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Agnès Rosensthiel, illustratrice : « Mimi Cracra, c’est moi ! »
Connue pour son personnage espiègle dans Pomme d’Api, l’illustratrice de (8)3 ans nous a reçues chez elle, dans le XIIIe arrondissement de Paris, pour parler de ses 60 ans de création. L’occasion de plonger dans ses livres, depuis La Naissance jusqu’à La Boîte à mots, une réédition en coffret des noms, des verbes, des adjectifs et des adverbes, des best-sellers parus dans les années 1980-1990 qui ont permis à des milliers d’enfants de « savoir la syntaxe sans l’avoir apprise ». L’occasion aussi de découvrir une musicienne, une femme de lettres ainsi qu’une gamine énergique et libre dans sa tête.
Dans le noir et sous la pluie, difficile d’apercevoir sa maison. « Au fond du jardin à droite », guide la voix d’Agnès Rosensthiel postée sur le seuil de sa porte. Sans transition, elle propose une eau chaude, s’installe dans le fauteuil du salon et se prête au jeu des questions-réponses sur son parcours.
Une musicienne …née avec un crayon dans la main
Son nom aurait pu figurer sur une partition. Toutes ses études, elle les a suivies au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et a obtenu le premier prix d’harmonie en 1966. « J’ai même été jusqu’à la composition, ajoute-t-elle. Mais là, j’ai abandonné pour des raisons très mystérieuses, voire obscures. Pour moi, ça a été un drame intérieur. J’avais 25 ans. » La blessure est encore palpable mais la vieille dame de 83 ans ne s’éternise pas. Au contraire. Sa loquacité passe d’une idée à une autre sans crier gare, avec une vitalité épatante.
Faute d’écrire des portées qui réalisent l’équilibre parfait entre le contrepoint et l’harmonie comme Jean-Sébastien Bach, la jeune femme dessine et vend ses dessins. « Je les ai montrés à Pomme d’Api et ça leur a plu. C’est dingue quand on y pense », commente celle qui est née avec un crayon dans la main. « Ma mère était céramiste et mon père architecte. J’ai grandi dans un environnement artistique », explique-t-elle.
Mini Cracra, une héroïne qui lui ressemble
Depuis, c’est à une mignonne petite fille qui a fait ses premiers pas dans le magazine pour les 3-7 ans que le nom d’Agnès Rosensthiel est associé. « Comme elle lave ses bottes dans l’évier, c’est un peu cracra », développe l’illustratrice jeunesse pour expliquer le surnom de son personnage.
Dans chaque saynète, Mimi Cracra observe, explore, expérimente. « Pour moi, c’était important qu’elle n’ait ni repères parentaux et ni repères sociaux, et surtout, très peu d’objets de consommation autour d’elle. » En revanche, elle a de l’imagination à revendre. « Un cageot devient un appartement deux-pièces pour nounours », argumente celle qui ne se contente pas de la dessiner.
« Mimi cracra, c’est moi », lâche-t-elle avec malice. Dans son regard espiègle, la dizaine de son âge s’efface pour dévoiler l’enfant de 3 ans qui sommeille en elle. Car Agnès Rosensthiel possède cette faculté précieuse de s’affranchir de toutes les conventions qui sclérosent les adultes pour donner vie à son personnage.
Aujourd’hui, cette fraîcheur qu’elle arrive toujours à convoquer pour écrire des histoires pour les enfants, elle peut même la partager avec son dernier petit-fils de deux ans, arrivé sur le tard (17 ans après le 9e petit enfant) et dont la photo trône sur le mur du salon. « C’est fou, il s’intéresse à tout. L’imagination démarre tellement vite. L’imitation, le vouloir faire, le vouloir comprendre… énumère-t-elle émerveillée. Mon Dieu, mais quelle faculté de vie ! » Sa tirade est tellement habitée que, lorsqu’elle évoque l’énergie décuplée de son petit-fils et la fureur de vivre des bébés, on se demande de qui elle parle vraiment…
Larousse comme première maison d’édition …
On comprend alors où l’autrice puise sa force créatrice et son œuvre qui ne se limite pas à Mimi Cracra. La bibliothèque de Caen et l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine l’ont d’ailleurs bien rappelé en lui consacrant une exposition sur ses 60 ans d’écrits et d’illustrations. « Elle était sur trois étages. J’étais très impressionnée », avoue-t-elle.
En parallèle de ses productions pour Pomme d’Api, Agnès Rosensthiel dessine pour la publicité et la presse et elle écrit aussi des livres pour les enfants et les adultes. À l’étage, dans sa chambre-atelier, ils remplissent tout un placard sur deux étagères. Soit dans leur édition originale (Des Femmes, Larousse, Autrement…). Soit dans une de leur réédition (La Ville Brûle, Seuil jeunesse…).
Les passer en revue dans leur totalité mériterait une monographie. Mais impossible de ne pas évoquer La Naissance, publiée en 1973, qui dit tout sur le sujet mais avec sobriété et dans un style épuré. « Je l’ai écrit à l’arrivée de mon quatrième enfant, précise celle qui assume la dimension autobiographique de son œuvre. Il a presque 50 ans, a été traduit en plusieurs langues et continue sa carrière. C’est grâce à ce livre que je suis arrivée chez Larousse. »
La maison d’éditions jouit d’un certain prestige auprès des gens de lettres et des linguistes. Elle publie deux abécédaires en 1977 puis l’Alphabet fou en 1978. « C’est celui que je préfère », confie-t-elle. De mémoire, elle récite des phrases du livre, entre allitération et assonance, bafouille, rigole, se reprend… « La langue française est mon terrain de jeu favori. Chez Larousse, je me suis tout de suite sentie chez moi », se souvient-elle, dévoilant au passage une autre facette de sa création, davantage tournée vers les mots, leurs sons et leur sens.
Elle aime aussi les grands écrivains qu’elle cite dans Le Larousse des tout-petits, édité en 1985. Le livre rencontre un franc succès. Agnès Rosensthiel se souvient de la réaction dubitative de son éditeur lorsqu’elle lui propose de faire la même chose avec les verbes. « Ils vont savoir ce qu’est un verbe sans avoir appris, comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, lui ai-je répondu et il a éclaté de rire. » Quant au Petit-Larousse des tout-petits sur les adverbes, paru en 1994, il reçoit l’année d’après le Grand prix de la société des gens de lettres. « C’est la première fois que les adverbes ont droit à un livre pour eux tout seuls », rigole-t-elle.
Aujourd’hui, les éditions Larousse ne publient plus ses livres et elle le déplore. Mais grâce aux éditions du Seuil jeunesse, les quatre Larousse des tout-petits sont réédités dans une Boîte à mots, un joli coffret soigné et coloré. « Pour mon dernier petit-fils qui a deux ans, ce coffret tombe pile poil ! », se réjouit-elle.
PUBLIÉ LE 28 novembre 2024