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Écrit réalisé par les psychologues de la Direction de la Petite Enfance de la Ville de Lyon

Accompagner les vulnérabilités pour prévenir les violences en crèche

A la suite du rapport de l’IGAS paru en mars 2023, nous nous sommes interrogés, directrices et psychologues, sur la prévention des violences en crèches. Sollicités dans le cadre d’une conférence organisée par l’institut de formation Rockefeller de Lyon sur la vulnérabilité de l’enfant, nous avons cherché à définir les contours de cette notion de vulnérabilité et à rendre compte de notre mission quotidienne de prévention dans les crèches de la ville de Lyon.

Comment pourrait-on définir la vulnérabilité de l’enfant en crèche ?

Par définition, l’enfant est vulnérable, car en développement et il est dépendant de l’adulte pour la satisfaction de ses besoins primaires. En arrivant en crèche, l’enfant est séparé de son environnement familial la plupart du temps pour la 1ʳᵉ fois.
Le plus souvent, lorsque l’enfant arrive en crèche, il ne parle pas, il ne peut pas dire ses besoins, ni ses attentes. Tout à la fois engagé dans un processus d’individuation-différenciation et de socialisation, l’enfant n’a pas encore la capacité de contenir ses émotions. Il réagit donc fortement à la frustration, ce qui peut mettre l’adulte en difficulté. L’enfant exprime son insécurité avec ses propres moyens, parfois de façon agressive, en tapant, en mordant, en griffant ou inversement en adoptant une attitude de repli.
La vulnérabilité de l’enfant vient souvent croiser celle de l’adulte qui s’en occupe. Le travail de care dans la petite enfance confronte l’adulte à sa propre sensibilité affective et émotionnelle. La vulnérabilité de l’enfant a, de fait, un impact sur son travail et sur son lien à l’enfant.

A quel moment parle-t-on de violences en crèche ?

On peut parler de violences en crèche d’une part lorsque les besoins primaires et la sécurité affective de l’enfant ne sont plus assurés. Le comportement, l’attitude ou le positionnement du professionnel peuvent porter atteinte au bien-être de l’enfant et à ses besoins primaires (ne pas proposer à boire, à manger, à dormir). Le cerveau de l’enfant étant immature, sa sécurité affective n’est plus assurée quand il est confronté à des gestes brusques, des tons de voix inadaptés, des paroles blessantes à l’intention de sa famille ou de lui-même.
On peut parler de violences en crèche d’autre part lorsque les attentes de l’adulte et les contraintes de l’organisation ne sont plus adaptées au développement de l’enfant. Dans un monde d’adulte, il est facile de ne plus être à hauteur d’enfant, de ne pas prendre en compte son développement, ses potentialités de compréhension liées à son âge et à sa singularité. L’organisation du travail peut ne plus répondre aux besoins de l’enfant si le taux d’encadrement n’est pas respecté ou quand l’aménagement des locaux ne permet plus de garantir la sécurité physique et affective ; quand la vie de l’enfant à la crèche est privée de moments ritualisés, de transitions assurées, de décloisonnements ajustés et de jeux adaptés, diversifiés et en nombre. Enfin, les problématiques institutionnelles peuvent détourner les professionnelles de leur tâche première centrée sur l’enfant.
Depuis plusieurs années, le secteur de la petite enfance connaît une pénurie de professionnel·le·s dans les crèches et un turn-over important. Ces constats ont pu créer une perte de sens dans le travail, une perte de motivations pour certain·e·s professionnel·le·s, et engendrer des tensions dans l’accueil des enfants. Ces tensions peuvent entraîner une difficulté à contenir le groupe d’enfants, difficulté susceptible d’installer un sentiment d’insécurité tant chez l’enfant que chez l’adulte, voire un débordement.

Quelles sont les actions menées sur le terrain ?

Dans les crèches de la Ville de Lyon, le travail d’accueil des enfants et des familles s’appuie sur les référentiels éducatifs (relation aux familles et relation aux enfants) élaborés par les professionnel.le.s de la Direction de la Petite Enfance. Lors des réunions d’équipe, les professionnelles engagent une réflexion sur la mise en œuvre des valeurs de ces référentiels. La cohésion des équipes se travaille à partir d’un cadre fondé sur la responsabilité partagée de chaque agent, pour une qualité d’accueil. Avec le soutien des coordinatrices et du service santé, les directrices de l’ensemble des crèches municipales conduisent, depuis 2023, un travail de réflexion institutionnelle et pluridisciplinaire sur la qualité de présence à l’enfant.
Pour soutenir ces actions, le Service Santé, constitué de médecins, infirmières puéricultrices, psychologues, psychomotriciennes et orthoptistes, assure une mission de prévention. Il veille ainsi au développement de l’enfant et à la qualité de l’accueil en crèche. Les psychologues réparti·e·s sur les 9 arrondissements réalisent des observations groupales et individuelles. Illes assurent des entretiens avec les parents et animent des temps de réunions avec les équipes de section. Plusieurs thématiques sont abordées avec les équipes comme, le sommeil, l’alimentation, la protection de l’enfance, le handicap, les inégalités de genre, la mixité, les pleurs, l’interculturalité, la pédagogie de plein air… Par ailleurs, avec les médecins et les puéricultrices dénommées RSAI (Référents Santé Accueil Inclusif), les psychologues tissent des liens avec les partenaires pour orienter les familles vers les dispositifs adaptés.
Des temps d’échange sont organisés à destination des directrices et des EJE, en lien avec le service santé, pour soutenir le travail des équipes en abordant certaines thématiques et développant les liens avec les partenaires ressources : en 2023, réunion sur la protection de l’enfance animée par des professionnel-les de la Métropole de Lyon ; travail au sein de toutes les crèches municipales sur la qualité de présence à l’enfant ; en 2024, sensibilisation à la culture de la parole en crèche pour soutenir la qualité de présence à l’enfant ; et en 2025, formation sur les violences intrafamiliales.

Quelles seraient les propositions en termes de prévention des vulnérabilités en crèche ?

Encourager les formations et une professionnalisation fondée sur le collectif

La formation continue des auxiliaires de puériculture serait à valoriser avec des contenus complémentaires sur l’éveil, le développement de l’enfant, l’art et le jeu. La présence des éducateur·e·s de jeunes enfants pour porter les valeurs éducatives et les projets – idéalement un ou une par section – nous paraît indispensable, comme le préconise le rapport de l’IGAS. Il convient de rappeler que nos crèches bénéficient d’un encadrement renforcé avec des taux supérieurs aux exigences réglementaires, un suivi rigoureux du recrutement, ainsi que des dispositifs de soutien aux équipes (formation continue, analyse des pratiques, renforts ponctuels). De plus, au-delà des formations CNFPT, nous proposons régulièrement des sensibilisations (alimentation, interculturalité, …) aux professionnel.les des crèches, pour enrichir le collectif.

Accompagner les équipes à retrouver du sens au travail

Le travail auprès des jeunes enfants s’élabore, se conduit et s’évalue en équipe. L’accueil au quotidien de l’enfant se construit à travers une réflexion collective en réunion de section ou en équipe complète. Cette réflexion permet de mettre du sens sur les manifestations des enfants et sur les éventuels impacts de dysfonctionnements institutionnels.
Le sens du collectif et le plaisir à travailler en équipe permettent de réaffirmer la responsabilité de chaque professionnel, quelle que soit sa formation, dans l’accompagnement des enfants. Cela nécessite implication et engagement. Ce collectif de travail permet une réflexion pluridisciplinaire de veille sur les pratiques. Les réunions régulières que nous animons dans chaque section permettent un travail de réflexion et d’introspection nécessaire à la pratique auprès des jeunes enfants (parole libre, écoute, respect, co-construction de pistes, aide à la prise de recul).

Penser et structurer le travail

L’organisation du travail en crèche est indispensable. Elle passe par une réflexion sur l’organisation des locaux et l’aménagement de l’espace en les adaptant régulièrement selon l’âge et les besoins des enfants. Décloisonner au maximum les groupes, conduire des ateliers avec des petits groupes d’enfants, exploiter les espaces extérieurs, constituent des incontournables pour le bien-être des enfants et des professionnelles.

Pour conclure, les psychologues soutiennent le travail de care des professionnels des crèches dans l’accueil de l’enfant et dans la prise en compte de sa vulnérabilité. Cet accompagnement doit aussi se penser en pluridisciplinarité, avec les référents santé accueil inclusif (médecins et puéricultrices), coordinatrices petite enfance et partenaires extérieurs. Les parents eux-mêmes participent à ce travail de prévention des vulnérabilités en crèche.

L’équipe de psychologues du Service Santé de la Direction de la Petite Enfance de la Ville de Lyon

PUBLIÉ LE 30 septembre 2025

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