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Accueil collectif : des pros motivés par le travail auprès des enfants et aux carrières plutôt stables, selon notre étude

Le sociologue Pierre Moisset poursuit le décryptage des résultats de l’étude en ligne que nous avons menée ensemble sur les parcours des professionnels dans l’accueil collectif de la petite enfance. L’idée ? Confirmer ou infirmer ce qui se dit sur et dans le secteur, dans un contexte de pénurie : des professionnels démotivés qui n’ont qu’une envie quitter leur poste pour changer de voie ou créer leur Mam, voir s’installer comme assistante maternelle à domicile  ; et des jeunes professionnels qui, à peine sortis de formation, souhaitent quitter leur premier poste en crèche. Analyse de résultats pas si lisses que ça ! Notre étude déconstruit quelques idées reçues…

Le périmètre de l’étude : les pros jeunes et moins jeunes exerçant tous les métiers du secteur

L’étude que nous avons lancée en ce début d’année 2025 avec les Pros de la Petite Enfance et Monique Busquet a porté sur l’accès à l’analyse de la pratique (APP), mais aussi sur les parcours professionnels dans l’accueil collectif de la petite enfance. Elle s’est intéressée aux expériences professionnelles antérieures des accueillants. Ont-ils toujours travaillé dans l’accueil collectif ? Dans des activités en rapport avec l’enfance ? Ou dans d’autres domaines sans rapport avec l’enfance ? Comment les professionnels travaillant au sein des EAJE sont venus à exercer leur métier dans ce contexte particulier ? Par choix et attirance pour les métiers de l’enfance ? Par rebond professionnel ? Pour être sûr de trouver un emploi ? Pour travailler dans le domaine du soin, de l’éducation ? Est-ce que les professionnels envisagent de continuer à travailler dans l’accueil collectif de la petite enfance ? Ou souhaiteraient-ils changer de métier ? Pour quelles raisons ?

Nous souhaitions ainsi pouvoir répondre et réfléchir avec des remarques remontant du terrain : les professionnels de l’accueil sont de plus en plus difficiles à trouver, la pénurie actuelle en témoigne. Mais ils seraient également – et particulièrement les nouveaux, les plus jeunes professionnels – de plus en plus détachés de l’intérêt du travail avec les enfants. Nous aurions à faire, aujourd’hui, plus fréquemment à des professionnels réorientés, sans appétit pour les métiers de l’enfance. Des professionnels qui seraient donc plus « volages » d’une part, plus instables et, même s’ils restent en poste, moins aptes à s’engager auprès des jeunes enfants. Une telle évolution est-elle repérable dans l’évolution des parcours professionnels des accueillants en fonction de leur ancienneté dans ce domaine ? Observe-t-on une proportion significative de professionnels détachés de l’enfance et des enfants ? C’est ce que nous allons voir dans les analyses qui suivent.

Un échantillon assez équilibré en tous points

Comme nous l’avons déjà précisé dans notre précédent article, le questionnaire, diffusé sur une durée d’un mois environ, a reçu 2158 réponses exploitées dans cet article et les autres qui lui seront consacrés. Parmi les répondants, on trouve principalement des professionnels d’établissement du secteur public (47 %), environ 30 % de professionnels du secteur associatif et 20 % de professionnels du secteur marchand. 44 % environ des professionnels disent travailler en multi-accueil, 26 % en crèche, 16 % en micro-crèche PAJE et 5,4 % en micro-crèche PSU. On trouve ensuite, très marginalement, des professionnels de crèches parentales, familiales, de RPE et de halte-garderie.
Les professionnels de terrain sont bien représentés dans l’échantillon puisque l’on trouve 24 % d’accompagnant/assistant petite enfance/auxiliaire d’éveil ou de crèche, 30 % d’auxiliaires de puériculture, 15 % d’EJE de terrain, et 29 % environ de directrices, responsables, coordinatrices, RSAI et EJE en continuité de direction, référence technique ou pédagogique.
Si l’on regarde maintenant les tranches d’âge, on observe que 13 % environ de nos répondants ont entre 20 et 30 ans, 30 % entre 30 et 40 ans, 32 % entre 40 et 50 ans et 25,3 % plus de 50 ans.

De moins en moins de diplômés d’Etat parmi les nouveaux professionnels

Si l’on observe maintenant la répartition des différents niveaux de diplômes dans les différentes tranches d’âge, on constate que le diplôme d’auxiliaire de puériculture (AP) représente toujours un peu plus de 30 % des diplômes que ce soit parmi les 20-30 ans ou les plus de 50 ans. Voire même, 34 % des 20-30 ans de notre échantillon sont auxiliaires de puériculture contre 30,8 % des plus de 50 ans. Les diplômes d’éducateur de jeunes enfants » (EJE) sont eux sensiblement constants, également autour de 30 %, dans toutes les tranches d’âge. Avec tout de même, a contrario de ce qui se passe pour les diplômes d’AP, une légère augmentation avec l’âge (de 30 % chez les 20-30 ans à 36 % chez les plus de 50 ans). Les CAP-AEPE et autres diplômes de niveau 3 (les catégories 2 du fameux 40/60%) sont, en revanche, bien plus fréquents parmi les jeunes professionnels : ce sont ainsi 32 % des 20-30 ans qui ont ce type de diplôme contre 16 % des plus de 50 ans. Les diplômes d’infirmière, de puéricultrice et les autres diplômes supérieurs du soin (bac+3 ou plus) deviennent, eux, plus fréquents parmi les tranches d’âge les plus élevées (par exemple, on compte 2,2 % de puéricultrices parmi les 20-30 pour près de 9 % parmi les plus de 50 ans). L’étude donne l’image d’une profession de l’accueil collectif de la petite enfance qui se transforme – à mesure de l’arrivée des nouvelles générations – par l’arrivée massive des diplômés de niveau 3 et l’érosion de la présence des diplômés supérieurs du soin, tandis que les professions « historiques », AP et EJE restent relativement stables.

EJE et AP, les plus constants dans leurs parcours

Pour cerner les parcours professionnels de nos répondants et la place qu’y prenait leur activité dans l’accueil collectif de la petite enfance, nous leur avons posé la question « Avez-vous travaillé dans d’autres domaines professionnels, sans rapport avec l’accueil de la petite enfance ? ». 46 % de nos répondants disent qu’ils ont fait tout leur parcours professionnel dans l’accueil de la petite enfance. 21 % ont travaillé dans d’autres domaines pendant 5 ans et moins, 12 % entre 5 et 10 ans, et 14 % pendant plus de 10 ans. Enfin, 5 % des répondants disent avoir fait plusieurs allers-retours entre l’accueil de la petite enfance et d’autres domaines d’activités. Nous avons donc l’image d’une profession composée d’une forte part de parcours exclusifs dans ce seul domaine de l’accueil de la petite enfance.
Si l’on croise maintenant la formation des répondants avec leurs parcours professionnels, on observe que c’est parmi les deux professions « historiques », AP et EJE, que l’on trouve le plus fréquemment des parcours exclusivement dédiés à l’accueil collectif de la petite enfance, autour de 54 % contre 37 % pour les diplômés de niveau 3, 33 % pour les puéricultrices et 6 % pour les infirmières. Les non-diplômés d’état ont, légèrement plus fréquemment que les autres formations, des parcours comprenant moins de 5 ans d’expérience dans un autre domaine professionnel. On a également le sentiment que les formations donnant directement accès à des postes de « cadres » (puéricultrices et autres) connaissent plus de mobilité et viennent bien plus fréquemment à l’accueil de la petite enfance suite à des premières expériences professionnelles parfois conséquentes. Cela tient à leur type de diplôme qui permet d’exercer dans des contextes variés (PMI, hôpital, maternité, cabinet libéral, etc.)

Des parcours plus variés chez les nouveaux pros

Nous avons donc des formations classiques (AP et EJE) qui donnent plus fréquemment lieu à des parcours professionnels entièrement consacrés à l’accueil collectif du jeune enfant et qui maintiennent leur proportion au gré des différentes générations de professionnels. Par ailleurs, les diplômés de niveau 3 d’une part et des diplômés supérieurs du soin d’autre part ont connu plus fréquemment des expériences professionnelles antérieures dans d’autres domaines. Tout cela aboutit au fait que les professionnels plus récents dans l’accueil collectif de la petite enfance ont plus fréquemment des parcours professionnels variés. Et ce, surtout du fait que les diplômés de niveau 3 sont bien plus fréquemment récents dans l’activité d’accueil des jeunes enfants que les autres professions. En effet, même si les puéricultrices ont fréquemment des expériences professionnelles antérieures conséquentes, elles sont également très fréquemment anciennes dans l’accueil de la petite enfance (87 % d’entre elles y travaillent depuis plus de 5 ans contre 80 % en moyenne). Ce sont les infirmières (non-puéricultrices) qui se rapprochent le plus des « diplômés de niveau 3 » puisqu’elles ont fréquemment des expériences professionnelles antérieures et sont plus fréquemment récentes dans l’accueil collectif du jeune enfant.

Dans chaque métier, les anciens et les modernes

Intéressons-nous maintenant au fait de savoir si, au sein de chacune des formations, les parcours professionnels varient en fonction de l’ancienneté dans l’accueil des jeunes enfants. On pourra ainsi préciser si le fait d’avoir plus fréquemment des parcours professionnels variés parmi les professionnels plus récents est lié uniquement à la mobilité des diplômés supérieurs du soin et l’arrivée plus récente des diplômés de niveau 3 ou si on observe, également, des changements de parcours au sein de chacune des catégories professionnelles. Nous croisons donc l’ancienneté dans l’activité d’accueil des jeunes enfants (depuis moins ou plus de 5 ans) avec les parcours professionnels des répondants, mais ce, au sein de chaque catégorie.
Parmi les AP, les professionnels avec moins de 5 ans d’ancienneté ont beaucoup plus fréquemment des parcours avec des expériences dans d’autres domaines. Ainsi, la proportion de ceux qui n’ont travaillé que dans l’accueil collectif de la petite enfance passe de 56 % pour les professionnels de plus de 5 ans d’ancienneté à 37 % pour ceux de moins de 5 ans d’ancienneté. Entre ces deux « générations » de professionnels, ce sont les expériences dans d’autres domaines de moins de 5 ans et de plus de 10 ans qui deviennent plus fréquentes (celles entre 5 et 10 ans restent constantes). On observe un phénomène analogue chez les professionnels en fonction de cadre (puéricultrices essentiellement et une proportion d’EJE). Parmi ces cadres, les parcours exclusivement dédiés à l’accueil de la petite enfance passent de 50 % à 23 % en dessous de 5 ans d’ancienneté au profit des expériences professionnelles dans d’autres domaines de plus de 5 ou 10 ans. Par contre, on n’observe pas de variations significatives des parcours professionnels en fonction de l’ancienneté dans l’activité chez les diplômés de niveau 3 ainsi que chez les EJE.

Donc, pour préciser notre propos, on observe que ce sont, au gré de l’ancienneté dans le domaine de l’accueil collectif de la petite enfance, essentiellement les parcours professionnels des AP et des encadrants qui varient plus fréquemment avec les nouvelles générations. Cette variation au sein de la population des auxiliaires de puériculture est intéressante. Ces professionnels constituent en effet la « cheville ouvrière » de l’accueil collectif. Et s’il s’avère que leurs parcours professionnels varient au gré des générations de professionnels ; on pourrait imaginer que l’on se retrouve plus fréquemment aujourd’hui avec des auxiliaires de puériculture plus âgées lors de leur entrée en activité, plus expérimentées professionnellement et, ainsi, peut être d’autant moins disposées à être en posture de simples exécutantes. Mais cela reste à approfondir.

Des expériences en périscolaire et centres de loisirs, mais aussi en protection de l’enfance et en accueil individuel

Pour être tout à fait précis sur cette question de parcours professionnel, nous avons également demandé aux répondants quelles avaient été leurs expériences professionnelles en rapport avec l’enfance antérieures à leur travail dans l’accueil collectif de la petite enfance. Nous leur proposions plusieurs possibilités avec la possibilité d’en citer plusieurs : en tant qu’assistant maternel, dans l’accueil périscolaire, dans le domaine des loisirs, de l’animation, dans la garde à domicile, dans la protection de l’enfance ou par des expériences ponctuelles (baby-sitting etc…). Les expériences les plus fréquentes (29 %) sont celles dans l’accueil périscolaire et les loisirs, puis les expériences ponctuelles (28 %), la garde à domicile avec d’autres expériences dans les loisirs, le périscolaire (13 % environ), assistant maternel avec d’autres expériences (8 %), des expériences en protection de l’enfance seule (5 % environ) et en protection de l’enfance et loisirs, périscolaire… 2,6 %. On a donc facilement une image d’une fuite des professionnels de l’accueil collectif vers l’accueil familial, mais là, on observe plutôt une venue, surtout de l’accueil à domicile et secondairement du travail en tant qu’assistant maternel, vers l’accueil collectif.

Alors quel type de professionnel a plutôt quel type d’expériences professionnelles antérieures dans l’enfance ? Les diplômés de niveau 3 sont les professionnels qui ont le plus fréquemment des expériences antérieures en tant que garde à domicile (23 % contre 15 % en moyenne) ou assistant maternel (16 % contre 9 %). Ainsi, ces CAP-AEPE,  semblent être une des voies de reconversion de professionnels de l’enfance travaillant précédemment au domicile (le leur ou celui de leur employeur) et pris dans une relation directe à un particulier-employeur vers un travail d’accueil de la petite enfance plus visible et reconnu (au sein d’une équipe, d’un établissement). On comprend ainsi l’effet de « promotion sociale » que peuvent ressentir ces professionnels qui apparaissent déjà dans d’autres études (étude Devenir d’Enfance 2014, étude PEQA avec Label Vie 2021) comme particulièrement heureux dans l’accueil collectif de la petite enfance. Néanmoins, à côté de cela, 60 % des CAP-AEPE et autres ont eu soit des expériences ponctuelles (32 %) ou bien dans l’accueil périscolaire et de loisirs (29 %). Du côté des auxiliaires de puériculture, ce qui domine ce sont plutôt les expériences ponctuelles (40 % contre 33 % en moyenne). Des expériences avec la petite enfance plutôt dans un cadre informel et sans qualification ni reconnaissance véritable. Notons tout de même que 15 % d’entre elles ont travaillé comme garde à domicile précédemment (ce qui confirme l’existence de parcours de progression en petite enfance de l’accueil individuel chez les parents vers l’accueil collectif). Chez les EJE, ce qui domine, ce sont les expériences précédentes dans le périscolaire et les loisirs (48 % contre 34 % en moyenne). Des activités d’accueil déjà qualifiées à minima (avec le BAFA notamment), les expériences ponctuelles sont plus rares que la moyenne (21 %) et, enfin, les expériences précédentes en protection de l’enfance sont assez fréquentes (pour près de 14 % d’entre elles). Si on considère les puéricultrices, infirmières et diplômes supérieurs du soin ensemble, on observe chez eux la grande fréquence d’expériences ponctuelles (51 % contre 32 % en moyenne), au titre — on peut le supposer — de jobs d’étudiants et de jeunesse durant leur formation et, surtout, l’importance des parcours en protection de l’enfance (17 % contre 8,6 % en moyenne).
On observerait ainsi trois grandes filières d’expériences dans l’enfance pour entrer dans l’accueil collectif de la petite enfance :
1. Les expériences informelles et ponctuelles, de jeunesse plus fréquente chez les plus diplômées pour des jobs étudiants et chez les AP dans le cadre d’une socialisation précoce aux soins des enfants.
2. Les expériences professionnelles d’accueil individuel (garde à domicile et assistant maternel) fréquentes chez les diplômés de niveau 3 qui apparaissent ainsi, pour une partie significative, comme des professionnels de l’enfance engagés dans des parcours professionnels de qualification et de formalisation de leur activité d’accueil.
3. Les expériences en protection de l’enfance, plus fréquentes chez les plus diplômés (EJE, infirmiers et autres diplômés supérieurs du soin) qui ont pu exercer une partie de leur activité professionnelle diplômée dans ce domaine éprouvant avant de se réorienter vers l’accueil de la petite enfance.

Principale motivation, toutes générations de pros confondues : travailler auprès des enfants

Nous avons interrogé les professionnels de l’accueil collectif sur les motivations qui les ont amenés à travailler dans ce domaine. En leur proposant plusieurs réponses possibles : l’intérêt de travailler auprès d’enfants, le souhait de travailler dans le domaine du soin, de l’éducation, le fait d’avoir été orienté vers ce domaine (par rebond, réorientation), le fait d’être sûr de trouver du travail dans ce domaine (par opportunité).
51 % des répondants disent être venus uniquement par souhait de travailler auprès d’enfants, 30 % évoquent cette première raison associée avec le souhait de travailler dans le soin, l’éducation. 10 % évoquent uniquement le souhait de travailler dans le domaine du soin, de l’éducation. Seuls 8 % environ des répondants évoquent notamment des questions d’opportunité, de rebond professionnel.
Au premier regard donc, on ne peut pas dire qu’on observe une présence significative de professionnels venus travailler en EAJE sans motivation réelle pour le travail auprès des enfants. Mais, bien-sûr, ces professionnels plus « mercenaires » peuvent être plus volatiles que les autres et quitter rapidement les EAJE. Aussi, ils peuvent donner le sentiment d’être nombreux au moment des recrutements et ne pas constituer une part très importante des professionnels en poste. Remarquons également l’importance de la motivation simple « travailler auprès d’enfants » sans la mention de l’éducatif ou du soin. A nos yeux, cela marque un choix positif et assumé de travailler dans le domaine de l’enfance, mais sans projeter ce travail dans une mission sociétale plus large. On peut faire l’hypothèse que les professionnels qui répondent cette modalité privilégient, dans leur choix, l’imaginaire qu’ils ont du travail avec les enfants et les « gratifications » immédiates que peut apporter ce travail (partage de moments, de rires, de jeux) plus que la mission éducative qu’ils assument également.

A la marge, plus de motivations « hybrides » chez les pros les plus récents

On observe un changement des motivations à venir travailler dans l’accueil collectif de la petite enfance avec les nouvelles générations de professionnels. Ainsi, les motivations centrées sur le fait de travailler avec les enfants ou travailler dans le domaine du soin/de l’éducation deviennent moins fréquentes chez les professionnels les plus récents au profit de motivations plus « hybrides » : avec la mention d’opportunités professionnelles, de pouvoir trouver un travail. Cette hybridation est significative, ainsi, si on regroupe les motivations travailler auprès d’enfants et/ou travailler dans le domaine du soin, elles sont citées par 92 % des professionnels de plus de 5 ans d’ancienneté et seulement par 82 % des professionnels de moins de 2 ans d’ancienneté : une baisse de 13 % ! Ce sont les motivations comprenant une notion de rebond ou d’opportunité d’emploi qui prennent de l’importance (de 6,5 % à 11 %), ainsi que le fait que les personnes travaillaient déjà dans l’accueil de l’enfance auparavant (les reconversions des « non-diplômées ». Néanmoins, même parmi les nouvelles générations de professionnels, les motivations centrées sur l’enfant et/ou le soin et l’éducation restent très majoritaires.
On peut interpréter cette évolution soit comme le signe d’un changement du public de professionnels (avec, chez les plus récents, des parcours professionnels plus divers et moins centralement déterminés par le souhait de travailler auprès d’enfants), ou bien comme le signe que les professionnels avec des motivations « hybrides » restent moins fréquemment dans le domaine et sont donc surreprésentés parmi les toutes nouvelles générations par rapport aux plus anciennes sans forcément y être plus fréquents au moment de l’entrée dans le métier.

De légères différences de motivations selon les niveaux de diplômes

Comment ces différentes motivations se répartissent-elles entre les différents diplômes de professionnels ? L’ensemble des professionnels CAP-AEPE  évoquent bien plus fréquemment la simple motivation « travailler auprès d’enfants » (61 % contre 51 % en moyenne), cette même motivation n’étant citée que par un peu moins de la moitié des autres catégories de diplômés (et moins fréquemment à mesure que l’on passe des AP aux EJE et des EJE aux diplômés supérieurs du soin). La motivation composée travail auprès d’enfants/soin éducation est, quant à elle, citée moins fréquemment par diplômés de niveau 3 et à égalité par l’ensemble des autres niveaux de diplômes (autour de 33 %). Quant à la motivation simple « travailler dans le domaine du soin et de l’éducation », elle est citée plus fréquemment à mesure que l’on monte dans les niveaux de diplômes : de 4,6 % des diplômés de niveau 3 à 17 % des diplômés supérieurs du soin en passant par 12,5 % des EJE. Quant à la motivation composée « travailler auprès d’enfants » et « opportunité de trouver un emploi », elle est également fréquente (et très minoritaire autour de 4 %) chez, les AP et les EJE, les diplômés du supérieur se distinguant en la citant beaucoup moins (0,4 %). A contrario, ces mêmes diplômés du supérieur citent bien plus fréquemment que les autres niveaux de diplômes la simple motivation « réorienté vers ce domaine/vous étiez sûr de trouver un travail ».
Nous faisions plus haut la remarque que la simple motivation « travailler auprès d’enfants » pouvait être comprise comme une sorte de « motivation déqualifiée ». Une motivation centrée sur les interactions imaginées et vécues avec les enfants sans (ou avec moins de) projection dans une mission sociale et éducative. Cela se confirme en observant qu’elle est plus fréquente chez les professionnels les moins qualifiés qui entrent, peut-être, dans l’accueil collectif de la petite enfance plus avec cette attente de gratification de par le simple fait de pouvoir travailler avec les enfants. A contrario, la motivation « travailler dans le domaine du soin, de l’éducation », plus fréquente à mesure de la montée en diplôme confirme que cette projection « sociétale » est plus accessible pour les professionnels à mesure que le sentiment de détenir des compétences est fort. On notera tout de même que cette motivation, citée seule ou avec le fait de travailler avec les enfants, ne l’est que par une petite moitié des professionnels les plus diplômés.

Travail en crèche : rester ou partir, voilà la question !

Dans les observations qui ont motivé notre étude, il y avait différentes remarques de responsables de service petite enfance observant qu’une partie importante des nouvelles professionnelles se présentant au recrutement ne semblaient pas réellement motivées par l’accueil collectif de la petite enfance et, en tout cas, ne restaient pas forcément en poste très longtemps. Contribuant ainsi au maintien de la pénurie de professionnels. Face à cela, un travail de la DARES nous apprend que les métiers de l’accueil collectif faisant partie de la famille de métiers « Santé, action culturelle, sociale et sportive » sont marqués par une faible mobilité professionnelle.
Quelles sont alors les intentions des répondants ? Nous leur avions proposé plusieurs options concernant le fait de continuer à travailler dans la petite enfance : Oui sûrement, Oui probablement, Non pas vraiment vous envisagez une reconversion, Non, pas du tout vous allez vous réorienter prochainement et vous ne savez pas.
32 % des répondants disent oui sûrement, 32 % probablement, 20 % tout de même envisagent une réorientation et 6 % disent souhaiter quitter l’accueil collectif et se réorienter prochainement. Enfin, 8 % environ disent ne pas savoir. Premier constat donc, les souhaits de quitter l’accueil collectif de la petite enfance sont significativement présents. Presque 30 % des répondants si on additionne ceux qui envisagent une réorientation et ceux qui vont engager une telle réorientation. Comment ces souhaits se répartissent-ils en fonction des diplômes, de la fonction actuellement occupée (qui peut différer du diplôme), de l’ancienneté dans le métier et du type de gestionnaire ?
Première observation intéressante. Le souhait de rester dans l’accueil collectif de la petite enfance ne varie pas avec le niveau de diplôme. De même le souhait de rester ou quitter cette activité d’accueil ne varie pas avec la fonction principale occupée au moment de la réponse au questionnaire. On ne peut donc pointer une catégorie de professionnels qui serait plus de « passage » que d’autres.

Un phénomène d’usure touche tous les professionnels les plus anciens …

Deuxième observation alors que certaines remontées de terrain auraient pu laisser penser que les nouveaux professionnels sont plus détachés, volatiles, que les plus anciens, que, plus fréquemment, ils ne seraient là qu’en passant ; on observe un phénomène plus classique d’usure. Ainsi, les professionnels récents en poste disent bien plus fréquemment vouloir rester de manière certaine dans le domaine de l’accueil collectif de la petite enfance (45 % des professionnels de moins de deux ans d’ancienneté contre 30 % de ceux avec plus de 5 ans d’ancienneté), tandis que les plus anciens envisagent bien plus fréquemment une réorientation (22 % avec plus de 5 ans d’ancienneté contre 12 % avec moins de 2 ans d’ancienneté) ou disent, plus souvent toujours, « ne pas savoir ». Mais peut-être cela varie-t-il en fonction du type de professionnels ? On observe en fait un phénomène analogue chez les CAP EPE assistant petite enfance, etc., les AP et les EJE. Les souhaits de réorientation (ou le fait de ne pas savoir que nous assimilons à une incertitude sur le fait de vouloir rester dans l’accueil de la petite enfance) doublent quasiment entre les professionnels de moins de deux ans et ceux de plus de cinq ans d’ancienneté. Pour ces trois catégories de formation, l’incertitude et les souhaits de réorientation sont présents pour près de 38 % des professionnels de plus de 5 ans d’ancienneté. On n’obtient pas de variation fiable pour les professionnels les plus diplômés chez qui, donc, l’ancienneté ne semble pas affecter aussi fortement les souhaits de se maintenir dans l’accueil du jeune enfant. On ne peut donc pas isoler de catégorie de professionnels qui serait plus instable dans l’activité d’accueil collectif du jeune enfant.

Plus de lassitude et d’envie de bouger dans le public

Enfin, troisième observation, les professionnels travaillant dans le secteur public sont moins fréquemment convaincus de continuer à travailler dans l’accueil collectif de la petite enfance que ceux des gestionnaires des secteurs associatif et marchand (30 % contre 35 % environ). C’est pourquoi ces professionnels du public sont aussi nombreux que ceux du secteur marchand à envisager plus ou moins clairement une réorientation à l’avenir (36 % contre 30 % des professionnels du secteur associatif). Les professionnels du secteur marchand répondant moins fréquemment que les autres souhaiter « probablement » rester dans l’accueil collectif de la petite enfance. Le secteur associatif confirme là (avec les résultats d’autres études que nous avons pu mener) sa place de « bon élève » en termes de qualité de vie au travail et de sens donné au travail. Tandis que, à l’inverse, le secteur public confirme sa place (déjà sensible dans nos analyses portant sur les analyses de la pratique) de secteur « sous tension » marqué par un certain malaise. Le secteur marchand étant entre les deux.

Ceux qui viennent par opportunité ont tendance à ne pas rester

En croisant la motivation initiale pour venir travailler dans l’accueil collectif de la petite enfance avec le souhait de continuer à travailler dans ce domaine, on observe que, effectivement, les motivations éloignées du travail avec les jeunes enfants vont avec une plus fréquente intention de quitter ce domaine. Ainsi, les professionnels venus notamment par rebond ou opportunité (être sûr de pouvoir trouver un emploi) disent moins fréquemment être sûrs de continuer à s’engager dans l’accueil collectif des jeunes enfants (autour de 28 %) que les professionnels venus, notamment ou exclusivement, travailler auprès d’enfants (34 %). Notons, et c’est très intéressant, que les professionnels venus exclusivement pour travailler dans le domaine du soin et de l’éducation sont encore moins nombreux à être sûrs de rester dans l’accueil collectif (24 %).
Inversement, ces trois types de motivations vont bien plus fréquemment avec le fait d’envisager une réorientation (autour de 45 % en comptant ceux qui disent « ne pas savoir ») contre 32 % des professionnels mentionnant « le fait de travailler auprès d’enfants ».
Il est intéressant de constater que les professionnels (minoritaires, rappelons-le) venus à l’accueil collectif de la petite enfance exclusivement pour travailler dans le domaine du soin et de l’éducation souhaitent plus fréquemment en repartir. En effet, cela veut dire que cet accueil, tel qu’il fonctionne actuellement, n’apparaît pas aux professionnels comme une fonction d’éducation, mais plus, pour forcer le trait, comme un travail d’accueil et d’animation, de partage de vie avec les enfants. Cela pourrait vouloir dire que l’accueil collectif de la petite enfance, en dehors de la modicité des salaires des professionnels, des difficultés de progression professionnelle et des difficultés du travail lui-même, souffrirait (pour retenir des professionnels) d’une forme de déqualification. On peut espérer qu’avec le nouveau référentiel de qualité d’accueil, cette qualification de cette activité d’accueil, comme une activité de soin et d’éducation au sens plein du terme, aura plus lieu.

Quitter l’accueil  collectif du jeune enfant, mais rester dans l’enfance

A la question « Si vous envisagez de ne plus travailler dans l’accueil collectif de la petite enfance, ce serait pour ?.. » qui s’adressait, théoriquement, uniquement aux professionnels envisageant de quitter l’accueil collectif (environ 730 répondants), nous avons reçu 1400 réponses. Signe que s’est ajoutée aux professionnels envisageant une réorientation une partie de ceux ayant répondu qu’ils souhaitent « probablement » continuer dans l’accueil collectif de la petite enfance. Si l’on s’intéresse maintenant aux seuls répondants à cette question sur une réorientation future, 58 % envisagent de travailler dans un autre domaine en rapport avec l’enfance (PMI, prévention, formation, accompagnement des parents, etc.), 34 % envisagent de changer complètement de domaine, pour ne plus travailler dans l’enfance. 7 % souhaitent former une MAM et 6 % de travailler en tant qu’assistant maternel à domicile.
Par rapport à l’observation fréquemment faite que l’on observerait aujourd’hui une fuite des professionnels de l’accueil collectif vers l’accueil individuel (et notamment le travail en MAM), ce type de « sorties » existe, mais elle est très peu fréquente. En effet, si ce sont 13 % des répondants à la question qui envisagent d’être assistant maternel, à leur domicile ou en MAM, ce ne sont, rapportés à l’ensemble des répondants au questionnaire, que 8 % des réponses.
Avec les 58 % de professionnels qui souhaitent travailler dans d’autres domaines en rapport avec l’enfance, on constate à nouveau que les professionnels de l’accueil collectif ont majoritairement des parcours professionnels très cohérents et centrés sur la petite enfance et l’enfance. Rappelons que 46 % des répondants ont fait tout leur parcours professionnel dans la petite enfance.
Si l’on croise la fonction principale des professionnels avec leurs souhaits en quittant l’accueil collectif de la petite enfance on observe que les EJE et les personnes en fonction de direction disent bien plus souvent que les AP et les « diplômés de niveau 3 » souhaiter s’orienter vers d’autres activités en rapport avec l’enfance (74 % contre 61 % en moyenne). Ce sont les « diplômés de niveau 3 » qui disent le plus souvent souhaiter se réorienter vers un autre domaine d’activité sans rapport avec l’enfance (30 % contre 20 % en moyenne), mais également vers l’activité d’assistant maternel en MAM (13,5 % contre 7,6 % en moyenne) ou à leur domicile (10,5 % contre 6 % en moyenne). On observe donc, au niveau des souhaits de mobilité en dehors de l’accueil collectif de la petite enfance deux grandes filières :
1. La filière des encadrants « diplômés » (EJE, puéricultrices, infirmières, psychologue et autres) qui souhaitent s’orienter vers la formation, l’APP, l’enseignement, la création de structures, etc., en rapport avec l’accueil de la petite enfance, mais en position de plus grande maîtrise peut-être.
2. La filière des diplômés de niveau 3 qui souhaitent plus souvent sortir du domaine de l’enfance ou s’orienter vers l’accueil individuel. On se rappelle que ces professionnels étaient également plus fréquemment assistant maternel ou garde à domicile avant de venir travailler dans l’accueil collectif.
Rappelons néanmoins que les diplômes de niveau 3 ne souhaitent pas plus fréquemment quitter l’accueil collectif de la petite enfance que les encadrants. Nous parlons là essentiellement des types de souhaits de réorientation.

Finalement, des carrières au long cours

Il ressort globalement de ces analyses, si l’on considère notre échantillon suffisamment représentatif, que les professionnels de l’accueil collectif de la petite enfance semblent majoritairement stables et durablement engagés et dans des carrières en rapport avec l’accueil de la petite enfance et dans des carrières en rapport avec l’enfance. Avec la réserve que notre questionnaire a pu ne pas toucher les professionnels particulièrement volatiles qui quittent leur poste peu de temps après l’avoir pris (ou ne le prennent pas après leur recrutement), on n’identifie pas de catégorie de professionnels particulièrement « mobile » en dehors de l’accueil de la petite enfance. Les plus mobiles, dans le domaine de l’enfance, sont peut-être des plus diplômés qui aspirent à prendre des fonctions de formation, d’accompagnement, encadrement au-delà du cadre d’un EAJE. Dernier point à souligner, on peut faire l’hypothèse que l’accueil de la petite enfance peine à retenir certains professionnels en étant trop vu comme un « métier auprès des enfants » et pas assez comme une « mission de care, de soin et d’éducation auprès des enfants ». Il y a là un travail de revalorisation des missions à effectuer.

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Pierre Moisset

PUBLIÉ LE 08 avril 2025

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