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Caroline Janvier, députée du Loiret : « les professionnels de la petite enfance sont les fers de lance de la politique de prévention des risques liés aux écrans pour les moins de trois ans »
La proposition de loi relative à la prévention de l’exposition excessive des enfants aux écrans, portée par la députée macroniste Caroline Janvier, a été votée et adoptée en première lecture le 7 mars à l’unanimité par les députés. C’est au tour du Sénat de l’examiner. Pour rappel, un premier texte avait été déposé à l’Assemblée nationale en février 2022, mais n’avait pu être débattu avant l’élection présidentielle. Caroline Janvier, qui a bon espoir que cette fois sera la bonne, revient sur les tenants et aboutissants de sa proposition de loi.
Les Pros de la Petite Enfance : Pensez-vous que la surexposition aux écrans est une question de santé publique ? Et si oui, pourquoi ?
Caroline Janvier : Oui, c’est clairement une question de santé publique. D’une part, car le temps d’exposition augmente de façon substantielle année après année avec une exposition de plus en plus précoce. On a ainsi des très jeunes enfants, âgés de quelques mois, qui passent parfois plusieurs heures par jour devant les écrans. Pour donner un chiffre, c’est 3 heures et 11 minutes en moyenne par jour pour les moins de 2 ans. Et ce n’est qu’une moyenne ! D’autre part, on connaît de façon assez précise aujourd’hui les effets qu’une exposition trop précoce et excessive aux écrans a sur le développement de l’enfant. Et notamment sur le développement cognitif avec des effets sur le langage. Vous avez des troubles primaires du langage qui sont liés à une surexposition. Et c’est quelque chose que remarquent les instituteurs. Un enfant qui a des troubles du langage est handicapé dans tous ses apprentissages. Cela a aussi un effet sur le sommeil et donc cela vient renforcer l’effet précédent.
Cela a également un effet sur l’alimentation avec un risque accru d’obésité. Et on voit bien que, même au niveau international, l’OMS tire la sonnette d’alarme : le risque d’obésité augmente chez les enfants. Et l’obésité peut entraîner des maladies cardio-vasculaires. Donc oui, c’est un enjeu majeur.
Pourquoi cette proposition de loi est spécifiquement concentrée sur la tranche d’âge des 0-6 ans et ne vise pas les plus de 6 ans ?
Je me suis concentrée sur les 0-6 ans car c’est la période la plus fondamentale pour le développe- ment de l’enfant. C’est vraiment l’âge auquel se font tous les apprentissages, qu’ils soient cognitifs, physiques, psychomoteurs. Donc un enfant accro aux écrans sera empêché de passer par toutes les phases nécessaires et se retrouvera en difficultés. Et ne pourra pas, par exemple, tenir son crayon à l’école, avoir une capacité de concentration suffisante pour bénéficier des apprentissages. C’est une période déterminante pour l’avenir de l’enfant et sur laquelle il faut que l’on concentre nos efforts.
Des députés ont proposé lors de l’examen de la proposition de loi à l’Assemblée nationale qu’elle vise les enfants jusqu’à 12 ans…
Évidemment qu’il faut le faire de 6 à 12 ans, de 12 à 18 ans et il y aurait même un sujet concernant les adultes. Mais cela ne relève pas des mêmes outils, des mêmes acteurs. Moi, je sollicite, par exemple, la PMI donc ma pro- position de loi est cohérente sur cette tranche d’âge des 0-6 ans. Et si on étend aux 12 ans, cela veut dire qu’il va falloir modifier beaucoup de choses. Ces tranches d’âge feront peut-être l’objet d’autres textes.
Concrètement, quels sont les axes de votre proposition de loi ?
Il y a deux axes : sensibiliser les parents et former les professionnels. Sensibiliser les parents d’abord, car on voit qu’il y a une aggravation des inégalités. Une sorte de double peine. C’est-à-dire que les parents qui ont un niveau socio-économique moins élevé, qui sont dans des familles monoparentales ont plus de risque de surexposer leurs enfants aux écrans. Il faut donc s’assurer que tout le monde ait la même information. Cela passe par des messages sur les emballages des équipements qui comportent des écrans (ordinateur, tablette, télévision, etc.), des mentions dans les publicités… L’idée aussi, c’est que pendant les 20 rendez-vous médicaux obligatoires de l’enfant, le médecin généraliste ou le pédiatre inclut dans ce temps d’échanges avec le parent la question de la consommation d’écran et le fasse éventuellement réfléchir. Lorsqu’un professionnel dit à un parent que son enfant passe trop de temps devant les écrans et que des pistes lui sont proposées, et qu’il y a finalement une prise de conscience, les études montrent que le temps d’écran peut être divisé par deux, avec des effets très clairs sur la scolarité de l’enfant, sur son sommeil… Il convient donc de déployer tous les leviers et canaux possibles – carnet de grossesse, carnet de santé, campagnes d’information – pour s’assurer que tous les parents soient bien informés.
Le 2e niveau, c’est la formation de tous les professionnels de la petite enfance, de l’éducation nationale et de santé pour qu’ils soient notamment en capacité de détecter des troubles liés à une surexposition aux écrans. Les modalités et détails de ces formations se feront dans un 2e temps, par voie réglementaire.
Justement, quel est, selon vous, le rôle des professionnels de la petite enfance dans la prévention des risques liés aux écrans pour les moins de 3 ans ?
Ce sont les fers de lance pour la petite enfance de cette politique de prévention. Nous avons besoin d’eux pour prendre la mesure de cet enjeu de santé public. Ils doivent déjà être informés pour ne pas surexposer les enfants. Un enfant qui se trouve dans un lieu d’accueil ne doit pas passer de temps devant un écran. N’importe quelle autre activité (jeu de construction, dessin…) est mieux que l’écran. Certains éditeurs de contenus font croire aux parents et aux professionnels qu’il y a un intérêt pédagogique à utiliser certains contenus, ce qui n’est pas vrai. Il faut bien le rappeler à tous. Et puis il faut aussi que les professionnels puissent détecter des comportements qui pourraient laisser penser à une consommation excessive d’écrans et sensibiliser les parents. Ce sont de bons interlocuteurs pour avoir des échanges là-dessus.
Vous proposez dans l’article 1er de votre texte que les structures d’accueil du jeune enfant (et aussi les écoles) prévoient des règles restrictives quant à l’usage des écrans par le personnel encadrant. Concernant les assistantes maternelles qui exercent à domicile, que préconisez-vous ?
C’était le point de départ de ma réflexion. En tant que maman, pour mon premier enfant, j’ai cherché un mode de garde. En l’occurrence, ce fut une assistante maternelle. J’ai donc passé un peu de temps dans les Ram, aujourd’hui Rpe, et j’ai réalisé que les assistantes maternelles étaient très formées et très contrôlées sur tout un tas de règles d’hygiène et de sécurité, mais qu’il n’y avait rien concernant les écrans. Je voudrais donc qu’on fasse la même chose que pour ces règles-là. C’est-à-dire qu’elles soient déjà formées en amont sur le fait qu’il ne faut pas laisser un enfant de moins de trois ans devant un écran et surtout pas toute la journée, et qu’elles soient ensuite contrôlées. Il y a des contrôles surprises qui ont lieu au domicile des assistantes maternelles, et à cette occasion, on regarde si elles respectent toutes les règles avec à la clé un retrait éventuel d’agrément.
Au final, l’idée est d’agir le plus précocement possible ?
Oui, tout à fait. Je travaille avec une pédiatre qui fait des consultations sur ce sujet. Elle voit des cas extrêmes, des bébés qui passent 7 heures par jour devant les écrans. Elle propose aux parents de mettre en place un sevrage. Grâce à celui-ci, au fur et à mesure, le comportement évolue : il apprend à communiquer, il regarde ses parents dans les yeux, se remet à jouer, dort mieux, s’alimente mieux. Il faut savoir qu’il y a quand même des constructeurs de poussettes qui prévoient un compartiment spécial téléphone portable positionné face à l’enfant !
Propos recueillis par Caroline Feufeu
PUBLIÉ LE 13 mars 2023
MIS À JOUR LE 01 octobre 2024