Alexia Aigloz, spécialiste du sommeil : « Plus un enfant est sécurisé dans son sommeil, plus il s’adapte en collectivité »
Alexia Aigloz s’est reconvertie en 2019 dans l’accompagnement parental après avoir occupé des postes de chef de projet informatique. Elle s’est spécialisée sur le sommeil de l’enfant et la thématique de l’attachement. Elle a accompagné plus de 3800 familles et forme également des professionnels de la petite enfance. Après avoir écrit un premier livre informatif sur le sommeil (L’aider à dormir comme un bébé), elle en publie un second en ayant au préalable fait le tour du sommeil des enfants. Pourquoi les bébés suédois dorment sous la neige bouscule de nombreuses idées reçues et donne des pistes pour trouver chacun – parents et pros – leur façon d’endormir les enfants.
Les Pros de la petite enfance : C’est le deuxième livre que vous consacrez au sommeil. Pourquoi vous êtes-vous spécialisée sur la prise en charge du sommeil de l’enfant ?
Alexia Aigloz : Pour les 0-6 ans, le sommeil occupe plus de la moitié de leur journée. Il est donc fondamental d’en prendre soin que ce soit sur la qualité et la quantité. En jouant sur le système immunitaire et la régulation des émotions, le sommeil aide les tout-petits à grandir. Accompagner le développement du sommeil des tout-petits, en tant que parents et en tant que professionnels, est tout aussi important que d’accompagner la motricité ou l’alimentation.
Pourquoi avez-vous eu envie d’explorer différentes approches culturelles de sommeil à travers le monde ?
Depuis que je m’intéresse au sommeil des enfants, je me questionne sur ce qui se fait ailleurs. Cododo, sieste nordique… Comme beaucoup de mamans, j’ai moi-même essayé de multiples astuces pour faciliter le sommeil de ma fille. Mais c’est surtout en tant qu’accompagnante et à la suite d’un entretien avec une maman guatémaltèque que j’ai eu un déclic. Alors que je lui demande comment dort son bébé de dix mois, comme je le fais à chaque fois, elle me regarde avec des grands yeux. Je lui reformule alors la question, pensant qu’elle ne m’avait pas comprise. Et c’est là qu’elle me répond : « Mais où veux-tu que ma fille dorme ? Évidemment qu’elle dort sur moi. Comment je pourrais imaginer la faire dormir ailleurs ? » Je lui ai expliqué comment nous, on faisait en France, ce qui l’a profondément choquée. J’ai alors compris à quel point il y avait des différences énormes sur nos manières de penser le sommeil et je me suis dit qu’il y avait vraiment un sujet à creuser.
Vous avez recueilli les témoignages de parents de plus de trente pays, c’est beaucoup ! Comment avez-vous procédé concrètement ?
Je suis beaucoup passée par Instagram. J’ai lancé des appels en story pour savoir si des personnes de ma communauté vivaient à l’étranger, avaient grandi dans une autre culture ou connaissaient des familles dans d’autres pays. Le bouche-à-oreille a très bien fonctionné, c’est ce qui m’a permis de récolter la grande majorité des témoignages. Parfois, je suis aussi passée directement par des établissements d’accueil du jeune enfant à l’étranger, pour obtenir des contacts de parents volontaires. Finalement, les choses se sont mises en place assez facilement, bien plus que je ne l’avais imaginé. Ce qui a été le plus complexe, c’est la question de la langue. On a la chance d’avoir aujourd’hui de bons outils de traduction, mais certaines interviews ont été un peu périlleuses. Par exemple, avec une famille péruvienne, un ami bilingue quechua/anglais a dû jouer les interprètes.
Quels écarts culturels vous ont le plus frappée dans ces échanges ?
Le point central, c’est que beaucoup de parents – et de professionnels – pensent qu’il existe une manière « normale » et universelle de faire dormir les bébés : seuls à partir de 6 mois, dans un lit à barreaux, dans une chambre séparée. En réalité, à l’échelle du monde, ces pratiques sont minoritaires. Surtout, elles sont très éloignées des besoins biologiques du nourrisson. Quand on regarde ce qui se passe ailleurs, on se rend compte qu’il existe autant de façons d’accompagner le sommeil qu’il y a de familles. Les modalités varient énormément, mais ce qui revient toujours, c’est l’idée de proximité et de réponse aux besoins de l’enfant.
En France, la notion d’« endormissement autonome » est devenue centrale. Comment cette idée est-elle reçue dans les autres pays ?
C’est une notion très difficile à traduire, et parfois impossible. Dans certains pays, l’autonomie ne passe tout simplement pas par la séparation. Pour ces parents-là, laisser un bébé s’endormir seul dans une pièce isolée n’a aucun sens. L’idée même leur paraît complètement étrangère, voire choquante. C’est la même chose avec l’expression « faire ses nuits ». Elle est extrêmement courante chez nous, mais dans la plupart des langues, il n’existe pas d’équivalent. J’ai souvent dû expliquer ce que l’on mettait derrière : dormir d’une traite, sans réveil, le plus tôt possible.
Et, surtout, sans réveils nocturnes. Or, vous montrez que ces derniers, à condition qu’ils ne soient pas associés à des cris d’angoisse ou de douleur, sont souvent perçus comme normaux…
Dans beaucoup de pays, se réveiller la nuit n’est pas vécu comme un dysfonctionnement, mais comme quelque chose de tout à fait attendu, chez l’adulte comme chez l’enfant. Biologiquement, notre corps est fait pour ça. Quand on devient parent, tout est pensé – hormonalement, physiologiquement – pour que l’on soit capable de se réveiller la nuit pour son bébé. Ce n’est pas agréable, ce n’est pas toujours facile, mais ce n’est pas anormal. C’est un message essentiel à transmettre aux familles, y compris en crèche. Quand des parents arrivent très fatigués, désolés parce que leur bébé s’est réveillé plusieurs fois ou a commencé sa journée plus tôt que d’habitude, le rôle des professionnels, c’est déjà de les rassurer : non, ils ne font rien « de travers ». Le fait que leur enfant se réveille la nuit et ait besoin d’eux est dans la norme du développement. Et la réponse la plus adaptée, dans la majorité des cas, reste la proximité et le réconfort.
Comment les professionnels peuvent-ils justement soutenir les parents sur ces questions de sommeil ?
On entend encore beaucoup de discours autour du « caprice » – même si c’est un peu moins fréquent qu’avant – et de nombreux parents arrivent avec cette crainte-là : « et si je cédais à un caprice ? ». D’autres culpabilisent : « j’ai dû mal faire », « c’est de ma faute s’il pleure », « c’est peut-être moi qui le réveille ». La première chose, c’est l’information. L’idée est de leur donner des repères clairs sur ce qu’est le sommeil normal d’un tout-petit : un sommeil léger, très fractionné, souvent agité. Quand on repose ces bases, une grande partie de la culpabilité retombe. Ensuite, il s’agit d’aider les parents à décoder les signaux de leur enfant avec une grille de lecture “mise à jour” : est-ce un besoin de réassurance ? Une faim réelle ? Une douleur ?
Dès que les parents comprennent que le sommeil de leur enfant est encore immature et que les réveils font partie du processus, ils se détendent un peu. A partir de là, on peut travailler sur des solutions concrètes pour alléger leur quotidien en ouvrant le champ des possibles avec des pratiques très variées inspirées d’autres cultures : le cododo, dans un cadre sécurisé ; le portage, notamment pour les siestes ; les siestes en poussette, y compris à l’extérieur… L’idée n’est pas de plaquer un modèle unique, mais d’aider les parents à trouver des aménagements qui respectent leurs besoins, ceux de l’enfant et leurs contraintes de vie.
Comment voyez-vous l’évolution de la prise en charge du sommeil de jour en collectivité ? Comment s’articule-t-elle avec les pratiques de la maison ?
En collectivité, on ne peut pas répondre à chaque besoin de proximité exactement comme à la maison. Néanmoins, je constate que de plus en plus de crèches et d’assistantes maternelles adoptent une posture vigilante et soutenante, en prenant réellement en considération ce qui est déjà mis en place à la maison : rituels, horaires de sieste, habitudes d’endormissement, poursuite de l’allaitement… Cet échange et cette co-construction de l’accueil avec les parents sont particulièrement bénéfiques pour l’enfant.
J’observe également des évolutions, surtout dans les petites structures, de type micro-crèches ou MAM. Dès qu’on descend sous les 10–12 berceaux, on peut mettre en place des choses très intéressantes. Dans les crèches où j’interviens comme formatrice, je vois de plus en plus de professionnels qui cherchent à s’adapter : en modulant les horaires de sieste selon les enfants ; en acceptant que certains s’endorment dans la pièce de vie sur des petits lits au sol, en pratiquant le portage ; en proposant des siestes dehors quand c’est possible… Les siestes à l’extérieur, très répandues dans les pays nordiques, fonctionnent d’ailleurs très bien : elles améliorent l’immunité et favorisent un sommeil lent, profond, et de meilleure qualité.
Pourtant, le bruit diurne est souvent perçu comme un obstacle au bon sommeil. Est-ce vraiment le cas ?
C’est une idée très française : pour bien dormir, il faudrait le noir complet et le silence total. La nuit, c’est globalement pertinent. Mais pour le sommeil de jour, c’est beaucoup plus nuancé. Cela dépend surtout du tempérament de l’enfant. Certains dorment très bien avec de la lumière et du bruit de fond, d’autres ont besoin d’un environnement plus calme. Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’on ne peut pas « habituer » un enfant à avoir les mêmes besoins que les autres. Si un enfant a réellement besoin de calme, c’est un besoin profond, pas une habitude qu’on pourrait reprogrammer. En crèche, il est utile de prévoir des aménagements : un coin plus calme, un dortoir un peu à l’écart, des groupes réduits au moment de l’endormissement… S’adapter à ces besoins individuels dans des grandes structures, c’est plus difficile, bien sûr, mais pas impossible.
Certains professionnels n’encouragent pas le cododo, au contraire. Ce dernier ne faciliterait pas les siestes en collectivité. Qu’en est-il vraiment ?
Les études montrent précisément l’inverse : plus un enfant est sécurisé et soutenu à la maison – par le cododo pratiqué de façon sécurisée, par l’allaitement, par l’endormissement au sein ou dans les bras – plus il s’adapte facilement en collectivité. La sécurité affective construite à la maison améliore la régulation émotionnelle et la régulation du sommeil, ce qui est un atout énorme pour la vie en groupe.
Le problème, c’est que certains professionnels – heureusement pas tous – partent encore du principe que pour qu’un enfant dorme bien en crèche, il faut « l’habituer » à être seul et à ne pas être accompagné à la maison. Et puis il y a aussi cette autre réalité : les enfants qui ont appris, faute de réponses nocturnes, à ne plus se signaler. En collectivité, ce sont souvent des enfants décrits comme « faciles », « sages », qui « ne demandent rien ». Mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle. Exiger des bébés qu’ils se plient aux contraintes des adultes et du système ne devrait pas être vu comme une réussite éducative.
Pourtant, ce sont ces enfants qui ne font pas de vagues qui sont souvent perçus comme autonomes…
L’autonomie fait partie de la mission parentale, bien sûr, mais elle doit respecter le développement de l’enfant. C’est un processus par étapes, qui se construit dans la relation et la sécurité, pas contre elles. Même le terme d’« endormissement autonome » est trompeur. On devrait plutôt parler d’endormissement solitaire. L’autonomie, c’est être capable d’aller vers l’autre quand on en a besoin, pas de ne jamais rien demander.
Qu’aimeriez-vous que votre livre apporte concrètement aux professionnels de la petite enfance ?
J’aimerais qu’il ouvre des espaces de remise en question bienveillante : « Et si on essayait autre chose pour les siestes ? » ; « Et si on testait quelques siestes dehors pour les enfants qui dorment mal ? » ; « Et si on réévaluait ce que l’on dit aux parents qui pratiquent le cododo ? » L’idée n’est pas de culpabiliser les pros, mais de semer des graines. De permettre à certains de se dire : « L’an dernier, j’ai conseillé à des parents d’arrêter le cododo parce que je pensais que ce n’était pas bien. Peut-être que ce n’était pas si pertinent. » Cela passe aussi par la formation, par une meilleure connaissance des données scientifiques : par exemple, rappeler que, pratiqué dans des conditions sécurisées, le cododo n’augmente pas le risque de mort inattendue du nourrisson, et peut même être protecteur dans certains contextes.
Et puis, c’est rappeler aux parents qu’ils peuvent se faire confiance. Souvent, ils sentent très bien ce qui est bon pour leur enfant et pour eux. Ils me disent en consultation : « On avait mis ça en place parce qu’on nous l’avait conseillé, mais ça ne résonnait pas du tout en nous. » Quand ils s’autorisent à s’écouter, beaucoup de choses changent.
C’est rappeler aussi qu’il faut faire confiance aux enfants ?
Oui, complètement. Les enfants savent très bien nous montrer ce dont ils ont besoin, à condition qu’on prenne le temps de les observer sans vouloir aller plus vite que leur développement. Si on relâche un peu la pression de la performance – y compris pour le sommeil – et qu’on écoute davantage les signaux des bébés et l’intuition des parents, on se rend compte qu’on peut faire autrement… et souvent beaucoup mieux, pour tout le monde.
Propos recueillis par Anne-Flore Hervé
PUBLIÉ LE 01 mars 2026