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Accueillir une artiste en résidence : la belle expérience de la crèche de Questembert

En février dernier, une petite crèche du Morbihan a accueilli en résidence l’artiste Ève Ragon. Deux semaines d’observation et d’ateliers avec les enfants lui ont permis de peaufiner sur place son nouveau spectacle dédié aux tout-petits, avant de le leur présenter en avant-première. Une expérience très enrichissante pour l’artiste, amusante pour les enfants et gratifiante pour les professionnels… 

A Questembert, le spectacle et la culture ont toujours tenu une place importante, dans la commune – qui accueille depuis une vingtaine d’années le festival de spectacle vivant Festi’Mômes – et dans l’esprit de Karen Barbier, directrice de la crèche municipale l’Arche de Noé, depuis tout autant d’années. Éducatrice de jeunes enfants de formation, Karen Barbier a toujours été convaincue que les enfants ont un réel « besoin de spectacle »… Alors quand la pétillante Ève Ragon, est venue lui présenter son projet artistique, elle l’a accueillie avec enthousiasme et lui a grand ouvert les portes de la crèche, au-delà de ses espérances. 

Costumière de spectacle devenue marionnettiste, Ève Ragon a eu plusieurs vies. Depuis une dizaine d’années, elle crée des spectacles pour les enfants, adolescents et adultes avec sa compagnie Lieu Kommun. « En début d’année, pour la première fois, je commençais à travailler à la construction d’un spectacle pour un tout jeune public – de moins de 4 ans, raconte-t-elle. C’est un public très spécifique et j’avais beaucoup d’hésitations sur ce que j’allais pouvoir leur proposer. J’ai donc contacté les crèches de Questembert et Musillac les plus proches de chez moi et leur ai proposé de jouer mon spectacle devant les enfants pour observer leurs réactions et ajuster ainsi ma proposition ». La crèche de Questembert lui proposera mieux que cela : venir passer quelques jours en immersion à la crèche pour observer les enfants, tisser une véritable relation avec eux et tester leurs réactions lors de petits ateliers. 

Une artiste à la rencontre de son public 

Ève Ragon va donc venir s’installer à la crèche où une salle a été mise à sa disposition pour travailler sur place. Pour l’équipe de l’Arche de Noé, qui expérimente l’itinérance ludique au quotidien, il était important que la démarche de l’artiste s’intègre pleinement dans leur projet pédagogique. La première semaine, Ève Ragon est donc allée à la rencontre des enfants et de leurs familles, dès le matin, à l’entrée de la crèche pour faire connaissance. Les familles pouvaient également lui rendre visite dans son « atelier », où elle s’affairait à coudre son décor et matériel de spectacle. Ensuite, ont commencé les ateliers avec les enfants, deux matinées par semaine, à la découverte des matières et de l’action de « scratcher-déscratcher » qui seraient ensuite utilisées dans le spectacle.

Pour chaque temps d’atelier avec l’artiste, les enfants ont toujours été accompagnés d’une professionnelle. « Nous avons déjà emmené les plus grands, très réceptifs, puis les plus petits qui manifestaient plus d’inquiétude devant l’inconnu, explique la directrice. C’était des moments très plaisants ! » Pendant ces rencontres, Ève Ragon observait les enfants et questionnait leur rythme, leur attention selon les moments de la journée. 

Le monde chaud et doux des Chaudoudoux

Au fil de la semaine, entre ateliers et temps de travail, l’artiste va donc concevoir un spectacle dont elle proposera deux représentations à la crèche. L’une avec les enfants et les professionnels seuls, et l’autre à laquelle seront également invitées leurs familles. Un spectacle de 20 minutes mis en scène avec des mouvements chorégraphiés, une bande son soigneusement élaborée, quelques mots déclamés, un masque, des matières à toucher et à manipuler, pour raconter une histoire très « palpable », celle du « Conte chaud et doux des Chaudoudoux », du psychologue franco-américain Claude Steiner. Un album original paru dans les années 60 à 70, récit initiatique et philosophique autour des émotions que l’on ressent et de ce que l’on offre aux autres, souvent utilisé en Communication Non Violente et en Éducation bienveillante… « Avec les Chaudoudoux, je propose un spectacle proche du théâtre d’objet, précise Ève Ragon. Il y a des interactions entre des personnages symbolisés et des personnages joués, beaucoup de jeu scénique et un grand coussin lumineux qui est un dispositif multiple. Il y a aussi des bruits et des sensations auditives pour composer un univers chaud et doux ou froid et piquant ».     

Une expérience forte et un public exigeant 

Au contact des enfants, Ève Ragon va tout particulièrement travailler le temps d’accueil et le temps de médiation de son spectacle, le début et la fin. « Je suis arrivée avec une ébauche de spectacle, une forme narrative, une bande son et un décor déjà bien aboutis. Je ne m’attendais pas à ce que cette expérience soit si forte ! », s’étonne encore l’artiste« J’ai beaucoup appris au contact des tout petits, c’est un public très exigeant ! reconnait-elle. A leur contact j’ai appris à mieux doser les émotions. Ils ont une capacité d’imprégnation énorme. Ils imposent également un certain rythme, ont besoin de se sentir en confiance dans un cadre réconfortant et sécurisé, explique-t-elle. Une fois que j’ai été bien intégrée à la crèche, j’ai acquis ce lien de confiance avec eux qui a renforcé la magie de la découverte du spectacle ».

Pour le temps de médiation à la fin du spectacle, pendant lequel l’artiste propose aux enfants d’être acteurs du spectacle et de scratcher eux même des matières sur ce grand coussin lumineux, Ève Ragon a vite compris qu’elle devrait « faire avec eux pour qu’ils osent ». Un échange qui lui a également permis de réaliser qu’il faudrait un autre type de spectacle pour les tout-petits de moins d’un an, et que pour les plus grands, l’histoire ne suffisait pas à capter l’attention ! 

Une expérience gratifiante pour les professionnels   

Si la directrice a su impulser le projet, y participer n’a jamais été une obligation. Pour elle, il était extrêmement important que l’équipe se sente libre de rejoindre ce projet artistique, sans qu’il ne soit trop invasif dans la vie de la crèche. De fait, certaines professionnelles s’en sont emparées et s’y sont vraiment investies, d’autres sont plutôt restées dans l’observation.

« C’était passionnant de s’immerger dans un projet différent de ce que nous faisons au quotidien, un temps suspendu avec l’équipe, explique Karen Barbier. Ève a su impliquer l’équipe. En s’intéressant au savoir-faire des professionnelles, en tenant compte de leur avis, elle leur a montré que leurs compétences n’étaient pas galvaudées. C’était une expérience très gratifiante pour elles », se réjouit-elle. L’artiste confirme : « J’ai beaucoup appris en étant accueillie dans ce lieu d’accueil. Découvrir et comprendre les postures professionnelles ajustées pour s’adresser à un groupe d’enfant m’a mis en confiance. J’ai eu vraiment le sentiment d’apprendre de ces expertes de la petite enfance ! ».

Une expérience qui a offert comme une bouffée d’air frais à cette équipe, et qui, selon Karen Barbier, pourrait même être vecteur d’apaisement et de stabilité pour des professionnels éprouvés par des conditions de travail difficiles… 

Un échange de principe 

Si de nombreux projets se heurtent souvent à la question du budget, il n’y a pas eu de question financière à régler entre l’artiste et la crèche de Questembert. « Les budgets étaient déjà scellés, explique Karen Barbier. Nous avons donc conclu un simple échange avec Ève, on resterait sur du « donnant-donnant ». Nous proposions un lieu et des compétences, elle trouvait la possibilité d’expérimenter et son savoir-être, son savoir-faire ». Et chacun y a trouvé son compte.  

Des familles enthousiastes mais discrètes 

Au fil des trois semaines, pendant lesquelles la crèche a accueilli le projet d’Ève Ragon, les parents se sont montrés plutôt enthousiastes et s’y sont intéressées, découvrant pour certains « la capacité de leur enfant à s’émerveiller devant le Beau », se souvient Karen Barbier. Si peu de familles étaient présentes lors du spectacle auquel elles étaient invitées, c’est certainement à cause du créneau horaire choisi, un jour de semaine à 10 heures du matin… Peut-être faudra-t-il essayer un autre créneau horaire si l’artiste revient pour une nouvelle représentation à la rentrée, ose espérer la directrice, qui regrette cependant de ne pas avoir eu plus de retours des parents après cette expérience atypique. En proposant son spectacle aux familles, Ève Ragon était également heureuse de pouvoir offrir un moment de partage entre parents et enfants, ce qui la touche tout particulièrement. 

Et si le passage d’Ève Ragon et des Chaudoudoux à la crèche n’est maintenant plus qu’un lointain souvenir, l’équipe prend plaisir à le raviver, en ressortant de temps à autres les jolis tissus et matières qu’elle a laissés en souvenir et que les enfants aiment toujours à manipuler, scratcher et déscratcher… 

Conseils à qui voudrait mettre en place un projet de résidence d’artiste à la crèche

  • Avoir au sein de l’équipe, une personne qui impulse le projet.
  • S’assurer de l’adhésion et de la mobilisation de tous, sans obligation de participer pour autant.
  • Avoir une équipe convaincue de l’intérêt d’apporter la culture et le Beau aux plus petits.
  • Avoir la capacité d’entendre et de comprendre les besoins de l’artiste, une certaine ouverture d’esprit.
  • Savoir se laisser porter par un projet qui évolue.
  • Permettre à chacun de pouvoir vivre ce moment à son rythme.
  • Bien choisir le jour et l’heure de la représentation, opter pour le matin.
  • Viser un spectacle court, de moins de 20 minutes.

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