S’abonner

Antoon Krings, auteur-illustrateur : « Les jeunes enfants entrent dans des mondes imaginaires avec une aisance incroyable »

Mireille l’abeille, Léon le bourdon, Siméon le papillon… Depuis trente ans, Antoon Krings enchante petits et grands avec ses Drôles de petites bêtes. En chiffres, la collection représente 21 millions d’exemplaires vendus en France, 73 albums, 18 langues dans le monde. Désormais, 73 petites bêtes mènent leur drôle de vie dans le jardin merveilleux de l’artiste. À l’occasion de cet anniversaire et de la sortie de Lily Pissenlit, Antoon Krings, 62 ans, nous a accueillis dans son atelier à Paris. Il raconte son enfance, ses premiers pas dans l’édition jeunesse et son lien avec la nature.

 

Les Pros de la Petite Enfance : Les drôles de petites bêtes fêtent leurs 30 ans. Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Antoon  Krings : Je me souviens de mes premiers albums publiés, c’était une grande joie mais aussi une prise de conscience : pour pouvoir en vivre, il faut durer dans le temps… Trente ans plus tard, rencontrer mes premiers lecteurs devenus jeunes adultes et parfois parents, c’est incroyable ! Les drôles de petites bêtes continuent à les accompagner, comme s’ils avaient emporté un peu de leur enfance avec eux. Savoir que mes albums côtoient des romans, des livres de philosophie ou autres, je trouve ça formidable et ça me touche énormément. Comme de croiser le regard émerveillé de leur enfant en dédicace…

Quel enfant étiez-vous et qu’est-ce qui vous a attiré vers le dessin et donné envie d’en vivre ?
Je suis né à Fourmies, dans le nord de la France, et j’ai grandi à Douai. Comme tous les enfants, j’ai commencé à dessiner vers 3 ans. Les enfants adorent dessiner, ça fait partie des activités de la petite enfance mais moi, j’aimais profondément dessiner. En grandissant, le dessin est devenu une sorte de refuge pour moi. Je rêvais en faisant mes dessins, j’imaginais plein de choses, notamment des petites scènes… Finalement, je me racontais déjà des histoires en dessinant. C’était quelque chose qui m’apaisait aussi. Timide, renfermé et peu doué pour la parole, le dessin était ma manière de m’exprimer. J’existais aux yeux des autres à travers le dessin. À l’âge où les enfants abandonnent pour exercer d’autres activités, j’ai appris à dessiner comme on apprend l’écriture mais aussi en recopiant les grands peintres. Avec mes parents, j’ai visité les musées de Lille, des Pays-Bas, de Belgique et j’ai toujours eu un intérêt pour la peinture ancienne. Très vite aussi, je me suis intéressé à l’illustration. Je savais que je ferais quelque chose autour du dessin, je ne pouvais pas y échapper. C’était un peu vague, un peu flou même, et puis j’ai fait des rencontres… À 14 ans, j’étais très fier d’être exposé avec des artistes adultes au beffroi de Douai. J’ai même commencé à vendre mes premières illustrations. Moi qui avais envie de quitter l’école, je me suis alors dit que je pouvais en vivre…

Pourquoi aviez-vous envie de quitter l’école ?
J’aimais l’école mais j’étais un enfant rêveur et l’école n’est pas faite pour l’imaginaire. La création n’y est pas très valorisée… En classe de seconde, j’ai rencontré le directeur d’une grande librairie de Lille, mon carton à dessins sous le bras. C’est lui qui m’a mis en contact avec une ancienne rédactrice en chef de Bayard presse. Elle a essayé de comprendre qui j’étais et ce que je voulais faire et elle m’a dit : « Écoute, tu pourrais éventuellement travailler, mais passe d’abord ton bac. Je te conseille ensuite de faire une école d’arts graphiques parce que tu vas te frotter à d’autres artistes et tu vas apprendre plein de choses. » J’ai suivi son conseil et j’ai passé trois ans dans l’école d’art de Penninghen à Paris avant d’intégrer le studio du styliste Emmanuel Ungaro comme dessinateur textile. Cela peut paraître curieux mais c’est lié aussi à la tradition familiale. Ma famille était dans le textile depuis des générations et j’ai toujours été attiré par la beauté des tissus imprimés. À cette époque-là, ils étaient richement dessinés, baroques et très fleuris.

Comment passe-t-on de dessinateur de textiles fleuris à auteur-illustrateur d’albums pour enfants ?
J’ai eu envie de renouer avec mon premier désir qui était, en réalité, de faire des albums pour enfants. J’ai toujours eu ça en tête. Notamment depuis un voyage en Angleterre, à 12/13 ans, quand j’ai fait connaissance avec l’œuvre de Béatrix Potter. Je trouvais ses petits livres, en tant qu’objets, fascinants : la reliure, la couverture… Et, surtout, la beauté des illustrations qui me touchaient davantage que les histoires. Ensuite, j’ai découvert Granville, un dessinateur et graveur du XIXe siècle, extrêmement productif. Ils dessinaient des illustrations très étranges d’animaux anthropomorphes habillés en habits d’époque. Son bestiaire incroyable lui permettait de représenter une satire de la société. Son univers – notamment son livre Scènes de la vie publique et privée des animaux – m’a donné envie de partir sur ses traces. Je redessinais des saynètes « à la Granville »…

Vous avez signé vos premiers livres à l’école des loisirs. Comment s’est passé votre rencontre avec Arthur Hubschmid, l’âme artistique de la maison d’édition ?
Mon premier livre à être publié en 1990 à l’école des loisirs s’appelait Amédée. Ce n’est pas du tout une histoire d’insectes mais une histoire d’éléphant. À l’époque, je ne connaissais rien au monde de l’édition. J’avais fait des images très grandes sur des planches immenses, ce qui a beaucoup amusé Arthur Hubschmid. Il aimait le côté expressionniste allemand et a fait le pari de me publier à condition d’écrire un texte. Moi je pensais que les images suffisaient à elles-mêmes mais, à ce moment-là, j’étais encore en apprentissage comme auteur-illustrateur jeunesse. Depuis, j’ai compris que l’écriture et l’illustration étaient indissociables. Désormais, j’écris en dessinant et je dessine en écrivant. Le texte et les images sont toujours imbriqués.

Un de vos personnages a également été repéré par la maison d’édition Disney. C’est assez rare pour être signalé…
Il s’agit du petit koala Norbert publié à l’école des loisirs en 1990. Hyperion, la maison d’édition de Disney, a racheté les droits. Norbert a été rebaptisé Oliver par Charles Schulz, le créateur de Snoopy. Forcément, ce genre d’événement encourage à continuer… En 1993, j’ai rencontré Colline Faure-Poirée, qui a créé Giboulées chez Gallimard Jeunesse. Très vite, je lui ai apporté quelques planches des drôles de petits bêtes. La première, Mireille l’abeille, est parue en 1994…

Votre arrivée dans la littérature ressemble à un parcours sans faute ! Peu d’obstacles, beaucoup de réussites… Comment construit-on un succès ?
Les choses se sont faites au fur et à mesure. Certes, il n’y a pas eu d’obstacles mais je me suis sans doute interdit certaines choses en essayant de comprendre comment tout cela fonctionnait. Avec le temps, j’ai appris qu’il n’y avait pas vraiment de recettes pour écrire et illustrer un livre. Il y a des choses à savoir, très généralistes, mais on ne construit pas un succès. Pour chaque nouvel album, je me mets « en état d’enfance » et je cherche dans mes souvenirs des sensations pour les retranscrire dans mes images. Je commence par des crayonnés, et je continue par des phases d’écriture. Pour terminer, je passe au dessin définitif et à la peinture. Tout en peignant avec mes pinceaux, je continue à dessiner aussi pour dégager une sorte de mystère. Je ne cherche pas à être pointilleux mais à réaliser des images mystérieuses, des images de rêve. Grâce à la collection Les Drôles de petites bêtes, je peux aussi faire évoluer mon univers au fil des albums. C’est très important pour moi.

En 30 ans de création, cet univers a-t-il beaucoup évolué ? Aujourd’hui, que chercher vous à offrir à vos jeunes lecteurs et aux adultes qui les accompagnent ?
Ma technique, mon dessin, mes personnages, mon décor, mon jardin… Tout évolue car tout est changeant. J’ai commencé par des images rapides et graphiques, mes personnages étaient interprétés comme des caractères. Cette petite abeille que j’ai dessinée et que j’ai nommée Mireille l’abeille, je la trouvais très réussie comme personnage. Au début, j’ai imaginé sa vie et sa personnalité dans un jardin merveilleux, fleuris toute l’année, et je lui ai inventé deux amis. Depuis, j’ai grandi avec mes albums. Avec le temps, mon intérêt pour la nature s’est développé. Aujourd’hui, je construis mes images comme des fenêtres ouvertes sur un décor, une sorte de rêve éveillé, dans lequel les jeunes enfants peuvent se projeter car ils ont cette capacité à entrer dans des mondes imaginaires avec une aisance incroyable ! Il suffit d’observer un enfant jouer. C’est merveilleux. Le monde réel n’existe plus pour eux, ils sont dans leur bulle créative.

Un peu comme vous lorsque vous vous enfermez dans votre atelier pour créer vos albums…
Je crois que j’ai cette proximité avec les jeunes enfants. Cela ne veut pas dire pour autant que je vais chercher à appauvrir, ni à simplifier mes images et mes textes. Souvent, on me dit que j’utilise un vocabulaire compliqué. Mais je ne cherche pas à me mettre à leur niveau. Au contraire, j’ai envie de les entraîner vers quelque chose d’autre en pensant à la lecture à voix haute, à la dimension affective d’un texte, mais aussi à sa musicalité. Le texte doit être facile à lire, comme une poésie.

Les Drôles de petites bêtes, c’est aussi un jardin coloré, une nature généreuse, haute en couleurs, en sensations et en émotions, en témoigne votre dernier album Lily le pissenlit
La nature, c’est mon sujet favori ! Je vis en ville mais j’ai grandi dans une maison avec trois jardins successifs. C’étaient des lieux magiques. Et puis, il y avait aussi le jardin de mes grands-parents en Belgique. Je me souviens du poulailler, des champs de maïs. De l’autre côté, il suffisait de traverser un petit sentier pour se retrouver dans la forêt, le côté obscur… Pour les vacances, c’était un terrain de jeu formidable ! Aujourd’hui, je suis extrêmement sensible à la nature. Je ne supporte pas, par exemple, entendre le bruit des tronçonneuses qui abattent des arbres. Pour moi, c’est comme assister à une pendaison et c’est terrible. J’ai toujours eu conscience de la fragilité des écosystèmes, car elle m’a été transmise par mes parents. Chacune de nos promenades s’apparentait à une exploration, à une découverte, à de la curiosité… Dans mes albums, je ne cherche pas à être didactique, à apporter un savoir, mais je distille à travers la vie de mes personnages des choses vraies sur le vivant et la nature, tout simplement. En transmettant aux enfants cette curiosité que j’ai gardée en moi, j’espère qu’ils regarderont la nature autrement et qu’ils auront le souci de la protéger.

Ingestion d’une pile bouton au lithium par un enfant : le point sur les risques et la prévention. Avec le professeur Romain Basmaci

« Arrêtez de courir, vous allez vous faire mal »

« L’été de la socialisation », le dispositif innovant de La Chapelle Saint-Luc

Propos recueillis par Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 24 juin 2024

MIS À JOUR LE 28 juin 2024

Ajouter aux favoris