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Bénédicte Guislain : « L’observation active des bébés, c’est de l’anti-routine »

Bénédicte Guislain, a toujours pratiqué en kinésithérapie pédiatrique. Formée en neuropédiatrie et à la néonatologie, elle exerce auprès des bébés depuis plus de vingt-cinq ans. Elle travaille dans le service de néonatologie du CHIREC-Hôpital Delta et reçoit également en libéral des bébés et de jeunes enfants souffrant de troubles légers à sévères du développement du tonus et de la posture. Elle est également enseignante et formatrice au centre de formation NIDCAP du CHU Saint-Pierre à Bruxelles et à la Haute École Vinci. Dans Bonjour Bébé, interagir par les gestes du quotidien, l’autrice donne à voir l’immense potentiel contenu dans un être si petit et propose des réponses – photos à l’appui – aux questions que se posent les adultes au quotidien.

Les Pros de la Petite Enfance : En tant que thérapeute du mouvement, la motricité est au centre de votre livre. Est-elle aussi au centre du développement de l’enfant ?
Bénédicte Guislain : La motricité est à la base du développement de l’enfant. Elle permet à l’enfant de naître, de respirer, de manger… Tout est mouvement ! Elle est un peu le chef d’orchestre. En formation, je montre une diapositive sur laquelle le mot motricité est au centre. De là partent des flèches vers tous les autres domaines de développement : psychique, social, cognitif. Mais ce sont des flèches à double sens, car les autres domaines nourrissent aussi la motricité de l’enfant.

Le mouvement est également en lien avec tous les sens… Qu’apportent aux bébés les expériences sensorielles et motrices ?
Le sensoriel et le moteur sont indissociables. On parle d’ailleurs du développement sensori-moteur. Cette notion n’est pas nouvelle puisqu’on la doit à Henri Wallon au début du XXe siècle. C’est grâce au moteur et aux sens que le bébé effectue son travail. Le mot travail est utilisé ici dans sa dimension positive. Concrètement, le bébé œuvre pour passer d’une étape à une autre et devenir de plus en plus compétent. Il a besoin d’expérimenter, d’essayer, de rater. Parfois, il régresse pour mieux progresser. Quand le bébé attrape ses pieds par exemple – un moment très important dans son développement – il sollicite toutes les composantes sensorielles (voir, entendre, toucher) et motrices (tonus, coordination) du mouvement qui sont elles-mêmes en interconnexion.

Comment favoriser la motricité des bébés à la crèche ou chez l’assistante maternelle ?
Beaucoup de professionnels mettent en place le concept de motricité libre préconisé par Emmi Pikler et c’est très bien… avec un bémol néanmoins. Motricité libre ne signifie pas qu’il faille laisser les enfants se débrouiller seuls. La pédiatre hongroise met un cadre très important au niveau de l’environnement et de la relation entre les professionnels et les bébés. Or cet aspect-là est souvent oublié lorsque le concept est vulgarisé…

Du point de vue de l’environnement, quel est le cadre adéquat ?
L’espace doit être aménagé en fonction des compétences et des besoins des bébés. Durant les moments d’éveil, les tout-petits doivent pouvoir rester au sol sur un tapis de jeu, ni trop dur, ni trop mou, pour qu’il puisse se retourner, ramper… À partir d’un certain moment, les bébés ont besoin de relief pour grimper, expérimenter, sauter… Il faut donc disposer des éléments appropriés tout en assurant leur sécurité physique. Il faut aussi leur donner des jouets qui correspondent à leur développement neuromoteur : ne pas surencombrer son cerveau avec des objets trop complexes et hyperstimulant, ni l’ennuyer avec toujours le même jouet. Attention à la quantité aussi. S’il y a trop d’objets, le bébé n’est pas stimulé pour se déplacer et atteindre un jouet éloigné.

Du point de vue du cadre relationnel, comment doit se comporter l’adulte ?
L’adulte doit être présent, attentif, à l’écoute. Il doit pouvoir répondre aux besoins des bébés. Même s’il a plusieurs enfants, le regard de l’adulte doit pouvoir donner une attention à chacun. En revanche, au moment du soin (change, habillage, nourriture), le professionnel doit établir une relation privilégiée avec l’enfant en étant particulièrement présent. Cette présence corporelle et sensorielle nourrit l’enfant physiquement et psychiquement.

Lorsque le bébé « est en mouvement », comment l’adulte doit-il l’accompagner ?
Tout commence par l’observation car elle permet d’ajuster l’intervention. Il s’agit, par exemple, d’observer l’enfant dans sa motricité spontanée sur un tapis. Comment fait-il les choses ? Quelle est la variabilité du mouvement ? Les mouvements sont-ils fluides et harmonieux ? Quels sont les postures, les changements, les séquences du mouvement ? Chaque bébé développe sa propre stratégie pour passer d’une posture à une autre. Toutes ces observations fondamentales vont permettre de déceler ce dont l’enfant a besoin et de guider les interventions du professionnel. Une de mes professeures en neuropédiatrie disait : « Observer permet d’évaluer ; évaluer permet de traiter dans le cas d’une pathologie ; évaluer permet aussi d’avoir l’action juste et adéquate dans une situation normale. » Malheureusement, cette phase d’observation est souvent mise à mal, car beaucoup de professionnels sont envahis par le besoin de faire. Mais observer, ce n’est pas juste regarder ! L’observation active, c’est de l’anti-routine et ça nourrit notre activité.

Dans votre livre, vous parlez également d’écoute corporelle et de rencontre. Pouvez-vous donner des exemples ?
L’écoute est en lien avec l’observation. Le tout-petit, qui n’a pas encore accès au langage, parle avec son corps. Le professionnel doit pouvoir écouter les signes de confort, d’inconfort et de réconfort qu’exprime le bébé. Concrètement l’enfant dit : je suis bien, je ne suis pas bien, je suis mieux. Quant aux gestes quotidiens, ils n’impliquent pas que les mains. C’est tout le corps de l’adulte qui va à la rencontre du bébé. Jusqu’à 18 mois, tous les soins passent par un contact corporel. Chaque fois que l’adulte intervient, il envoie un message que l’enfant enregistre. Parfois, le message corporel est trop rapide ou inadéquat, et, du coup, il ne tient pas compte des besoins de l’enfant. On parle alors de « douces violences ». Mais il est possible d’améliorer ses postures d’adulte. Par les gestes du quotidien, l’enfant peut construire sa sécurité de base et remplir son sac à dos pour la vie d’informations positives.

Les professionnels de la petite enfance jouent donc un rôle essentiel…
Parce qu’ils les observent, ils sont les mieux placés pour s’assurer que les bébés sont bien dans un processus d’évolution. Un bébé sur le chemin du développement met des choses en place pour préparer une nouvelle compétence à son rythme. Mais un enfant de neuf mois qui ne se retourne toujours pas, ce n’est plus une question de rythme. Ça veut dire qu’il y a quelque chose qui l’empêche de se tourner. Or s’il stagne dans quelque chose, c’est qu’il a besoin de quelque chose. Ce n’est pas forcément un trouble ou une pathologie, un coup de pouce peut suffire. Les professionnels sont les mieux placés pour agir.
 

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Anne-Flore Hervé

PUBLIÉ LE 31 mai 2024

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