Aude Lafitte, présidente de l’association AVI : « le syndrome du bébé secoué n’est pas un accident de la parentalité »
Le 5 avril a lieu la Journée Nationale du Syndrome du Bébé Secoué. Chaque année, au moins 500 bébés en France en sont victimes, et les conséquences sont dramatiques. Il s’agit de la première cause de décès traumatique non accidentel chez les nourrissons. Aude Lafitte, présidente de l’association AVI (Action contre les violences infantiles) et personnellement touchée par ce drame a répondu à nos questions.
Les Pros de la petite enfance : Quel est le message que vous voulez porter à l’occasion de cette 4ème Journée Nationale du Syndrome du Bébé Secoué ?
Aude Lafitte : Ce que je voudrais vraiment faire comprendre cette année, c’est qu’il faut arrêter de considérer le syndrome du bébé secoué comme un accident de la parentalité. Ce n’est pas juste un moment de tension ou de fatigue. Il s’agit d’une violence inouïe, exercée sur un être totalement vulnérable : un bébé ne peut ni fuir, ni se défendre, ni dénoncer. Il est entièrement à la merci de l’adulte. Et le message qu’on aimerait faire passer, c’est de dire qu’accueillir un nouveau-né exige de faire le point avec soi-même. Si on a un problème de violence ou d’impulsivité, il est de notre responsabilité d’adulte de se faire aider plutôt que de se défouler sur un bébé. Il faut être honnête et responsable vis-à-vis de soi-même.
Malgré les campagnes de prévention, les chiffres ne baissent pas : au moins 500 bébés sont secoués chaque année. Pourquoi considérez-vous que la sensibilisation actuelle n’est pas adaptée ?
Aujourd’hui, la prévention repose sur des campagnes autour des pleurs du bébé, du type : « si vous sentez que vous craquez, posez le bébé et allez respirer ». Mais un adulte qui aime son enfant fait ça naturellement. Il faut déconstruire l’idée reçue selon laquelle il s’agit d’un coup de folie. Non, cela ne peut pas arriver à tout le monde, non, tout individu n’est pas capable d’une telle violence. On déresponsabilise l’adulte violent et on banalise l’acte.
Je pense aussi qu’on s’adresse aux mauvaises personnes. Les mères, par exemple, alors qu’elles sont rarement les auteurs (à peine 10%) alors que ce sont elles qui passent le plus de temps avec l’enfant. Dans 80% des cas, les auteurs sont les pères. Or, la prévention ne les touche quasiment pas. Ce qu’il faut, c’est parler de la violence, de la responsabilité de l’adulte, et former les gens à repérer en eux-mêmes des signes de danger. Nous avons créé un outil qui s’appelle le violentomètre pour aider à s’auto-évaluer dans sa relation avec le tout-petit. Et pour ceux qui identifient un vrai problème d’impulsivité ou de colère, il faut proposer un accompagnement. Comme on le ferait avec une addiction.
Des faits divers montrent que les auteurs des secouements sont aussi les assistantes maternelles…
Le risque du bébé secoué existe surtout dans des contextes de huis clos, quand un adulte est seul avec un bébé. Et cette configuration, on la retrouve souvent chez les assistantes maternelles. Je tiens à le rappeler : l’immense majorité de ces professionnelles font un travail remarquable. Mais il y a aussi des situations où ça dérape. Le problème, c’est que le métier est peu valorisé, mal payé, et parfois peu encadré. On retrouve des personnes seules avec des enfants, sans formation suffisante, sans contrôle régulier. Certaines n’aiment pas les enfants, tout simplement. Et pourtant, on leur confie ce qu’on a de plus précieux. Celles qui secouent peuvent donner l’apparence d’être parfaites, mais on voit dans les enquêtes que ce sont le plus souvent des femmes maltraitantes et pas qu’avec un seul enfant.
Des recommandations de la Haute Autorité de Santé sont prévues. En quoi consisteront-elles ?
La HAS est en train d’actualiser ses recommandations sur le syndrome du bébé secoué. Il y en avait eu en 2011, puis une mise à jour en 2017. Et là, une nouvelle version est en préparation, prévue pour fin 2025 ou début 2026. Ce travail s’appuie sur les nouvelles études scientifiques. Par exemple, on sait désormais que les lésions caractéristiques du bébé secoué – hémorragies rétiniennes, hématomes sous-duraux, ruptures des veines ponts – ne sont observées que dans deux cas : soit dans le cas d’un bébé secoué, soit dans des accidents de voiture à très forte cinétique. Et encore, pas tous. Ces connaissances permettent d’affiner les diagnostics, de mieux connaitre cette violence et donc mieux la prévenir, pour mieux protéger les enfants ».
Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, personnellement ?
C’est un combat de vie. Mon fils est décédé, ma fille est grande, maintenant. Le procès a eu lieu. Alors ce combat, aujourd’hui, je ne le mène pas pour moi, ni pour mes enfants. Je le mène pour les autres. Pour que la société ouvre enfin les yeux sur cette violence. J’ai de la colère contre la justice, oui, parce que la peine prononcée n’est pas à la hauteur de ce que mon fils a vécu. Dans les cas de bébés secoués quand l’enfant décède, c’est 30 ans de réclusion criminelle qui sont encourues. 30 ans, ce n’est pas rien. Mais dans les faits les peines ne correspondent jamais à 30 ans, évidemment. Elles se situent plutôt autour de 6-7 ans. Dans mon cas, il a été condamné à 5 ans de prison. Je considère qu’avec les bébés secoués, on en est encore à l’étape du crime passionnel pour les féminicides. C’est un adulte qui a profité du moment où il était seul avec un enfant. Dans la même situation avec des personnes autour de lui, il se serait contenu sans problème.
Mais j’ai encore de l’espoir. L’espoir que les choses changent, que la prévention soit prise au sérieux, que la répression devienne plus ferme. Car tant qu’on continuera à minimiser ces actes, tant que les peines seront aussi faibles, la société enverra le signal que cette violence est tolérable. Et ça, c’est inacceptable.
Des doudous crochetés à la maternité
L’association AVI , qui intervient régulièrement dans les maternités pour former les professionnels de santé à la violence du bébé secoué, a décidé cette année d’aller plus loin pour toucher directement les parents de nouveaux-nés, et notamment les pères. Pour aborder ce sujet difficile elle a imaginé une action toute en douceur, à travers la distribution de 150 doudous lapins crochetés à la main par des crocheteuses bénévoles.
En plus du doudou offert pour leur bébé, les parents recevront une boîte à outils avec nos documents de prévention (deux cartes mentales prévention et un violentomètre bébé), afin de les faire réfléchir sur leurs comportements avec un tout-petit. Pour cette première édition de l’opération “Doudou AVI”, l’action se tiendra dans trois maternités de France : la Maternité de Port-Royal à Paris, la Maternité de la Clinique Victor Pauchet à Amiens, et la Clinique du Groupement Hospitalier Les Portes du Sud à Vénissieux (au sud de Lyon)
Propos recueillis par Candice Satara
PUBLIÉ LE 04 avril 2025
MIS À JOUR LE 05 avril 2025
Une réponse à “Aude Lafitte, présidente de l’association AVI : « le syndrome du bébé secoué n’est pas un accident de la parentalité »”
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Bonjour.
C’est un travail remarquable que fait Aude Lafitte et son association, avec coeur, professionnalisme, persévérance et dévouement. Votre article lui rend justement hommage. Il réduit cependant à « des faits divers » la centaine de crimes commis tous les ans chez des assistantes maternelles (Public Sénat, le poignant documentaire de Anne Palmowski, dans lequel Aude apporte son témoignage). La formation des assistantes matenrelles doit impérativement contenir le volant SBS.