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Catherine Lefèvre, psychomotricienne : « Le bébé a des connaissances extraordinaires au niveau scientifique auxquelles on ne répond pas »
Dans son livre « Motricité et sensorialité du jeune enfant » (Dunod), Catherine Lefèvre psychomotricienne, diplômée en sciences de l’éducation et neuro-éducation, revient sur ces deux axes déterminants pour le développement du jeune enfant, au regard des dernières avancées scientifiques apportées par les neurosciences. Rencontre.
Les Pros de la petite Enfance : Si vous deviez citer une découverte marquante apportée par les neurosciences, laquelle serait-ce ?
Catherine Lefèvre : L’enfant de 0 à 3 ans est un véritable scientifique, un statisticien qui a des compétences incroyables. Cette découverte me passionne car elle réinterroge complètement tout le travail organisé autour de l’enfant en petite enfance. Depuis toujours, nous entendons qu’il faut stimuler l’enfant au niveau sensoriel alors que finalement, agiter un hochet devant ses yeux n’a aucun sens, le bébé a des compétences bien supérieures, des connaissances qui sont extraordinaires au niveau scientifique, et auxquelles on ne répond pas. Nous avons tous la même architecture neuronale à la naissance, un certain nombre de jonctions au niveau des neurones, des circuits qui existent déjà. Si on n’interroge pas ces compétences et qu’on ne les propose pas, l’enfant les élague puis les perd. Et il devra ensuite faire l’effort de les remettre en place par le biais d’apprentissage. Cela concerne finalement toutes les lois physiques : la pesanteur, l’accélération, le nombre, la quantité.
Prenons l’exemple de la pesanteur, assis dans sa chaise haute, l’enfant s’amuse à faire tomber sa cuillère, il teste toutes les possibilités qui s’offrent à lui et analyse les résultats physiques. Piaget nous disait que l’enfant tout petit n’a pas la permanence de l’objet. Or les recherches ont démontré que celle-ci est en fait acquise très tôt. Quand sa mère s’en va, le tout-petit ne pleure pas parce qu’il croit qu’elle n’existe plus, il pleure pour la séparation car il veut rester avec elle. Les scientifiques ont mis en évidence que, par exemple, si une balle est sur une table où se trouve une trappe, si on appuie sur la balle et qu’elle disparaît sous dans la trappe, l’enfant la recherche. Il est conscient que l’objet ne disparaît pas. Au niveau du langage, nous avons observé que le tout-petit faisait des probabilités. C’est en reconnaissant des sonorités qui se suivent les unes à côté des autres qu’il identifie un mot, puis une phrase.
Ces découvertes doivent-elles amener les professionnelles à revoir leurs pratiques ?
Oui, la manière de considérer l’enfant doit changer. Nous ne lui permettons pas de tester ses connaissances et de les expérimenter sous différentes formes. Si nous agitons le hochet devant ses yeux tout le temps, il ne teste ni la pesanteur, ni les probabilités. Il devra faire l’effort de réapprendre ces notions plus tard quand la période sensible est un peu dépassée. Je vous donne l’exemple de la piscine à balles que l’on voit comme un jeu moteur, elle l’est en effet, mais elle peut stimuler d’autres apprentissages. Cachez-y un objet, vous remarquerez aussitôt que l’enfant le cherchera. Et cela lui permettra d’appréhender la notion de permanence de l’objet. Nous devons nous donner la peine de répondre à ses centres d’intérêt en lui proposant un environnement et des jeux adaptés.
Vous parlez dans votre livre de la spirale des apprentissages : de quoi s’agit-il ?
Le nourrisson joue avec tout, ses pieds, ses mains, il explore l’environnement, imite. Un apprentissage en amène un autre, et plus il apprend, plus son cerveau se développe et plus les émotions positives l’encouragent à explorer d’autres compétences. Il n’y a pas de hiérarchie entre les apprentissages et surtout nous ne pouvons pas prévoir à la place de l’enfant quel est l’apprentissage qui va suivre. Nous savons juste qu’il expérimente, puis répète l’action jusqu’au moment où il n’a plus besoin et passe à autre chose.
Un exemple : l’enfant touche ses blocs de construction, fait le tri entre les rigides et les mous, puis rebondit sur la couleur et il a ensuite envie d’aller ranger ce bloc dans une panière un peu plus loin. Toute la difficulté de celui qui accompagne l’enfant consiste à lui laisser suffisamment de liberté de mouvements et de propositions à disposition. Un choix de jouets qui n’interroge pas les mêmes circuits neuronaux. Si vous lui mettez à sa disposition une poupée, une marchande, ou encore un établi, l’enfant travaille les mêmes axes de développement puisqu’il s’agit du jeu symbolique. Dans ce cas, on n’offre pas de choix à l’enfant. Il y a besoin d’un équilibre entre les différents axes : sensoriel, language, moteur, cognitif et cela peut sembler difficile pour certaines professionnelles.
Vous évoquez dans votre livre les relations d’attachement secondaires que le bébé développe avec les professionnelles qui s’occupent de lui. Comment les pros doivent-elles travailler cette relation d’attachement sécurisante ?
L’enfant développe des relations d’attachement secondaires, dans un second temps, avec la ou les personnes qui s’occupent de lui. Les neurosciences nous disent que le bébé est capable de tisser jusqu’à cinq relations d’attachement nouvelles tous les mois, et qu’elles ne sont pas conditionnées à une séparation. Elles peuvent ainsi se créer pendant la période de familiarisation alors que le parent est encore présent. Il convient de préciser qu’il n’y a pas de notion d’affect dans cette relation à l’inverse de celle que l’enfant crée avec sa famille.
La relation d’attachement que l’on propose en tant que professionnelle comprend le « prendre soin », c’est à dire tous les soins liés au change, au sommeil, à l’alimentation, mais également tout le portage qui n’est pas purement physique, qui se développe avec l’appui des niches sensorielles décrites par Boris Cyrulnik. L’enfant qui reçoit les soins adéquats et sécurisants reconnaît la personne qui les lui procure. Il mémorise aussi les ressentis sensoriels liés à son contact.
“C’est parce que je retrouve la même odeur dans le creux de son cou, la même texture de peau, le son de cette voix, que je suis rassuré.” Les professionnelles doivent travailler cette relation d’attachement par tous ces biais sensoriels. Je dis souvent aux pros de ne pas changer de parfum pendant la période de familiarisation. Les repères humains sont importants, mais l’environnement comporte aussi des niches sensorielles. Dans l’idéal, l’enfant devrait pouvoir chaque matin être accueilli dans le même espace avec les mêmes jeux. Ce sont tous ces éléments sensoriels, ces repères, qui le mettent en confiance.
Vous parlez de l’importance de la multi-sensorialité et regrettez qu’elle soit « oubliée dans les pratiques en petite enfance »…
Les dernières avancées scientifiques nous ont permis de découvrir combien le bébé s’ancre dans le monde par le biais de ses sens. Nous pensions jusqu’alors que lorsque nous avons un ressenti sensoriel, une seule région du cerveau s’allume, un seul sens prédomine. Les chercheurs ont prouvé que l’intégration sensorielle peut être multiple et portée par les mêmes neurones : des neurones multi-sensoriels. L’enfant utilise tous ses sens en soutien les uns des autres. Lorsqu’il joue avec des Lego, il active le toucher, la vue car il est attiré par les couleurs, il mordille l’objet puis remue le bac pour entendre le bruit des briques qui se cognent. Sans oublier le contexte dans lequel il effectue son apprentissage, il est détendu, joyeux. Les pratiques en petite enfance ne soutiennent pas encore assez cette multi-sensorialité qui est fondamentale dans le développement du tout-petit. Comment crée-t-on des environnements multi-sensoriels ?
Le jeu de la dinette est un espace qu’on utilise souvent de la même manière. L’enfant reproduit des gestes du quotidien, imite, mais ce jeu peut aller beaucoup plus loin. Et si on ajoutait un bouquet de fleurs sur la table, une petite nappe, des serviettes en papier pliées, des pots avec des épices odorantes, une musique qui sonnerait pour signifier que le repas est prêt, et un tapis moelleux sous la table. Le petit retrouve vraiment la multisensorialité qu’il connaît à la maison. La prise de conscience de cette interdépendance des sens est plus facile à l’extérieur, dans la nature. Il n’y a rien à mettre en place, les stimulations sont multiples : l’eau qui mouille, le soleil qui réchauffe, le vent qui ébouriffe les cheveux… C’est d’ailleurs pour cela que la nature est de plus en plus au cœur des projets éducatifs des crèches.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 01 novembre 2024
MIS À JOUR LE 16 novembre 2024