marelle…
Et puis pendant les grandes vacances, la Marelle ne ferme pas mais prend ses quartiers d’été et s’installe à l’extérieur dans les parcs et jardins publics, en lien avec les autres pôles du Centre social. Une opération qui leur permet d’être plus visibles dans le quartier, de pouvoir communiquer et investir davantage l’espace public. La piscine municipale a même proposé à deux séances d’initiation à la piscine, réservées aux familles de la Marelle. « Pour certains, ce sera une première fois, ce sera riche de vivre ce moment-là ensemble ! », se réjouit Clarie Moreau.
Une mission dans la continuité du Laep
Mais La Marelle n’empiète-t-elle pas sur le terrain du Laep Les Petits pas, qui accueille les familles et enfants de 0 à 4 ans, dans les mêmes locaux, une matinée par semaine ? « Certes l’accueil des familles est sans doute ce qui me plait beaucoup à la Marelle. Mais cette proposition d’ateliers pour les parents n’est pas habituelle dans un Laep car ce n’est la vocation première de ce lieu d’accueil ». Et puis la Marelle est ciblée sur les plus grands dès 18 mois. Elle se place donc plutôt dans la continuité du Laep, que les familles du quartier du Sanitas pourront quitter pour rejoindre la Marelle, lorsque les enfants seront en âge d’y venir. D’ailleurs, les équipes des deux lieux d’accueil se connaissent bien et travaillent ensemble. « Comme ma collègue ouvre le Laep le jeudi matin, nous essayons de proposer des activités communes sur ce créneau, avec la babygym ou la danse, qui permettent aux familles du Laep de connaitre La Marelle ».
Les spectacles occasionnels, la fête de fin d’année, sont autant d’occasions de se réunir et de tisser des liens. Et comme le Laep ne limite pas son accueil aux « familles du quartier » et ouvre plus largement ses portes, cela crée une mixité sociale plus grande et intéressante ponctuellement. Car « le Laep accueille aussi des familles très moteur, qui cherchent des ateliers pour leurs enfants pour ponctuer la semaine lorsqu’elles ont pris un congé parental », ce qui tranche avec le public plus fragile accueilli à la Marelle.
Tirer les leçons d’une première année réussie
Après une première année d’accueil, c’est le temps du bilan à la Marelle. Et si l’équipe se réjouit de tout ce qu’elle a réussi à mettre en place, il y aura certainement quelques points à ajuster pour la prochaine rentrée, sur la question des horaires et du cadre notamment. « Ce qui est un peu déstabilisant, c’est que les situations des familles évoluent, elles déménagent. Le groupe de parents que nous accueillions régulièrement ne s’est stabilisé qu’en mars. Cela nous a obligé à envisager notre action différemment, à proposer nos ateliers d’une autre manière, sans attendre que les enfants soient tous là pour commencer ». Au départ, l’équipe n’a pas voulu imposer trop de contraintes d’horaires pour que les familles ne se sentent pas trop bloquées et oppressées. « Mais il faut que l’on sensibilise les familles à l’idée de venir tôt pour profiter du lieu, pour se préparer à respecter les horaires de l’école également, explique Clarie Moreau qui compte revoir les horaires et poser un cadre plus défini pour faciliter l’accueil et l’animation des ateliers l’année prochaine. Il faut qu’on trouve un juste milieu car elles ont aussi besoin d’apprendre à respecter ce type de cadre et contraintes ! », insiste-t-elle.
Un projet suivi de près par la Caf
Pour évaluer le dispositif, Nina Maillet, chercheure en sociologie à l’Université de Tours, accompagne le projet depuis novembre 2024, grâce au financement de la Caf. Elle a mené les entretiens à domicile d’une dizaine de familles qui fréquentent la Marelle pour recueillir leurs témoignages. « Je pense que la Marelle répond à un véritable besoin, assure Nina Maillet. Je participe aux ateliers, j’observe et je rencontre les familles, principalement des mamans, pour mieux comprendre ce qu’elles attendent de ce lieu, et quelle satisfaction elles en retirent. Certaines familles se plient volontiers à l’exercice, avec d’autres il faut plus de temps pour gagner leur confiance et passer la barrière de la langue. »
Elle les rencontrera à nouveau après la rentrée scolaire pour comprendre si le soutien de la Marelle pendant l’année précédente a pu jouer sur l’accueil de l’enfant et de sa famille, son aisance. Nina Maillet évalue également en parallèle, un second dispositif approchant, mis en place à Saint-Pierre-des-Corps. Là pas de locaux dédiés mais une professionnelle qui se déplace dans différents lieux, sans critères de quartiers… Les conclusions de sa recherche devraient être publiées d’ici la fin de l’année.
Laurence Yème
PUBLIÉ LE 16 juin 2025